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Lily en visite

LILY EN VISITE – JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries

Common Ground
JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries (GE)
Du 5 novembre 2025 au 16 janvier 2026

Lors de la Nuit des Bains à Genève, j’avais croisé un artiste que je connaissais, Hadrien Dussoix, et en regardant son actualité, j’ai vu que ses œuvres étaient présentées dans une exposition collective intitulée Common Ground, au sein d’un espace, ou plutôt, comme indiqué sur le site, d’une maison d’art que je ne connaissais pas : la galerie JAGAL à Chêne-Bougeries, en périphérie de Genève, en dehors des quartiers où on a l’habitude de voir des galeries. J’étais donc curieuse de découvrir le lieu. À mon arrivée, bien que les horaires indiquaient que l’espace était normalement ouvert, la porte était fermée. Il est des jours où ma peur de déranger m’aurait fait rebrousser chemin, mais l’envie de découvrir la galerie et d’en faire une chronique a été la plus forte : j’ai appelé le numéro sur la porte.

Jérôme Ruffin, le fondateur et propriétaire, m’a répondu très gentiment, s’excusant que je sois tombée sur une porte close : il était simplement un peu en retard en raison d’une livraison qu’il avait dû effectuer. Avant ma visite, j’avais lu sur leur site que Jérôme Ruffin tenait à être personnellement présent pour accueillir les visiteur·euse·s et échanger autour de l’art contemporain. Sur place, j’ai très vite compris que la rencontre et le dialogue sont réellement au cœur de l’identité de JAGAL Maison d’Art. La naissance de cet espace, comme le parcours de son fondateur, sont particulièrement intéressants. En 2015, Jérôme Ruffin est alors directeur de l’hôtel Windsor à Genève, un établissement fondé par son grand-père. Collectionneur passionné d’art urbain, il commence à y organiser des expositions et invite des artistes de Street art à investir certaines chambres de l’hôtel, transformant peu à peu ce lieu en un espace de création inattendu.

En 2016, l’hôtel est vendu et Jérôme Ruffin choisit alors de se consacrer pleinement à sa passion et crée iDROOM, la première galerie spécialisée en art urbain contemporain à Genève. 

Quelques années plus tard, il repense la direction artistique et c’est ainsi que, le 28 août 2025, iDROOM devient JAGAL Maison d’Art. L’exposition présentée est la seconde depuis cette transformation. Elle réunit cinq artistes : Hadrien Dussoix, Maurice Mboa, Simon Berger, Ricardo Passaporte et Manon Steyaert. Quand j’attendais Jérôme Ruffin, j’ai remarqué que l’une des vitrines semblait brisée. Connaissant déjà le travail d’un second artiste de cette exposition collective, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de vandalisme mais d’une œuvre d’art. L’auteur de cette œuvre, Simon Berger, un artiste suisse né en 1976, a développé une pratique très singulière autour du verre. Ce n’est pas tant le matériau qui peut surprendre, mais la manière dont il le travaille. À l’aide d’un marteau, il frappe la surface vitrée, transformant un geste associé à la casse en un véritable processus de création. Les impacts provoquent des fissures qui, loin d’être destructrices, font émerger des visages.

Simon Berger, Sans titre, Verre sécurisé brisé au marteau, 50x50cm

Chaque geste est précis, maîtrisé, pensé à l’avance. Selon la force et le rythme des frappes, le portrait se précise ou, au contraire, reste plus ouvert, presque abstrait. Simon Berger connaît parfaitement les réactions du verre et exploite ses tensions internes pour faire apparaître les formes. La lumière joue alors un rôle essentiel, traversant les fissures et révélant les visages. Le portrait ne s’impose jamais totalement, il se devine.

J’ai découvert un autre type de portraits dans les œuvres de Maurice Mboa, artiste né à Yaoundé au Cameroun en 1983, qui vit et travaille aujourd’hui à Genève. Au cœur de sa démarche artistique se trouve une exploration du monde spirituel. