#musique

Nour

La grenade

À Genève, au sein de cette troupe unique qu’est Opéra-Théâtre Junior, les jeunes s’initient à l’opéra tout en s’ouvrant aux histoires d’autres enfants par le monde et les siècles. La prochaine création, Nour, raconte une histoire de la diaspora arménienne.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

En 2001, la metteur en scène Michèle Cart créait Opéra-Théâtre Junior dans le but de faire découvrir aux enfants et adolescent∙e∙s l’opéra par la pratique, leur donnant la possibilité de chanter, danser et jouer sur scène aux côtés de professionnel∙le∙s du métier, dans des productions adaptées à leur âge.

Des thématiques poignantes

En plus de 20 ans, les volées de jeunes interprètes se sont succédées dans des œuvres aux styles variés mais toujours aux thématiques poignantes, telles que le harcèlement scolaire, les camps de concentration, le travail forcé ou encore la détention de mineurs considéré∙e∙s comme délinquant∙e∙s.

Still tiré de la captation du spectacle « Les Enfants du Levant »,
joué en 2022 par Opéra-Théâtre Junior sur le lac

Pour sa prochaine production, son choix s’est porté sur Nour, un opéra écrit en 2015 en commémoration du centenaire du génocide arménien. « Oui, on parle de génocide, mais ce qui est beau dans cet opéra c’est qu’il est plein d’espoir, tant dans la musique que dans le texte », affirme Michèle. « C’est une histoire de diaspora arménienne, qui ouvre sur d’autres histoires dans le monde, dans le passé ou encore aujourd’hui ». La narration s’entremêle, faisant se répondre plusieurs générations. Loucine, enfant d’aujourd’hui, questionne sa mère Nour (grenade, en arménien), sur l’histoire de leur famille. Nour se revoit alors petite fille, quand son grand-père Hovannès lui racontait l’incroyable périple qu’il avait vécu, alors que lui-même était encore petit garçon…

Les interprètes

Fil rouge de la pièce, la mémoire d’Hovannès est déroulée en chants par un chœur de jeunes chanteur∙euse∙s de la Maîtrise du Conservatoire populaire, dirigé par Fruzsina Szuromi. Sur une jolie idée scénique de Michèle Cart, les interprètes de Nour et Hovannès enfant ne sont pas uniquement comédien∙ne∙s, comme cela a pu se faire dans d’autres versions de l’opéra, mais font partie du chœur, se trouvant ainsi comme emporté∙e∙s dans les souvenirs du grand-père.

Pour incarner le rôle dudit grand-père, la metteur en scène a demandé à Armen Godel, l’un des piliers du théâtre genevois de rejoindre la troupe. « Le projet l’a touché car, sa mère étant arménienne, il raconte une partie de son histoire. Je suis heureuse qu’il ait accepté de jouer avec nous ! C’était important pour moi de travailler avec un comédien arménien ».

L’esprit de troupe

À Opéra-Théâtre Junior, on cultive les discussions et l’esprit de troupe. Les répétitions sont prévues généralement sur toute la journée, entrecoupée de pauses. Ainsi, on prend le temps de se connaître pour mieux travailler ensemble. Michèle Cart a également à cœur d’encourager des échanges autour des thèmes abordés et leurs corrélations avec ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. En plus des discussions avec Michèle ou Armen Godel, les choristes pourront notamment rencontrer le compositeur Fabrice Lelong et la librettiste Nathalie Karibian – qui s’est inspirée de l’histoire de sa famille pour écrire l’histoire de Nour.

L’investissement est réel pour les jeunes interprètes, qui doivent être prêt∙e∙s à dédier une bonne partie de leurs week-ends et la moitié des vacances de Noël aux répétitions. Mais la motivation ne manque pas : « Certains sont tellement passionnés que les parents n’ont pas le choix ! » rit Michèle, prenant pour exemple l’une de ses jeunes interprètes qui a décidé de rester à Genève chez ses grands-parents plutôt que de partir en vacances avec ses parents, frères et sœurs.

Pour vivre, avec toute la troupe, cette magie inexplicable de la scène, ce moment suspendu à partager avec le public venu découvrir Nour.

Nour
Du 13 au 25 janvier 2026
La Parfumerie, Genève

Parmi les événements organisés autour du spectacle, samedi 24 janvier, à l’issue de la représentation, Opéra-Théâtre convie le public à la réflexion lors d’une discussion animée par Romaine Jean autour de la thématique du génocide et de l’espoir, de la possibilité d’être heureux∙se malgré une expérience de vie traumatisante.

Plus d’infos sur www.opera-theatre.ch/nour_2026

Classique et opéra Famille Théâtre

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OSR – Calendrier de l’Avent musical et familial au Victoria Hall

Beaucoup d’entre nous ont déjà sorti plaids et pantoufles rembourrées, levé les yeux vers les décorations lumineuses accrochées dans les rues piétonnes ou fait une escale chocolat chaud au marché de Noël. Les douceurs hivernales qui nous réchauffent les os et le cœur à l’approche de l’Avent peuvent aussi être musicales, comme le Calendrier symphonique que nous offre l’OSR, un concert de Noël familial donné les 10 et 13 décembre au Victoria Hall de Genève.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Chaque porte de ce Calendrier symphonique s’ouvrira sur une surprise : tantôt un extrait d’une œuvre de Dvořák, Delibes, Khachaturian ou encore de la compositrice romande Sandrine Rudaz, tantôt une petite scène de théâtre. Autant de touches d’humour ou de poésie, livrées par les comédien∙ne∙s Charlotte Filou, Antoine Courvoisier et Bastien Blanchard et les musicien∙ne∙s de l’OSR.

Tout ce petit monde sera dirigé par Zofia Kiniorska, jeune cheffe d’orchestre polonaise en résidence de l’OSR pour les saisons 2024-25 et 2025-26, que nous avons rencontrée il y a quelques temps autour d’un matcha latte, quelques jours avant sa participation au Concours de Genève. (voir l’article ici)

Interview avec Zofia Kiniorska. Photo: Katia Meylan

La famille OSR

Entre les concerts de saison, la fosse d’opéra au Grand Théâtre et les tournées, l’OSR a un programme bien rempli et ce n’est pas pour déplaire à Zofia Kiniorska. Cela fait désormais un peu plus d’une année que la jeune cheffe d’orchestre est entrée à l’OSR. « En venant ici pour l’audition, je n’imaginais pas me retrouver devant un tel orchestre à ce stade de ma carrière ! La première fois que j’ai joué avec eux, c’était incroyable, mais j’étais tellement stressée ! Je suis beaucoup plus sereine devant eux maintenant, je sens une belle connexion, et même si je sais que c’est temporaire, je me sens vraiment faire partie de la famille », sourit Zofia.

La flexibilité

En résidence, la musicienne endosse, entre autres, le rôle de chef assistante des grands noms invités par l’orchestre : Tugan Sokhiev, Elim Chan ou encore Jonathan Nott. « Être cheffe assistante implique d’avoir très bien préparé les pièces. Mon rôle va toujours dépendre un peu du chef ou de la cheffe, de ce dont il ou elle a besoin. J’assiste à la répétition, je suis attentive au bon équilibre du son, je prends des notes. Parfois on me demande un avis, parfois je prends le relais pendant que le chef va s’assoir dans la salle pour écouter… »

Zofia Kiniorska avait dirigé l’OSR dans un premier concert public dans le cadre du festival Les Créatives 2024 – un programme qui mettait en avant les femmes compositrices –, et prend régulièrement la tête de l’orchestre en tant que cheffe. Lors de la Tournée Romandie au printemps dernier, elle avait donné 18 concerts auprès de 5’000 élèves des cinq cantons romands. Le format, un florilège de courts extraits ludiques aux caractères bien différents, s’apparentait au concert du Calendrier symphonique.

Noël chez les Kiniorska

Pour faire connaissance et pour rester dans un thème de saison, on a demandé à Zofia Kiniorska comment se passaient traditionnellement ses Noëls : « C’est très familial. On se réunit durant trois jours, on mange, on va se balader. Dans la famille, mon papa est flûtiste, ma maman est violoniste, mes frères sont violoniste et violoncelliste, et moi, même si j’ai switché pour la direction d’orchestre, j’ai joué du piano pendant des années. On est un petit ensemble au complet… mes parents ont fait exprès de nous assigner chacun un instrument différent ! (rire). Les autres membres de la famille ne sont pas musiciens, alors c’est nous qui jouons pour eux, puis on chante tous ensemble. »

Mercredi 10 décembre en soirée ou samedi 13 décembre en matinée, on rejoindra Zofia Kiniorska, l’OSR et les comédien∙ne∙s au Victoria Hall pour un beau concert de Noël !

Calendrier symphonique
Mercredi 10 décembre 2025 à 19h30
Samedi 13 décembre 2025 à 11h – Complet
Victoria Hall, Genève
www.osr.ch

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Florian Colombo, 2025

Bach et Schubert pour Bresslau et Schweitzer : le concert épistolaire

La compagnie ad’Opera fait le pari d’adapter pour la scène la correspondance d’Albert Schweitzer et Hélène Bresslau. Pour juger de la réussite de cette audacieuse transposition, rendez-vous à Genève le 12 novembre et à Lausanne les 14 et 16 novembre. 

Texte et propos recueillis par Athéna Dubois-Pèlerin

Vous n’avez jamais entendu parler d’Albert Schweitzer ? Nous non plus. Le destin de cet Alsacien n’est pourtant pas de ceux qui se laissent facilement oublier : non content d’être médecin, théologien, musicien et philosophe, Schweitzer est surtout connu pour son rôle pionner dans l’activisme humanitaire : son engagement au Gabon, où il passera la majeure partie de son existence, lui vaut en 1952 le Prix Nobel de la paix.

Curieux sujet pour un spectacle musical ? Christian Baur, directeur musical de la production et porteur du projet, en convient volontiers, lui qui a le don de délaisser les sentiers battus pour « toucher à ce que personne n’a encore fait ». C’est à l’occasion d’un colloque à Mülhouse que Christian Baur découvre les lettres de Schweitzer, et avec elles l’homme derrière le mythe, riche de toutes les fêlures de son histoire. Dans la correspondance-fleuve que le théologien entretient avec l’infirmière Hélène Bresslau (qui s’étendra sur plusieurs décennies), on peut lire les questionnements de deux individus tiraillés entre l’amour mutuel qu’ils se portent et la vocation humanitaire d’Albert, à première vue irréconciliable avec une vie conjugale. Au fil des années, pourtant, Hélène s’approprie peu à peu son projet, jusqu’à le suivre au Gabon et devenir son épouse.

Albert et Hélène (Colmar, 1912) © Maison Albert Schweitzer Musée Günsbach.

« Tout au long des dix années d’échanges que nous avons choisi d’adapter, Schweizer apparaît profondément émouvant dans son humanité, relève Christian Baur. Son cheminement fait écho à des questionnements modernes, et à vrai dire intemporels : la valeur de l’engagement, la quête de sens, la notion de sacrifice. »

Tristan Pannatier, en plus d’endosser le rôle de Schweizer, signe également la mise en scène : un défi qui lui a permis d’affûter ses outils dramaturgiques. « Adapter une correspondance permet de jouer sur la multiplicité des points de vue. Ainsi, lorsqu’on cherche à incarner une lettre d’Hélène par exemple, on peut lui donner vie au travers de la voix d’Hélène elle-même, qui la rédige, mais aussi au travers de la voix d’Albert, qui la découvre. Ce jeu d’angles enrichit l’expérience théâtrale. »

Une performance du contrepoint, en définitive, qui appelle comme naturellement une épaisseur musicale. Ambivalente, la partition souligne admirablement la tension entre désir et devoir qui hante le cœur des échanges épistolaires. Interprété à l’accordéon, Schubert prête son romantisme aux épanchements des amants séparé·e·s. Bach de son côté illustre la rigueur du devoir, martelée par un talentueux quatuor vocal. « En organiste doué, Schweizer était un fin connaisseur de Bach. Cette musique résonne profondément avec son parcours d’homme », relève Christian Baur. Ou quand les arts s’allient pour rendre justice à l’histoire.

Photos: Florian Colombo, 2025

Hélène et Albert, en toutes lettres

– Mercredi 12 novembre 2025 à 20h
Musée international de la Réforme, Genève

– Vendredi 14 novembre 2025 à 19h
Abbaye de Montheron, Cugy-Lausanne

– Dimanche 16 novembre 2025 à 17h
Église Saint-Jean de Cour, Lausanne

www.adopera.ch

Classique et opéra

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Mané - Photo: Coralie Malet

Mané veille sur sa tribu

Sa voix nous a coupé le souffle dans le rôle de la sœur cadette dans le spectacle musical Sorcière créé par Aliose, qui vient de terminer avec succès sa tournée romande. Mané n’en était toutefois pas à son coup d’essai : la musicienne lausannoise trace son chemin artistique depuis une quinzaine d’années déjà. Son style, d’abord inspiré de la pop anglophone, se colore désormais, indomptable, de rouge et de violet lorsqu’elle frappe ou caresse son tambour chamanique.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Mané. Photo: Coralie Malet

Midi sonne à la cloche du collège de Montriond, Mané pointe le bout de son nez en même temps que les rayons du soleil de fin octobre, qui nous permettent de nous assoir dans le parc de Milan. On l’a arrachée pour une heure à son travail administratif, qui prend en ce moment beaucoup de son temps d’artiste. « Mais ça dépend vraiment des semaines. Là j’ai fait deux mois d’admin, mais les semaines qui viennent j’aurai des répétitions, des concerts, et quatre jours de studio ». Un planning réjouissant qui annonce une belle actualité à venir !

Retour sur deux ailes – Londres et Los Angeles

Mané écrit des chansons depuis l’âge de 7 ans et a toujours su qu’elle voudrait faire de la musique son métier. Encouragée par son père à faire une école et n’ayant pas encore cette possibilité en Suisse romande en 2013 (trois ans avant la création du département Jazz & Musiques actuelles de l’HEMU), la Lausannoise s’envole pour un Bachelor à Londres… qu’elle ne poursuivra pas au-delà de la première année, ayant déjà sa petite idée de ce qu’elle attendait d’une formation. « J’ai beaucoup appris, on abordait plein de sujets différents, mais trop en surface. J’avais plutôt besoin d’un accompagnement ciblé. Je suis restée à Londres encore six mois, en coloc avec quatre autres chanteuses, j’ai continué à me former autrement, par des Masterclass ou avec des profs en privé. En Angleterre, quand tu dis que tu es artiste, on ne te demande jamais ce que tu fais à côté ! », sourit Mané au souvenir de cette période de sa vie.

Les années qui suivent, elle se rend plusieurs fois à Los Angeles pour des stages personnalisés ; chant, songwriting, expression scénique, business ou développement artistique. « Là-bas, un de mes rêves était de jouer à l’Hotel Café, où Katie Perry, Adèle et plein d’artistes ont joué à leurs débuts. J’en avais parlé à mes coachs qui m’avaient plutôt conseillé de faire des scènes ouvertes. Mais au fond de moi, c’était quelque chose que j’avais tellement envie de faire… que je me suis dit, bon, je vais leur écrire un mail, au pire ils me disent non. Ils m’ont répondu : ‘On a une place dans dix jours pour 45 minutes de concert sur la scène principale’. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, ils ont dû avoir un trou dans le programme, kiffer ce que je faisais… C’était génial ! Ça m’a donné le feu, j’avais la sensation que tout était possible ». Neuf ans plus tard, l’artiste admet ne plus vraiment poursuivre ce ‘rêve américain’ : « Je serais contente d’aller jouer aux États-Unis bien sûr, mais maintenant, je n’ai pas besoin d’aller y vivre. Je me dis que c’est là où je suis que tout est possible ».

S’exprimer

Il semblerait que la sérénité ait trouvé une place où se lover parmi les émotions intérieures de l’artiste – aux côtés de bien d’autres, dont une certaine colère, que Mané dit ressentir en pensant à tout ce que les femmes ont eu à subir depuis des siècles. « Dès 2018, #metoo m’a fait réaliser que c’est cette reprise de pouvoir des femmes qui m’importe et dont j’ai envie de parler. » Le féminisme au sens large, mais aussi la santé mentale et l’identité queer sont également des thématiques qu’elle continue d’explorer dans ses nouveaux titres à venir. « C’est drôle, car avant-hier j’ai donné une masterclass de composition et ça m’a fait réfléchir à l’évolution de mon écriture. Au début, je parlais beaucoup du fait de vouloir réussir dans la musique, du jugement des autres… je parlais de mes histoires d’amour, mais sans mettre de pronom – ou même, je disais he pour ne pas dire she. Le fait d’être ouvertement queer – depuis pas si longtemps, finalement – a aussi libéré quelque chose dans ma musique. »

Une vision

Mané sait où elle va et aborde les étapes pour y arriver les unes après les autres, notamment en s’entourant de musicien∙ne∙s avec qui composer et produire, de coaches en communication et même, tout récemment, d’un label indépendant zurichois, Livana Music. Elle reste aussi consciente de sa propre force. « Je ne vois plus les choses de la même façon. Il y a dix ans, je me focalisais uniquement sur le fait d’atteindre les pros : les radios, les programmateurs… Je voulais qu’on entende ma musique, mais je ne me faisais pas une idée précise de mon public. Maintenant, avec les réseaux sociaux, il y a plus de moyens de toucher les gens. Et c’est ça qui m’importe, en réalité ! », dit celle qui partage régulièrement des encouragements et des petits messages à sa « tribu », n’hésite pas à attirer l’attention d’une star américaine en lui chantant une chanson composée spécialement pour elle, ou à inviter une fan dans son salon pour écouter ensemble un titre en avant-première.

Nul doute que sa tribu grandira sous cette douce aura !

Projet Proxima 2025-2026

Mané est l’une des quatre artistes sélectionné·e·s pour cette saison du Projet Proxima, mis en place par les Docks en soutien à la scène locale.
www.docks.ch/proxima

Concert à L’Amalgame – 7 novembre 2025

Ce vendredi 7 novembre, Mané se produira à L’Amalgame en première partie du duo Marzella. Les trois artistes ont souvent eu l’occasion de partager la scène ces dix dernières années : colocataires à l’époque où elles vivaient à Londres, elles étaient parties en tournées en van en 2017, entre Paris, Berlin et Amsterdam. « Ce concert sera sûrement très émouvant… », prévoit Mané. En effet, cette date à Yverdon marquera le tout dernier concert de Marzella, avant que chacune parte vers de nouvelles aventures artistiques.

Marzella + Mané
Vendredi 7 novembre à 20h
L’Amalgame, Yverdon
www.amalgameclub.ch/evenement/marzella-ch-mane-ch 

Musique actuelle Portrait

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La nuit tombe sans prévenir, le vent agite les branches nues, l’humidité s’immisce sous les manteaux et les ombres évitent les silhouettes qui rentrent chez elles d’un pas pressé. L’ambiance parfaite pour se faire raconter une petite histoire de tueur en série, non ? Mercredi 5 novembre au Victoria Hall, l’Orchestre de la Suisse Romande, sous la direction de Philippe Béran, jouera en ciné-concert The Lodger d’Alfred Hitchcock. Une histoire du brouillard londonien. Qui finit bien. Enfin, il semblerait... Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Mystérieux tueur en série au Victoria Hall

La nuit tombe sans prévenir, le vent agite les branches nues, l’humidité s’immisce sous les manteaux et les ombres évitent les silhouettes qui rentrent chez elles d’un pas pressé. L’ambiance parfaite pour se faire raconter une petite histoire de tueur en série, non ? Mercredi 5 novembre au Victoria Hall, l’Orchestre de la Suisse Romande, sous la direction de Philippe Béran, jouera en ciné-concert The Lodger d’Alfred Hitchcock. Une histoire du brouillard londonien. Qui finit bien. Enfin, il semblerait…

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Basé sur le roman éponyme de Marie Belloc Lowndes (1913) et inspiré de l’histoire de Jack l’Éventreur, The Lodger, sorti en 1927, est le tout premier thriller de Hitchock. C’est également le premier film dans lequel il fait – presque par hasard, alors qu’il remplaçait un figurant au pied levé – sa première apparition en caméo, habitude qu’il adoptera par la suite.

Philippe Béran ne tarit pas d’éloges au sujet de cette œuvre. Et pourtant, ce chef d’orchestre en a vu des films muets, rôdé qu’il est aux ciné-concerts. « Je peux vous donner plein de raisons d’aller voir The Lodger » s’enthousiasme-il alors qu’il nous répondait au téléphone il y a quelques jours. « Ce film porte en germe tous les grands films que Hitchcock a réalisés par la suite. Je suis toujours fasciné de voir comment, à 26 ans, il maitrisait déjà tellement le langage cinématographique ! ». La standing ovation que lui avaient réservé les 3’000 personnes présentes à l’ouverture du Festival de Film de Locarno en 2023 ne peut qu’appuyer ses propos.

Interview par téléphone avec Philippe Béran :)

Après l’avoir rejoué l’année dernière dans une version réduite avec le Lemanic Modern Ensemble, Philippe Béran revient à un effectif large : une grande section de cordes et les 50 musicien∙ne∙s de l’OSR sur la scène du Victoria Hall.

Le film s’ouvre sur le visage d’une femme attaquée, un cri instrumental déchire l’air. La musique de Neil Brand, compositeur britannique, se fait tantôt angoissante pour accompagner les rebondissements de ce thriller intimiste, tantôt romantique et envoûtante, puisque le scénario raconte aussi une histoire d’amour. Dans une interview pour South West Silents en 2017, Neil Brand confiait qu’il trouvait que The Lodger avait « un rythme irrégulier et des changements d’humeur difficiles à interpréter, […] probablement dus au fait que le personnage de Novello [ndlr: l’amoureux] était le véritable tueur dans le roman original – et potentiellement aussi dans l’esprit de Hitchcock, jusqu’à ce que [le producteur] lui dise que cela ne pouvait pas être le cas, car l’acteur ne devait pas entacher son statut d’idole des femmes qui faisait vendre des billets ».  

Still de The Lodger

L’humour n’est donc jamais loin, que ce soit dans des anecdotes de production ou dans l’intrigue. « La façon dont est racontée l’histoire de ce mystérieux personnage qui tue des blondes aux cheveux bouclés, si possible le mardi soir, me fait à la fois penser à Shakespeare dans la manière d’alterner le drame, l’amour et l’humour, et aux romans d’Agatha Christie, qui baladent le spectateur et l’embrouillent complètement jusqu’au dénouement final. C’est à la fois inquiétant et drôle, j’y reconnais un humour 100% British », sourit Philippe Béran.

Le musicien nous affirme connaitre le film par cœur. C’est à présent un travail technique qui l’attend d’ici là : revérifier, scène par scène, tous les tempi et les enchaînements pour que la musique soit parfaitement synchronisée avec le film. « Un concert symphonique, c’est facile en comparaison d’un ciné-concert ! » s’exclame-t-il. « Ici, il faut s’occuper de l’orchestre et de la musique, mais aussi de la ligne temporelle, en s’ajustant continuellement pour rester sur la crête du début à la fin : 1 heure, 29 minutes et 9 secondes de musique non-stop. C’est difficile mais aussi très euphorisant, car la musique nourrit le film et vice-versa. Voir un film avec la musique live, comme c’était fait à l’époque, c’est vraiment un autre monde ! Ça donne toute sa puissance émotionnelle à l’image ».

***

En plus de passer un bon moment musical à se faire peur, se rendre au Victoria Hall mercredi 5 novembre sera également une bonne action, puisque les recettes du ciné-concert seront entièrement versées à la Fondation Clair Bois, qui assure un accompagnement adapté aux enfants, adolescents et aux adultes polyhandicapés.

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The Lodger – A story of the London fog
Mercredi 5 novembre 2025 à 19h30
Victoria Hall, Genève
www.osr.ch

Cinéma Classique et opéra

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Elizabeth Sombart

Elizabeth Sombart – Jamais garder ses secrets

Par un jour ensoleillé de fin septembre, je chemine depuis la gare de Morges Saint-Jean jusqu’à la Fondation Résonnance. J’entre dans ce lieu que je ne connais pas comme dans une autre matière ; une odeur d’encens, des tons pastel et quelque chose que je ne saisis pas vraiment. La pianiste Elizabeth Sombart m’accueille, nous nous asseyons à une grande table, entre la cuisine ouverte et le piano.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Je sais qu’en mars 2025, Elizabeth Sombart a sorti un album sur lequel elle a enregistré, avec le Royal Philharmonic Orchestra de Londres, les Concertos de Mozart n° 9 & 12. Il suit l’album des Concertos N°20, 21, 23 et 27, sorti il y a deux ans (lire l’article à ce sujet dans L’Agenda), et précède un troisième, à paraitre l’année prochaine, qui clôturera l’enregistrement de ses huit concertos préférés.

Je sais aussi que dimanche 9 novembre à 17h, la pianiste sera au Casino de Montbenon à Lausanne pour le Concert de soutien de la Fondation Résonnance, accompagnée de sept artistes, actuel∙le∙s ou ancien∙ne∙s élèves, désormais professeurs des différentes filiales de la fondation à l’international, qui œuvrent elles aussi à amener la musique aux personnes qui y ont difficilement accès.

Je lui demande d’abord si le fait d’enregistrer ses concertos préférés de Mozart a transformé son lien aux œuvres. Mais j’ai plaisir à aller là où on m’emmène ; l’expérience de vie d’Elizabeth Sombart, son approche de la musique, sa manière de répondre me détourne de mes questions, alors j’accueille ce moment de philosophie imprévue dispensée tantôt avec sérieux, humour, fermeté et gentillesse par une artiste qui n’a « jamais pu garder ses secrets pour elle », selon ses propres mots.

 « Quand on enregistre un disque, il y a toujours un moment de joie de l’avoir fait, et de tristesse d’avoir figé la musique. On doit faire le deuil de la trahison que ça représente par rapport à notre relation à l’œuvre, qui elle évolue. Je dis toujours que les disques, on devrait les écouter comme des pots de yaourt, avec une date de péremption ! Car la musique est un art spatio-temporel avant toute autre chose. Mais… souvent je me dis que j’aurais vraiment voulu écouter quelques minutes de Chopin jouant sa musique. Si jamais il y a un au-delà et qu’il est comme je crois, je demanderai à Chopin de me jouer quelque chose ».

« En tant qu’élèves de Sergiu Celibidache, qui était contre les disques, on était quand même bien contents qu’il ait accepté que ses concerts soient enregistrés. On lui disait, Maître, pour transmettre le savoir, il faut le savoir.
Son enseignement consiste à entendre, comprendre et décrire la logique sensible des phénomènes sonores et comment les mettre en relation pour créer l’unité. La pédagogie Résonnance, c’est la phénoménologie de la musique écrite noir sur blanc. 500 pages de pédagogie technique et scientifique
. Ma professeur à Vienne, Hilde Langer-Rühl, qui travaillait sur la phénoménologie du geste, disait : « on ne joue pas du piano avec les doigts mais avec le diaphragme. J’ai des élèves – et je parle aussi de moi quand j’étais jeune – qui ne savaient pas qu’on avait un diaphragme, qui ne savaient pas ce que c’était de respirer. Le geste doit être une conséquence d’un souffle intérieur maîtrisé, doit être débarrassé de la peur. Souvent, dans le geste, il y a le signe de ce qui en nous n’est pas fluide, ce qui résiste, ce qui veut encore maitriser. Quand on veut tout maitriser, il y a peu de place pour la musique. C’est technique – et c’est parfois très bien, pourquoi pas – mais ça reste dans la séduction.

La clé est de comprendre que tout dépend de nous, tout en sachant que ça ne dépend pas de nous. Je pense à cette élève libanaise qui, lorsqu’elle devait jouer un trait en escalier, malgré sa très bonne technique, était face à un blocage total. Jusqu’au moment où elle a compris que pour elle, ça représentait symboliquement le fait que pendant 17 ans de guerre au Liban, elle avait dû descendre les escaliers à toute vitesse pour aller se cacher dans la cave. J’ai beaucoup d’exemples comme celui-là. La musique entre en résonance avec notre vécu. L’apprentissage du piano et ce qu’il nous enseigne sur nous-même – peu importe qu’on devienne un pianiste ou pas – est un immense cadeau. Il permet de rencontrer ses peurs, de les reconnaitre et de les transformer.

Je me souviens que moi-même, il y a longtemps, j’avais joué à Sergiu Celibidache le Nocturne opus 27 n°2 de Chopin. En haut du premier thème, je faisais un petit effet de pianissimo, je pensais que j’avais un truc, que c’était ma sensibilité propre. Il m’a arrêtée et m’a dit : ‘’Le phrasé de ce thème va jusqu’au point culminant, et revient. Si tu vas contre la tendance musicale naturelle, tu ne fais qu’un commentaire névrotique sur toi-même’’. Au début, je me suis obligée à aller vers ce point culminant, et je comprenais que ça travaillait en moi. La relation des sons avec notre monde affectif est extrêmement directe. Chaque phrasé ‘’juste’’ soigne quelque chose en soi. Je me suis rendue compte qu’au final, la musique est toujours plus belle que soi. »

« La vie d’une pianiste, en tout cas la mienne, c’est la transmission. Quand j’étais petite, j’avais découvert que le majeur était gai et que le mineur rendait triste. Ça m’avait tellement émerveillée que j’allais dans la rue le dire aux gens ! Plus tard on me disait, ‘Ne dis pas tout à tout le monde, tu donnes tous tes secrets !’ Mais il fallait que je partage. Je n’ai jamais pu garder quelque chose pour moi. De toute façon, pour se prévenir de quoi ? On ne peut pas maitriser ce que les gens projettent sur nous. »

Alors que j’allais prendre congé et la laisser retourner à ses élèves, Elizabeth Sombart m’offre une corne de gazelle diaphane achetée à un ami au marché. Comme on offre autre chose, une attention bienveillante d’une petite heure de rencontre, à Morges Saint-Jean.

***

Pour écouter Elizabeth Sombart bientôt :

Concert de soutien de la Fondation Résonnance – Florilège
Dimanche 9 novembre 2025 à 17h
Salle Paderewski, Casino de Montbenon, Lausanne
www.resonnance.org/ch/events/concert-annuel-de-soutien

Classique et opéra Portrait

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Zofia Kiniorska

79e Concours de Genève – Un chemin plus qu’un but

À quelques semaines de la 79e édition du Concours de Genève, les jeunes altistes et chef∙fe∙s d’orchestre se préparent aux différentes épreuves qui les attendent. Récital solo, projet artistique personnel, musique contemporaine, concertos, symphonies : du 31 octobre au 12 novembre, chacun∙e aura l’occasion d’exprimer librement l’étendue de son talent. Mais le Concours est plus qu’un concours.

Texte, propos recueillis et traduction : Katia Meylan

Concours exponentiel

Aujourd’hui, l’aspect purement compétitif du Concours de Genève n’est « que la pointe de l’iceberg », affirmait son président Matteo Inaudi lors de la conférence de presse de l’événement. Le monde a bien changé depuis 1939 et, en 79 éditions, le Concours a changé avec lui, intégrant à son activité de nombreux partenariats et accompagnements dont bénéficient les lauréat∙e∙s. L’encadrement se fait à divers niveaux, de la gestion du planning aux photos de presse en passant par le networking et l’aide à l’élaboration de projets personnels. Les chanteur∙euse∙s et les instrumentistes se font engager auprès de grands orchestres suisses, tout comme les compositeur∙ice∙s se voient passer des commandes d’œuvres. Les éditions successives sont pensées de sorte à se mettre en valeur mutuellement. Un exemple parmi tant d’autres : les candidat∙e∙s au Concours d’Alto cette année joueront la pièce Nouvel Élan de Léo Albisetti, lauréat du Concours de Composition 2024

(L’Agenda avait rencontré Léo Albisetti!  lire l’article)

78e Concours de Genève, 2024, Finale de Composition
© Anne-Laure Lechat

Direction d’orchestre – la saga

Rareté parmi les disciplines, le Concours de Direction d’Orchestre n’avait pas été organisé depuis 1994. Nécessitant une logistique conséquente, notamment une grande disponibilité des orchestres genevois, il sera organisé sur deux saisons, « telle une série Netflix, pour plus de suspense », sourit Didier Schnorhk, secrétaire général du Concours. Les deux premiers tours auront lieu cette année, alors que les demi-finales et la finale auront lieu en 2026.

Parmi les 24 candidat∙e∙s retenu∙e∙s, on reconnait un visage familier : la Polonaise Zofia Kiniorska, cheffe assistante en résidence à l’OSR pour les saisons 2024-25 et 2025-26. Nous l’avons rencontrée au Amaro Café à Genève, quelques semaines avant le début du Concours.

Zofia Kiniorska lors de notre rencontre au Amaro Café
10 cctobre 2025

Les débuts

Un peu nerveuse, Zofia Kiniorska nous dit être surtout excitée à l’approche du Concours, et l’on devine l’expérience derrière son jeune âge. La direction, elle la pratique depuis ses 14 ans, alors qu’elle avait été désignée un peu spontanément pour diriger sa chorale d’église. Au moment de commencer les études universitaires, cette pianiste de formation pensait s’inscrire en direction de chœur, avant d’être happée irrésistiblement par l’orchestre. Depuis l’obtention de son Master en 2021, elle a eu l’opportunité de travailler avec de nombreux ensembles – dont le Sinfonia Varsovia, le Philharmonique de Varsovie, l’Orchestre symphonique national de la radio polonaise ou encore l’OSR – et de se distinguer lors de plusieurs concours internationaux.

Concours, un ressenti ambivalent

Même si elle sait qu’ils sont une étape indispensable pour progresser et se faire connaitre dans le domaine, Zofia confie avoir un ressenti ambivalent vis­-à-vis des concours. « Le plus grand défi est de présenter son travail pendant ces vingt, trente, quarante minutes où l’on est jugé. Dans un coin de la tête, il y a cette légère obsession de devoir absolument tout donner, montrer qui l’on est et tout ce qu’on sait faire de mieux dans ce cours laps de temps. Je veux dire… je fais toujours de mon mieux ! Mais avec la pression en plus, ce n’est pas forcément facile. Aussi, le temps donné est très court et contrairement à d’habitude où on a plusieurs répétitions avec un orchestre, on peut relire l’œuvre, y repenser, peaufiner quelques détails, là on n’a pas ce temps. À chaque étape, on passe déjà à autre chose. D’un autre côté, c’est un bon exercice, ça demande beaucoup de concentration pour arriver à ce qu’on veut en une courte période de temps. C’est une expérience formatrice ».

Le chemin plus que le but

Lors des différents tours du Concours de Direction (hormis la finale), les candidat∙e∙s seront jugé∙e∙s non pas sur un concert, mais sur des répétitions. Président du jury, Bertrand de Billy affirme que c’est là qu’on témoigne – ou non – de l’aura d’un∙e chef. « Je pense toujours à la rentrée des classes, quand on avait un nouveau professeur ; on savait tout de suite si on l’aimerait ou pas. Peu importe le niveau de l’orchestre, le plus important c’est la communication, le lien, l’empathie, et l’influence que la personne développera sur le groupe ». Zofia voit les choses de la même façon : « Le résultat est important bien sûr, mais le processus est encore plus intéressant ».

Expérimentée, elle a déjà joué en public plusieurs des pièces parmi les pièces au programme des premiers tours. « Je sais à quoi j’ai envie d’arriver avec chacun des extraits, mais je sais aussi qu’il faudra être très flexible. Je ne connais pas les musiciens avec qui je jouerai. Je suis en train de préparer des idées, je crée une image dans ma tête, mais il se pourrait qu’elles ne soient pas compatibles avec l’orchestre. C’est notre job : il faut trouver une balance entre ce qu’on veut faire et les émotions, l’ambiance qui se présentent le jour-même ».

Lorsqu’on lui demande si elle préférerait tirer au sort une pièce qu’elle connait bien ou une pièce qu’elle n’a jamais jouée, la jeune cheffe démontre un brin de superstition : « Ca me rassure que ce soit tiré au sort et que ça ne relève de ma responsabilité, parce que justement, je ne saurais pas dire quel serait le meilleur choix. Là, je ferai au mieux avec ce que le sort me réserve ! » sourit-elle.

Tchaïkovski et Stravinski, des amis retrouvés

Le 31 octobre, Zofia nous confie espérer passer le premier tour, au-delà de l’aspect compétitif : « J’aimerais vraiment pouvoir me présenter au 2e tour car je me réjouis beaucoup de jouer les pièces proposées. J’aime Beethoven et Schubert bien sûr, mais je trouve que c’est plus difficile de jouer des pièces du répertoire classique – il existe déjà certaines normes et tellement de belles interprétations. Alors que la Sérénade de Tchaïkovski et les Danses concertantes de Stravinski sont des œuvres magnifiques, et la pièce de Stravinski est rarement jouée. C’est vraiment mon genre de musique. En fait, en Pologne, depuis que la guerre a commencé, la plupart des grandes institutions ne jouent plus du tout de musique Russe. Quand je suis arrivée ici, j’étais tellement contente de les réentendre! »

Krótki Questionnaire of Proust de Zofia Kiniorska

Katia : Quel est l’endroit le plus inattendu où tu répètes ?
Zofia :
Maintenant, j’ai besoin de calme pour travailler, mais quand j’étudiais à l’université, j’avais tellement de matières différentes que pour optimiser le temps, je révisais n’importe où, même dans le métro. J’étais focalisée, je ne faisais pas attention aux gens autour. Probablement que certains ont dû se demander ce que je faisais…

Qu’as-tu écouté en venant à notre rendez-vous ?
Rien. Écouter de la musique me demande beaucoup de concentration, alors si j’écoute quelque chose sur mes trajets, ce sont plutôt des podcasts.

Quel mot ou expression ou français trouves-tu musical ?
Oh my god ! Le français est une langue tellement musicale en soi ! Je prends des leçons privées en ce moment. Avec ma prof, on parle beaucoup de la mélodie des phrases, des accents,… Au début, j’ai eu du mal avec le fait que certaines lettres ne se prononcent pas, mais j’aime beaucoup, je trouve ça très doux.

Quels « vers d’oreille » t’empêchent de dormir ?
Malheureusement, pas mal de mauvaises chansons pop polonaises ! (rire). Une fois que c’est coincé dans la tête, c’est horrible, ça ne sort pas. Mais ça m’arrive aussi avec Eine kleine de Mozart.

79e Concours de Genève
Alto & Direction d’orchestre *1
Du 31 octobre au 12 novembre 2025
École de Musique, Conservatoire et Victoria Hall, Genève
www.concoursgeneve.ch

Classique et opéra Portrait

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Rencontres musicales Homay 2023

Les Rencontres Musicales Homay – Un oiseau de bonheur dans le Lavaux

Animée par l’ouverture d’esprit de la paroisse de Bourg-en-Lavaux, qui a choisi « une femme d’origine iranienne de confession non protestante en tant qu’organiste titulaire », la pianiste Layla Ramezan a fondé dans la région les Rencontres Musicales Homay. Après une première édition réussie en 2023, le festival rassemblera du 7 au 9 novembre prochain des musicien∙ne∙s de haut vol dans trois dialogues intimistes, qui traverseront les cultures et les siècles.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

L’ouverture comme une évidence

C’est un peu l’histoire de sa vie que joue Layla Ramezan dans ses projets artistiques. Assises à une terrasse à Ouchy, elle nous raconte que son parcours l’a poussée à s’ouvrir constamment à la découverte. « Quand j’étais petite, en Iran, il n’y avait pas de conservatoire, la musique s’étudiait en cachette. Mon professeur de piano était un compositeur et moi, en tant qu’enfant qui n’avait pas encore la culture de la musique classique, j’ai joué autant ses compositions à lui que Bach et Beethoven, sans préjugés. Sans m’en rendre compte, je baignais dès le départ dans une ambiance de création ». En 2000, à 17 ans, Layla Ramezan quitte Téhéran. Faute de visa pour les États-Unis, où s’en vont la plupart de ses connaissances, elle choisira d’étudier à l’École Normale de Musique de Paris, avant de venir s’établir en Suisse, huit ans plus tard. « J’ai vécu la première moitié de ma vie en Iran, et en arrivant en Europe, j’ai dû m’ouvrir, m’intéresser, m’adapter. Je suis un mélange de culture et j’ai été inspirée tant par l’une que par l’autre. »

Layla Ramezan

Layla Ramezan lors de notre rencontre à Lausanne, septembre 25

Façonnées à son image, les Rencontres Musicales Homay aspirent donc à faire dialoguer les traditions musicales, à laisser les artistes trouver leur espace de liberté et d’expression. « Le monde parait très grand, chaque culture a ses racines mais les limites sont fines. Je pense que l’on ne trouve vraiment son identité que lorsqu’on enlève les barrières, lorsqu’on parle une langue universelle. C’est à ce moment-là que nous sommes le plus proches de nous-mêmes. », prêche Layla de sa voix douce.

Des artistes en phase

Cette année, les trois concerts au programme, faisant la part belle à la création, seront liés par les thématiques de la terre et du folklore. Ils prendront place dans le cadre intimiste de différents lieux de culte de Cully et Villette, et offriront la possibilité au public de partager un verre de l’amitié au cœur des vignes avec des artistes de renommée internationale.

Rencontres musicales Homay 2023

Les Rencontres Musicales Homay 2023. Photo: Loan Nguyen

Le samedi 8 novembre à 20h au Temple de Cully, le compositeur Blaise Ubaldini, co-fondateur des Rencontres Musicales Homay, fera interagir en live ses improvisations électroniques et ses textes inspirés par la région au Lavaux avec des œuvres de Couperin, Bartók ou encore Liszt, jouées par Cédric Pescia au piano. Le dimanche 9 novembre à 17h à l’église Catholique de Cully, le contrebassiste Renaud Garcia‑Fons et la luthiste Claire Antonini, pointures du monde baroque, dialogueront entre musique du 17e siècle, jazz et musique orientale.

Untold Stories

Un rendez-vous très particulier sera celui du vendredi 7 novembre à 20h au Temple de Villette. Ce concert intitulé « Untold stories » propose un programme rarement  – voire jamais – entendu dans la région. Pour ce concert, Layla Ramezan s’est entourée de la compositrice et multi-instrumentiste américaine Kaley Lane Eaton et de son compagnon Rian Souleles, Grec d’origine et joueur de bouzouki. Leur programme, élaboré à trois, réunira la musique contemporaine expérimentale, celle de compositeurs afro-américains ainsi que la folk rurale de Kaley Lane Eaton, inspirée par Björk ou Kate Bush.

« Jai rencontré une Amérique extrêmement ouverte à dautres cultures, que malheureusement on a tendance à oublier, en ces temps de troubles politiques ».

Ce trio inattendu s’était rencontré en avril 2024, lors d’une tournée de Layla Ramezan aux États-Unis. « Ce voyage m’avait fait découvrir les USA », témoigne Layla. « Le public, la diversité musicale, les compositeurs : tout était pour moi une immense découverte. J’étais familiarisée avec la musique contemporaine américaine, avec les ‘extended techniques’ des compositeurs comme John Cage et George Crump, mais je ne connaissais pas du tout le répertoire afro-américain, par exemple. Il y a un tel amour dans ces traditions, un tel mysticisme ! » s’émerveille-t-elle à nous raconter. « Là-bas, j’ai aussi été très surprise par la réceptivité du public à ce que je proposais. J’ai rencontré une Amérique extrêmement ouverte sur d’autres cultures, que malheureusement on a tendance à oublier, en ces temps de troubles politiques. Ça fait partie de notre travail, nous les artistes, de montrer que d’autres réalités existent ». Ainsi, durant sa résidence, Layla rencontre Kaley Lane Eaton et l’idée d’un projet commun émerge. « Kaley elle a tout de suite été très enthousiaste à l’idée de venir en Suisse partager son amour pour son pays, au-delà des préjugés et d’une situation politique qui la fait souffrir ». À Villette, le duo folk formé par Kaley Lane Eaton et Rian Souleles partagera la scène avec Layla Ramezan, dans des arrangements créés spécialement pour voix, banjo, bouzouki et piano.

Comme un oiseau de bonne augure, le festival étendra ses ailes de paix sur le Lavaux.

Les Rencontres Musicales Homay
Du 7 au 9 novembre 2025
Cully et Villette, Bourg-en-Lavaux
www.homay.ch/festival

Billetterie: www.monbillet.ch

100 ans de musique iranienne pour piano

Un autre projet personnel qui occupe Layla Ramezan depuis maintenant 10 ans est sa recherche de répertoire perse inédit pour piano. Sur 4 albums de prévus au total, 2 sont déjà sortis. Le 3e opus, qu’elle enregistrera en décembre, présentera une commande à deux jeunes compositeur∙ice∙s d’après La Conférence des oiseaux, une œuvre de littérature mondiale du poète soufi Farid al-Din Attar. Pour enrichir le voyage, Layla a récolté des sons de Téhéran, leur ville natale à tous les trois, qui se feront entendre dans l’album.

www.laylaramezan.com

Classique et opéra Festival

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Lorie

La Lorie Party, les retrouvailles des enfants des années 2000

Si rien n’est impossible « à 20 ans », alors à « 20 ans x2 », c’est « 20 ans de mieux, des souvenirs pleins les yeux ». Lorie l’a chanté, et l’a prouvé devant les 3000 spectateur·ices de la salle des fêtes de Thonex le vendredi 3 octobre et l’Alhambra le samedi 4 octobre. Les nostalgiques étaient au rendez-vous pour cette deuxième date de la tournée Lorie Party, dont la quarantaine de concerts affiche, pour la plupart, complet. « De Paris à Rio de Janeiro », en passant par Genève, Lorie a proposé un voyage dans l’espace et le temps, mélangeant les genres et les ambiances, du latino au zouk. 

Dans la salle, une grande majorité de femmes d’une trentaine d’années. Comme moi, elles ont dansé et chanté à tue-tête les chansons de Lorie dans leur chambre d’enfant, reproduisant les chorégraphies de ses clips tout comme ses tenues en jean qu’on aimait tant. En 2001 sortait le premier album Près de toi, qui s’est vendu à un million d’exemplaires, certifié disque de platine. 2001 : où étions-nous cette année-là ? Dans quelle maison ? Quelle était notre situation familiale ? En regardant en arrière, on repense avec le sourire à cet âge où l’insouciance guidait nos journées, où on n’avait pas à se soucier de grand chose à part faire ses devoirs et négocier avec ses parents pour rester dormir chez sa meilleure amie. 

Parmi toutes ces trentenaires retournées en enfance, j’étais là moi aussi, aux côtés de celle qui partageait déjà mes chorégraphies improvisées. Ma meilleure amie, depuis que j’ai 3 ans. On s’est parlé un jour dans la cour de récré, et depuis, on ne s’est plus jamais quittées. Bien sûr, les années nous ont parfois séparées géographiquement, et nos cœurs ont fait de la place à d’autres amitiés fortes et sincères, sans jamais nous oublier. Malgré les années passées, lorsque nous avons vu que Lorie passait dans notre ville, on était aussi excitées qu’à l’époque. Revivre ce moment hors du temps et vivre ce rêve d’enfant : qui d’autre que Jade pouvait m’accompagner ? 

La chanson qui nous lie, « Ta Meilleure Amie » nous a transporté·es plusieurs fois durant la soirée : tantôt interprétée par Lorie, tantôt reprise en chœur par le public, d’abord dans une ambiance karaoké puis en version acoustique. Sur scène, seule avec son musicien Pierre-Laurent Faure, Lorie crée une ambiance intime et chaleureuse, sans artifices ni danseurs, simplement portée par l’énergie du public et un diaporama de photos personnelles et de clips d’autrefois projetés sur l’écran, nous replongeant dans les années 2000.  Le duo fait vibrer la foule dans une bulle de nostalgie, à son paroxysme lors du bain de foule de Lorie sur la dernière chanson, pour le plus grand plaisir des fans. Sa sincérité est touchante, sur scène comme à l’écran : la chanteuse de 43 ans se confie sans fard sur les émotions qui la traversent avant de monter sur scène.

Cette soirée ne pouvait pas mieux s’achever que par cette question totalement inattendue : « Acceptes-tu d’être mon officiante de cérémonie de mariage ? » Le bonheur, décidément, n’a pas d’âge.

Mélissa Henry

Musique actuelle

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Louis Schwizgebel

Louis Schwizgebel et l’orchestre, les yeux dans les yeux

Un pianiste qui joue un concerto tout en dirigeant l’orchestre, ça ne court pas les rues, et c’est rue de Montbrillant à Genève qu’on a rencontré Louis Schwizgebel. Pour ce soliste à la carrière internationale, le joué/dirigé est une passion qui s’est révélée il y a près de huit ans. Il nous en parle avant son concert du 15 octobre au Victoria Hall, dans le cadre de la série Concertus Saisonnus.

Propos recueillis par Katia Meylan

Katia, pour L’Agenda : Quand as-tu commencé à t’intéresser au joué/dirigé ?

Louis Schwizgebel : La première fois c’était en 2018, j’avais eu la possibilité de jouer un concerto au Victoria Hall avec l’Académie Menuhin, sans qu’il y ait de chef d’orchestre. J’avais essayé timidement de diriger et j’avais adoré. Je me suis vite rendu compte que c’était technique, alors j’ai décidé de prendre des masterclass avec des chefs et à apprendre par moi-même. La direction seule est quelque chose que j’ai développé ces dernières années, mais en ce moment, ma grande passion c’est vraiment de jouer/diriger.

Quel∙le∙s musicien∙ne∙s t’ont inspiré dans ce processus ?

Je pense que l’envie de diriger passe par l’esprit de beaucoup de musiciens, ça nous fait tous un peu rêver,… et pourtant, si on regarde le programme du Victoria Hall, par exemple, on constate que jouer/diriger n’est pas si courant que ça. Une de mes inspirations est Christian Zacharias, qui fait ça magnifiquement depuis toujours et que j’admire beaucoup.

Quel est le plus grand défi à ton avis ?

Le fait qu’on puisse s’entrainer chez soi, mais qu’on apprenne réellement que devant un orchestre. Alors à moins d’avoir toujours un orchestre sous la main (sourire), une fois devant les musiciens, il faut capter vite. Chaque orchestre est différent, c’est une des choses qui me fascine dans la direction. Il n’y a pas de clé, de recette, de calcul. C’est quelque chose d’un peu magique, une sorte de feeling, d’aptitude à trouver ce dont l’orchestre a besoin sur le moment. Cet été je suis parti en tournée avec l’Orchestre des Jeunes de Fribourg, c’était l’idéal car un orchestre de jeunes a beaucoup de répétitions. Avec leur chef titulaire, on s’était mis d’accord sur le fait que je serai présent dès le début, pour apprendre au maximum.

Louis direction

Est-ce que jouer/diriger a fait évoluer ta compréhension de la musique en tant que pianiste ?

Bien sûr ! Le fait d’étudier des répertoires d’orchestre m’ouvre énormément d’horizons. Les pièces écrites pour piano étaient souvent des esquisses ou des réductions de pièces symphoniques ; je les vois autrement maintenant, en « plus grand ». Selon les sections, j’entends différents instruments: les vents, les cordes, la timbale… ça cultive mon imagination et donc, je joue différemment.

La musique se ressent-elle différemment dans le corps aussi, en position de soliste/chef ?

C’est un grand changement. C’est drôle, mais je suis plus stressé d’être « juste » soliste, car je suis au centre de l’attention, je suis comme dans une bulle, à me concentrer sur ce que je joue. Alors qu’en jouant/dirigeant, je suis une partie d’un tout. Psychologiquement, être occupé à penser à tout le monde me fait oublier le stress.

Et qu’en est-il de la dynamique de groupe ?

Ça… c’est le summum ! Le contact avec les musiciens est plus direct, je mets le piano face à l’orchestre, façon musique de chambre. En jouant j’indique le rythme à suivre, et je dirige avec la tête, avec une main, selon les cas. Quand on pense au chef, on imagine une baguette et des gestes, mais en réalité, ça tient beaucoup plus du regard et la respiration. Lorsqu’un soliste dirige, j’ai l’impression que les musiciens sont plus attentifs, s’écoutent mieux entre eux. Il n’y a pas d’« entremetteur », chacun a une plus grande part de responsabilité dans le fait d’être ensemble. 

Still de la vidéo de Luka Kobidze
Double concerto de Poulenc,
Tbilisi Conservatoire Grand Hall, 23 juillet 2024

Est-ce que tu as pratiqué le joué/dirigé avec différents répertoire, et est-ce que certaines œuvres sont plus indiquées que d’autres ?

S’attaquer à un concerto de Brahms, Grieg ou Rachmaninov en joué/dirigé est possible, mais c’est très rarement fait, c’est surtout une prouesse de scène. Cela dit… l’année passée, j’ai joué/dirigé le double concerto de Poulenc avec le pianiste David Aladashvili. On s’est bien amusés ! Mais ça nécessite d’être bien préparé, de connaitre tout ce qui se passe dans l’orchestre, et aussi d’être créatif – j’avais écrit des arrangements. Quand la préparation est là, rien n’est impossible ! Mais avant la période Romantique, il y a tout un répertoire plus propice au joué/dirigé, qui se fait très naturellement. Mozart ou Beethoven écrivaient leurs concertos pour les jouer et les diriger.

***

C’est d’ailleurs le Concerto n° 20 en ré mineur de Mozart que Louis Schwizgebel interprétera au piano et à la direction d’orchestre au Victoria Hall le 15 octobre. En deuxième partie de concert, il sera « uniquement » chef, devant un ensemble d’une trentaine de musicien∙ne∙s, pour la Symphonie Jupiter, la dernière écrite par Mozart.

***

Dates à venir :

Mozart, Concerto n. 20 et Symphonie « Jupiter »
Orchestre Concertus
Direction et piano : Louis Schwizgebel
Mercredi 15 octobre 2025 à 19h30
Victoria Hall, Genève  

Beethoven, intégrale des concertos avec piano (5, dernier concert)
Orchestre des Jeunes de Fribourg et Teo Gheorghiu, piano
Direction : Louis Schwizgebel
Dimanche 26 octobre 2025 à 17h
Église de Villars-sur-Glâne, Fribourg  

www.louisschwizgebel.com

Classique et opéra

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Marcin Zdunik (2)

Marcin Zdunik – La beauté dans la simplicité

À quelques semaines de sa venue au Festival Chopin Genève, pour lequel il jouera en concert de clôture avec la violoniste Olivia Vilmart-Jacobson et le pianiste Pawel Mazurkiewicz, le violoncelliste Marcin Zdunik nous a accordé une interview en direct de Varsovie.

Propos recueillis et traduits par Katia Meylan

C’est un Marcin Zdunik en mouvement que nous rencontrons à l’autre bout du fil, mi-septembre. Arpentant la pièce, tout sourire, il nous confie qu’il vient de terminer la composition d’un oratorio de 45 minutes pour deux chœurs et orchestre, livré – juste à temps – à l’institution commanditaire. Avant sa venue à Genève, il devait penser ensuite au Concerto pour violoncelle en la mineur de Schumann, qu’il jouait deux jours plus tard avec le Cavatina Philharmonic Orchestra. Une vie remplie que celle de soliste ! Ouf : il finit par s’arrêter quelques minutes sur son balcon, au soleil.

Marcin Zdunik

↑ Marcin Zdunik en appel vidéo avec nous :)

L’Agenda : Le Festival Chopin sera votre premier concert à Genève, et également la première fois que vous jouerez avec Olivia Vilmart-Jacobson et le pianiste Pawel Mazurkiewicz. Comment préparez-vous habituellement vos “première rencontre” ?

Marcin Zdunik : En musique de chambre, avant de se connaitre, on ne sait pas encore l’interprétation qui surgira d’une répétition. L’important est de se préparer à plusieurs options d’interprétation, d’être ouvert à ce que notre vision de certaines phrases se trouve changée. C’est ça qui est excitant ! Après avoir joué le répertoire de Chopin tant de fois dans ma vie, après l’avoir enregistré, j’en ai indéniablement une certaine vision. Mais jouer avec des musiciens que je n’ai jamais rencontrés me force à chercher d’autres solutions. C’est lorsque je me mets à la recherche de quelque chose de nouveau en moi que je me développe. Je me réjouis beaucoup de ce processus !

Le temps de répétition avant un concert est souvent plutôt court, est-ce que ça vous laisse le temps nécessaire ?

Par chance, Pawel sera bientôt à Varsovie quelques jours, ce qui nous donnera l’occasion de nous préparer plus longuement. On s’est dit qu’avec un répertoire si complexe, ce serait trop “tricky” de n’avoir qu’un seul jour de répétition. La Sonate en sol mineur pour violoncelle et piano, particulièrement, serait presque impossible à jouer en un jour – ou alors, le résultat serait discutable. C’est une pièce qui, à son époque, était avant-gardiste ; quand Chopin l’a composée, il craignait de ne pas être compris par le public en France. Lui et son collègue violoncelliste Auguste Franchomme n’avaient d’ailleurs pas joué le premier mouvement en France pour cette raison. Ça en dit beaucoup sur la complexité de cette musique, sa singularité. Par conséquent, en tant qu’interprète, ça demande de trouver comment en raconter toutes les histoires. On prendra notre temps pour le faire ici à Varsovie, et ainsi on aura aussi plus de temps à Genève un jour avant le concert pour répéter le trio avec Olivia.

Quelles configurations privilégiez-vous dans vos collaborations ? Les collègues de longues dates ou les nouvelles rencontres ?

J’essaie de trouver l’équilibre. De rencontrer à la fois de nouvelles personnes sur certains projets, et en parallèle, de développer une vision sur le long terme. J’ai un trio avec lequel je joue depuis longtemps, nous nous connaissons par cœur, on improvise, on trouve un chemin sans avoir besoin de parler. Ce genre d’amitiés musicales sont fructueuses, elles sont ce qui nous permet de pousser plus loin notre vision du répertoire.

Et… êtes-vous bon équilibriste ?

Oui, je crois que pour moi ça se fait naturellement. Ma vie de musicien me plait, me permet de combiner mes activités de soliste, de musicien de chambre, de compositeur, d’improvisateur… Je n’aimerais pas être enfermé dans une case.

Vous êtes aussi enseignant à la Fryderyk Chopin Music University. Y a-t-il un sujet de discussion récurrent que vous abordez avec vos élèves à propos de Chopin ?

Oui, on a notamment des discussions inspirantes sur le rôle des instruments. Chopin n’était pas violoncelliste, et quand il composait pour piano et violoncelle, il bénéficiait de l’aide de son ami Auguste Franchomme. Personnellement je trouve les parties de violoncelle très bien écrites ! Leur particularité, si on les compare aux sonates allemandes de Beethoven ou Brahms, est de ne pas faire jouer la même structure, la même matière aux deux instruments, mais d’être attentif aux caractéristiques de chacun. Chopin les mène dans des directions complètement différentes. Le violoncelle est chantant, touchant, il n’a pas besoin de briller de façon virtuose comme le piano.

Que faut-il selon vous pour comprendre Chopin ?

Beaucoup d’expérience, beaucoup d’écoute aussi. Même si j’ai entendu les pièces de Chopin un nombre incalculable de fois, à chaque fois que je les joue, je redécouvre en elles quelque chose de nouveau. Sa musique est profonde et complexe, elle comporte tant de détails… C’est ce qui fait son génie. Ce qui apporte beaucoup aussi est de se pencher sur le contexte, les inspirations du compositeur. Écoutez de la musique traditionnelle polonaise, mais pas uniquement : les sonates, par exemple, se réfèrent plus à Schumann et à Beethoven qu’à la musique folklorique. Chopin fréquentait les salons, les fêtes dans lesquelles les compositeurs s’amusaient à rivaliser en improvisant sur les airs d’opéras les plus connus. C’est tout un contexte qui enrichit la compréhension de son œuvre.

Le 12 octobre au Festival Chopin, vous allez jouer quatre pièces que vous avez enregistrées en 2021 dans votre album Chopin Chamber Music, avec Szymon Nehring et Ryszard Groblewski. Comment ces pièces évoluent-elles au fur et à mesure du temps ?

C’est difficile à dire précisément, car à chaque fois qu’on joue, la musique change avec nous. Mais je pense qu’une des constantes est que je tends à épurer. Au début, j’étais tout enthousiasmé par la musique de Chopin et je cherchais à faire des phrasés spéciaux, je cherchais des “solutions” originales. Plus je joue, plus je reviens à quelque chose de simple. Je découvre la beauté dans la simplicité.

***

Festival Chopin Genève
Du 2 au 12 octobre 2025
www.societe-chopin.ch/fr/programme/festival-chopin-geneve

Marcin Zdunik jouera avec la violoniste Olivia Vilmart-Jacobson et le pianiste Pawel Mazurkiewicz lors du concert de clôture, le 12 octobre à 17h au Conservatoire de Genève.

Classique et opéra Festival

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Greatest Showman

The Greatest Showman – Au fond, quel est le plus grand des spectacles ?

The Greatest Showman, sorti au cinéma en 2017, fait partie de ces films qui ont contribué à populariser la comédie musicale au-delà des cercles de convaincus. Ses chansons sont des concentrés d’adrénaline feel-good qui restent en tête, son énergie est rassembleuse. Mais Phineas Taylor Barnum, l’entrepreneur dont s’inspire l’histoire, avait-il un profil aussi « Disney » que le film veut bien nous faire croire ? LYMPA, la compagnie genevoise qui investira le Bâtiment des Forces Motrices du 5 au 7 septembre 2025 avec son Concert spectaculaire The Greatest Showman, s’est passionnée pour cette histoire et a décidé de la raconter autrement.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Ce n’est pas la première fois que LYMPA se donne pour défi de remplir les 1000 places du Bâtiment des Forces Motrices sur cinq représentations. En 2023, le public avait massivement répondu présent à son concert Young Broadway, qui avait réuni sur scène un orchestre symphonique de 100 musicien·ne·s autour de six solistes internationaux. L’année suivante, sa version immersive de la comédie musicale Tick, tick, BOOM ! se jouait à guichet fermé dans l’espace intimiste des 6 Toits. En septembre, le metteur en scène Ylan Assefy-Waterdrinker, la librettiste Katherine Sturt-Scobie, seize comédien∙ne∙s et vingt instrumentistes de la HEM sous la direction de Philippe Béran reviennent au BFM avec une histoire à raconter : celle du vrai P. T. Barnum.

Chercher ailleurs

« Ce qui est intéressant dans The Greatest Showman – c’est pareil dans Grease, par exemple – c’est que tout le monde aime ces chansons, mais quand on se penche sur le propos, il y a beaucoup d’aspects un peu problématiques aujourd’hui », relève Ylan Assefy-Waterdrinker. Le jeune homme raconte en avoir pris conscience notamment car, parmi les titres de la bande originale qu’il adore, un seul le laissait indifférent : Tight rope, chanté par Charity, la femme de Barnum. « Et ce n’est pas une mauvaise chanson, au contraire ! J’ai réalisé que cette chanson m’ennuyait car rien ne nous amenait à compatir avec ce personnage ». Tout au long du film, effectivement, Charity est mise en retrait alors que Barnum est dépeint comme un héros parti de rien, qui poursuivait ses rêves romantiques et qui, en mettant sur pieds ses freak shows, offrait un statut et une communauté bienveillante à des personnes marginales reniées par la société.

En prenant conscience que dans cette trame narrative, les rôles féminins n’existent que pour valoriser et étoffer les personnages du héros et de son acolyte, Katherine et Ylan décident de chercher ailleurs. « Je ne dis pas que toute œuvre doit forcément être réinventée, certaines permettent de rendre le contexte de leur époque. Mais là, on avait deux options : reprendre telle quelle l’option commerciale, ou développer une autre narration, d’après les personnages qui ont réellement existé », raconte Ylan.

Ni glorifié ni invisibilisé

Ainsi, en gardant pour fil rouge toutes les magnifiques chansons originales du film composées par Pasek & Paul – qu’on entendra lors du concert ! – Katherine s’est attelée à une réécriture du livret en français, une réinterprétation basée sur ses lectures de sources au sujet de Barnum, mais aussi des autres personnages du film, notamment la chanteuse lyrique suédoise Jenny Lind. « Disney fait du personnage de Jenny Lind une briseuse de couple, qui rompt son contrat faute d’obtenir la romance qu’elle espérait avec Barnum », déplore Katherine. « Dans la réalité, cette histoire de cœur n’a même pas existé ! Jenny Lind était une femme très religieuse, engagée dans de nombreuses causes caritatives. Elle s’était effectivement désolidarisée de Barnum, mais parce qu’il ne respectait pas les clauses de leur contrat. Il avait, par exemple, recours à un marketing agressif qui allait à l’encontre des objectifs philanthropiques de Jenny Lind. On pense même qu’il aurait vendu aux enchères des billets qu’elle avait initialement réservés à ceux qui n’auraient pas pu se permettre d’assister au concert autrement », raconte avec passion celle qui, pour écrire cette histoire, s’est plongée des heures de lectures biographiques.

Ylan et Katherine, que l’on a rencontrés lors d’une répétition à Genève

Katherine et Ylan partageaient donc l’envie de raconter l’évolution d’un homme tel qu’il était, avec ses nuances, ses bonnes et ses mauvaises actions, ses choix discutables, ses erreurs et ses efforts pour devenir un homme meilleur au fil de sa vie. Sans le glorifier, ni le sacrifier au regard de notre époque actuelle.

« Il  n’était pas parfait, mais il a changé. Et parfois, c’est ça le plus grand des spectacles sur terre »

Une réplique que Katherine fait dire
au personnage de Charity, narratrice de l’histoire dans
The Greatest Showman – Le concert spectaculaire

Le plus grand des spectacles

Par les codes de mise en scènes qu’adoptent Ylan et Katherine, la production de LYMPA fait le choix de se focaliser sur l’essentiel. Plutôt que des décors grandioses et réalistes, ce sont le jeu, la musique et la danse qui, par leur pouvoir « magique », viennent raconter, développer et faire évoluer les personnages. Pour Ylan, c’est précisément ça qui fait que la comédie musicale est comédie musicale… mais qui ne marcherait pas sans l’imagination du public. Tout comme Barnum misait sur l’illusion en mettant un homme très grand sur des échasses pour faire croire à un géant, en rembourrant les habits d’un homme corpulent et en le présentant comme l’homme le plus gros du monde, Katherine et Ylan veulent se servir de cette suspension momentanée de l’incrédulité, qui n’a lieu qu’au théâtre. « Le public, avec son imagination, accepte de faire la moitié du chemin. Le spectacle se créera ensemble », promet le duo, impatient.

The Greatest Showman – Le concert spectaculaire
Du 5 au 7 septembre 2025
Bâtiment des Forces Motrices, Genève
www.lympa.ch/fr/the-greatest-showman-2025

Musique actuelle

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BuskersÀMorges, photo STEPHANIE MONTESINOS

BuskersÀMorges – Voyage improvisé

Du 13 au 16 août, il fera bon vagabonder à Morges, oreilles au vent. Au bord du lac, dans la cour du Château ou en passant par une petite rue piétonne, on aura de fortes chances de tomber sur l’une des treize propositions artistiques du festival BuskersÀMorges.

Textes et propos recueillis par Katia Meylan

On repart en voyage ! Durant quatre jour, en cette dernière semaine de vacances, les musiques du monde répondront dans les rues de Morges. Griots percussionnistes du Sénégal, Son traditionnel mexicain, flamenco, ou swing hawaïen, la découverte sera au tournant, sans artifices, sans scène ni micro. Face à face, tout simplement. Ce concept de Buskers, déjà très connu dans d’autres villes du monde, fait gentiment son nid à Morges.(L’Agenda en parlait lors de la première édition, dans son numéro juillet-août 2022).

Le festival n’a pas de billet d’entrée, mais il est participatif : le public, en fonction de ses moyen, contribue à son existence en achetant le programme, vendu à 10 francs avec le badge de soutien, en mettant quelque chose dans le chapeau destiné aux artistes, et en passant faire un tour aux food trucks. La découverte culinaire fait également partie du voyage, avec des saveurs venues d’Italie, de Grèce, d’Iran, du Maroc, du Tibet, du Viêt-Nam ou encore du Pérou. Et au bar, les vins locaux de Villars-sous-Yens ont pour rivaux des cocktails d’inspirations un peu plus lointaines !

BuskersÀMorges édition 2024. Photo: Javier Badalona
Photo de haut de page: Stéphanie Montesinos

Nous avons eu l’occasion d’échanger par téléphone avec Sylvie Pasche, directrice artistique du BuskersÀMorges – en direct de République Dominicaine, où son amour pour les musiques du monde la mène très souvent. Elle s’est prêtée à l’exercice de notre petit Questionnaire de Proust.

Si le festival était une odeur ?
Caramel.

Un goût ?
Épicé.

Une phrase qu’on se hèle en passant ?
Eh salut ! Tu étais où, tu as écouté qui ?

Un slogan vaudois ?
Aux Buskers, vous serez déçus en bien !

Un secret bien gardé ?
La programmation. On connait les artistes, mais pas où ni quand ils vont jouer… sauf si on achète le programme.

Un émerveillement ?
Les enfants. Ils s’arrêtent partout avec un regard frais, n’ont pas d’a priori ni de barrière vis-à-vis des artistes. Chaque année je les vois écouter, danser sur des chants mongols, des chants yiddish… ça s’inscrit dans leur mémoire culturelle.

Un groupe à suivre partout si on a envie de danser ?
Papelucho Sound System : c’est de la rumba chamanique, tout un programme ! Mais il y en a d’autres aussi…

Un concert devant lequel s’allonger et fermer les yeux ?
Le duo de cordes et voix méditerranéennes, elles sont juste magnifiques. C’est un voyage entre jazz, opéra lyrique, chant traditionnel d’Italie du Sud… Je suis très contente qu’elles aient accepté de venir au Buskers. Quand elles jouent, on pose sa bière, on a juste envie d’écouter.

Un concert inattendu ?
L’altiste virtuose « fou furieux », Emil Hasala ! Lui, à l’âge de 9 ans, il jouait dans les orchestres les plus prestigieux de Slovénie. Quand je l’ai invité, je lui ai demandé s’il avait l’habitude de faire de la rue. Il m’a dit « Écoute, je commence. Ça me fait un changement, je m’amuse ! ». Il improvise avec sa bande son sur des thèmes connus, il prend tout le monde par surprise, ceux qui aiment la musique classique et ceux qui ne connaissent pas. Il montre que les instruments à cordes sortent des fosses d’orchestre.

[Ndlr : En réalité, Sylvie Pasche nous a parlé de tous les groupes, c’était trop difficile de n’en citer qu’un par question ! Alors… il ne tient qu’à vous d’aller découvrir la programmation]

Une anecdote des éditions passées ?
Comme les artistes sont là toute la semaine, ils ont le temps. Ils mangent ensemble, ils vont s’écouter les uns les autres, et comme ils n’ont pas de set-list imposée, tout est ouvert ! Des affinités se créent, on a souvent vu des artistes s’inviter à jouer et improviser ensemble. L’année passée… le festival a même vu naitre une histoire d’amour !

BuskersÀMorges, édition 2024. Photo: Gilbert Badaf

Festival BuskersÀMorges
Du 13 au 16 août 2025
Dans les rues de Morges
www.buskersamorges.com

Famille Festival Musique actuelle

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Tatiana Eva-Marie

Tatiana Eva-Marie – Une pirate le cœur aux quatre vents

Avril 2024, à l’issue de la première d’Eden Park au théâtre l’Oriental à Vevey, une jeune femme rejoignait le cast sous les applaudissements du public. Fébrile d’émotion, fière de témoigner du succès de cet opéra dont – on l’apprendra en sortant – elle a signé le livret. Tatiana Eva-Marie, chanteuse de jazz établie à Brooklyn, prisée par les clubs, admirée par la presse et le public, est un astre lumineux et enjoué ayant vécu toute sa vie sur scène. Aujourd’hui, elle est aussi une plume, à qui l’air lémanique insuffle une nouvelle trajectoire. En conteuse magnétique, elle nous embarque sans boussole dans ses histoires d’amour géographiques, dans la jungle du business musical new yorkais, dans ses écoles buissonnières manouches.

Interview: Katia Meylan

Lausanne t’a vue grandir, Paris devenir adulte et Brooklyn bâtir une carrière ; quelle essence tu gardes de chacun de ces lieux ?

C’est difficile à dire maintenant, mais plus jeune, je n’étais pas du tout attachée à Lausanne, je m’y sentais enfermée, avec les montagnes en prison métaphorique. Je voulais aller à Paris pour être comédienne, on pouvait pas me retenir ici. Alors je suis partie à Paris à 15 ans, toute seule. Ma mère a dit « pas question que tu ailles jouer à Arthur Rimbaud à Paris, tu vas t’inscrire à l’Université ». J’ai étudié la littérature médiévale anglaise – j’étais contente, ça m’allait bien car j’étais toujours le nez fourré dans les livres. Paris, c’était une libération. Ce que j’en ai retenu, c’est la vie de bohème totale. Le rêve, la littérature qui se transforme en réalité. Tout ce que j’espérais, je l’ai trouvé à Paris. Après une dizaine d’années, j’étais tellement amoureuse de Paris que je me suis dit « si je pars pas maintenant, je partirais jamais ». J’ai un passeport américain et je voulais faire du jazz… ça aurait été bête de ne pas aller à New York. C’était comme quitter un amoureux. Je suis arrivée à New York en pensant que j’y resterai un an ou deux, mais j’y suis restée quinze ans.

Nouvel amoureux…

… nouvel amoureux, mais en mode syndrome de Stockholm ! New York, c’est le toxic boyfriend, qu’on n’aime pas, mais c’est la passion alors on ne peut pas partir. Ce que j’ai retenu de New York, c’est que ce n’est pas la bohème. Du tout. C’est le business, c’est marche ou crève. Une course qui n’arrête jamais. Tu dois tout le temps faire tes preuves, tout le monde te rappelle bien que tu es remplaçable à n’importe quel instant. Tu vis dans une frénésie, tu es le hamster dans la roue qui tourne. C’est d’une injustice terrible, il n’y a aucune aide, mais en même temps, il y a cette liberté qui vient avec la loi de la jungle. On peut aller frapper aux portes et elles s’ouvrent, même si c’est pour se faire dire « casse-toi ». À New York, on peut être dans un boui-boui assis à côté d’un milliardaire qui va nous dire “je t’offre un boulot demain”. C’est pas un mythe, c’est vraiment comme ça que ça marche aux États-Unis. Les premiers six mois, c’était l’enfer – j’ai découvert par exemple que je ne savais même pas faire marcher une machine à café – mais peu à peu, j’ai rencontré les bonnes personnes : le gars dans la finance qui joue du piano en amateur et qui te donne un coup de pouce, le dealer de diamants géorgien qui aime la musique et t’introduit dans un club où il connait tout le monde… J’ai commencé par jouer dans des petits bars, j’ai travaillé, me suis donnée à fond, j’ai été frapper aux portes, j’ai décroché une place dans la plus grande agence de jazz américaine. À New York, il faut dire oui à tout – enfin non, pas à tout ! (rire). Mais il ne faut pas se méfier des gens par principe, car là-bas, ça marche beaucoup comme ça. Il faut faire confiance à ce qui nous arrive, utiliser son instinct d’araignée, observer : ce tigre-là a l’air repu, il ne va pas me manger ce soir. C’est des risques que je prendrais pas à Paris, parce que j’ai l’impression que là-bas, quand quelqu’un veut faire un écart, c’est pas forcément pour une bonne raison. Alors qu’à New York, tout est perpétuellement ouvert à l’imprévu. Ça m’a convenu parce que j’ai un esprit de pirate et d’aventurière, et que j’ai su jouer de ça. C’est intéressant, d’avoir vécu ça, ça m’a énormément appris.

Tatiana black suit

« D’avoir vécu ça », tu en parles au passé ?

… Oui… là, je me demande parfois si tout ça est nécessaire. Peut-être que c’est comme ça que ça marche seulement parce qu’on nous dit que c’est comme ça que ça marche. Je me détache un peu de cette industrie de la musique, qui d’ailleurs n’est plus très actuelle ! … C’est des vieux dinosaures, qui essaient de garder leur bout de gras en voulant nous faire croire que les choses marchent toujours comme il y a vingt ans, mais c’est pas vrai. Les choses ne marchent même plus comme il y a un an. Et moi je ne sais pas comment je vais changer avec ce monde qui change. Comme je fais ce métier depuis toujours, ça n’a jamais été un rêve, c’était déjà mon quotidien. Mes parents sont tous les deux dans le milieu du spectacle, alors dès qu’il y avait besoin d’une petite fille sur scène, j’étais là ! Je n’ai jamais associé le métier de la scène au succès. Pour moi, le succès c’est un outil pour arriver au public, c’est tout. Faire passer un moment de rêve, qui touche, qui fait rire, qui fait pleurer, c’est ça ma vocation.

Donc, tu es à un tournant ? Tu quittes New York ?

Quand la pandémie a éclaté, j’étais en tournée en Europe, et j’avais le choix entre retourner à New York dans une cage à lapin, ou rentrer à Chailly  chez maman, avec un petit jardin. Donc j’ai décidé de revenir ici. Pendant cette période, j’ai pu me promener dans la forêt et au bord du lac, je ne croisais personne. On était en tête à tête, Lausanne et moi, et là… Je tombe une nouvelle fois amoureuse. Ça me prend complètement par surprise ! Lausanne, c’est le voisin d’à côté que j’ai snobé toute ma vie parce que je me pensais trop bien pour lui ! (rire). Maintenant, je puise toute mon inspiration dans le Lac Léman. Il a quelque chose de magique, non ? J’avais peur de m’ennuyer ici. Et je me suis rendu compte que c’est à New York que je m’ennuyais, sans le réaliser car je comblais constamment cet ennui.

Tatiana Eva-Marie dans le film Swing rendez-vous (2022),
librement inspiré de sa vie à Brooklyn

Et ici comme ailleurs, tu trouves une voie. J’ai vu – et adoré! – l’opéra Eden Park, dont tu as écrit le livret, qui a rempli quinze dates en avril 2024.

Oui, on a été très touchés par ce succès, surtout pour un opéra original, en anglais sans sous-titres! L’idée de composer un opéra ensemble, avec Gérard Massini (nrdl, le compositeur de la musique d’Eden Park), on l’avait eue à quoi, douze, treize ans ? On a renoué pendant la pandémie et on l’a fait ! C’est entre autres cette expérience qui m’a donné envie de passer plus de temps ici, de contribuer à cette ville que j’ai voulu fuir et que j’aime à nouveau.

Tu as aussi intégré la scène jazz locale en rejoignant le groupe Echoes of Django. Comment tu trouves l’équilibre avec le Avalon Jazz Band, ton groupe à Brooklyn ?

C’est très différent, et c’est normal : ce n’est pas la même culture. En Amérique, je suis la chef de chantier. Avec les garçons d’Echoes of Django, on a un atelier de création. Ils ne jouent pas que du gipsy jazz, ils font de la pop, sont fous de chanson française. J’ai trouvé une communauté, j’ai l’impression de les avoir connus toute ma vie, que ce sont des anciens camarades de classe avec qui repartir en école buissonnière!

Ensemble vous avez enregistré un album, Django’s Tiger, à paraitre fin 2025. Un répertoire qui vous lie, que vous connaissez sur le bout des doigts…

… et avec lequel on a tout le temps des surprises ! Django Reinhardt a tellement écrit, et on l’a tellement entendu interprété de la même manière. C’est un immense compositeur, il nous offre de la matière tout le temps, si on veut bien oser écouter différemment. Ce que j’ai voulu faire, c’est le chanter, alors j’ai écrit beaucoup de paroles sur ses musiques. C’était un grand défi et j’avais un peu peur, car c’est un dieu sacré dans ce monde qui peut être assez fermé, codifié… Mais j’ai été extrêmement bien accueillie ! Ça donne envie d’explorer encore et encore, j’ai l’impression que c’est infini.

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles en ce moment ?

Je sais pas si c’est une question d’âge, mais j’ai de plus en plus envie de passer de l’autre côté, c’est pour ça que je commence à écrire. J’aimerais faire de la mise en scène aussi, peut-être réaliser un film. Mon rêve absolu – que je partage avec Gérard [Massini] – c’est d’avoir un centre culturel, un lieu de création où on pourrait allier toutes les formes d’art et de fête. Pour l’instant, on prépare un nouveau projet d’opéra, inspiré de L’Écume des jours. On a déjà écrit et composé un tiers, on a commencé à faire le casting. On est allés rendre visite à Nicole Bertolt, qui s’occupe de la Fondation Boris Vian à Paris – elle est extraordinaire –, elle nous a fait visiter l’appartement de Boris Vian, sa terrasse qu’il partageait avec le Moulin Rouge. Pour moi qui suis une fan girl de Boris Vian depuis toujours, c’est encore plus stressant d’écrire une adaptation qu’un livret original ! C’est un beau projet… J’ai l’impression de faire un bébé avec Boris Vian, avec Gérard Massini comme mère porteuse (rire).

Comment tu t’imagines à 80 ans ?

À 80 ans ?! … Vivante, déjà… En fait, je m’imagine assez clairement. Je m’imagine en une sorte de marraine un peu folle, qui a un serpent dans une cage et un perroquet mort en guise de chapeau – un peu Tim Burton, tu vois ? Avec un espace pour accueillir les jeunes des artistes qui viendraient peindre, ou jouer du piano. Je ferais le café, j’amènerais les gâteaux, et on aurait des grandes conversations philosophiques.

***

django tatiana chien

Petit questionnaire de Proust de Tatiana Eva-Marie

Un objet que tu emmènes partout
Mes clés… (elle cherche dans son sac) mais pour une raison particulière… (elle en sort son porte-clés, une petite cloche de vache aux motifs suisses). Maintenant que je me suis souvenue d’où je viens !

L’activité qui occupe le plus clair de ton temps
Réfléchir à mes prochains projets artistiques.

Ta madeleine
L’odeur du Lac Léman.

Un conseil que tu n’as jamais écouté
Fais attention.

Un conseil que tu donnerais à une petite Tatiana
Fais attention ! On a besoin de conseils qu’on écoute pas.

Jazz

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Tjasha Gafner. Photo Philippe Pache

Vivre de son art – À plusieurs, on est plus fort∙e∙s

Témoignage : Tjasha Gafner, harpiste

Photo: Philippe Pache

Formation : HEMU de Lausanne (Master soliste, 2021), Juilliard School de New York (Graduate Diploma, 2022), HEM Genève (Master d’enseignement instrumental, 2024)

La vie de musicienne

« Certains mois sont très intenses, cette année c’était janvier ; j’ai eu une quinzaine de concerts sur cinq pays différents. Le mois d’après j’avais une seule date de concert. Je ne saurais pas expliquer pourquoi ! C’est un peu aléatoire, mais on en a besoin aussi, de ces temps de préparatifs.

D’un pays à un autre, il n’y a pas les mêmes cachets, le même respect du travail des artistes. J’ai la chance de travailler avec des personnes qui connaissent la valeur du travail qu’on donne, qui savent qu’il ne s’agit pas juste de jouer sur scène. Ce n’est pas toujours évident de vivre de son art, mais la plupart du temps, je peux décrocher le téléphone et choisir les projets selon mes disponibilités et mes intérêts. […] C’est un luxe, j’en suis consciente !

Mon temps est partagé entre les performances, les voyages – comme je passe beaucoup de temps dans le train, il faut savoir comment mettre ça à profit –, quelques cours donnés en présentiel et en ligne, et le temps de repos. J’essaie de garder minimum deux jours par mois pour me ressourcer, ne voir personne, aller chercher le silence. Souvent je vais à la montagne et ne suis pas joignable »

La force des harpistes

« En Suisse romande, la communauté des harpistes est très liée. On a un groupe WhatsApp sur lequel on est une cinquantaine. On discute beaucoup de ce qu’il faut accepter ou pas, de nos revendications, de ce à quoi on fait attention, etc. On est soudé∙e∙s en tant que musicien∙ne∙s, et on essaie vraiment d’être transparent∙e∙s. Je pense que ça, c’est une nouveauté de notre génération : le fait d’exposer une situation à laquelle on a été confrontées, de dire si on l’a acceptée ou non et pourquoi. On fait en sorte de faire bloc, pour ne pas dire oui à une proposition mal considérée, par exemple. Ça permet d’affirmer un standard auprès des personnes qui veulent engager des harpistes dans un projet, et de forcer certaines choses à changer. Disons, on est en train de mettre ça en place depuis environ un an, et ça se développe par bouche-à-oreille. »

Récapitulatif de quelques points que fait ressortir ce témoignage:

  • L’union fait la force

  • La communication et la transparence permettent de réfléchir ensemble et tendre vers un fonctionnement viable

  • Le fait que les harpistes soient une communauté moins nombreuse que d’autres, comme les pianistes ou les violonistes, par exemple, aide probablement à cette communication fluide et directe, qui mène à une cohésion forte.
N'hésitez pas à partager vos réflexions et vos propres expériences du sujet!
CultureEnJeu

Vivre de son art – À plusieurs, on est plus fort∙e∙s Lire la suite »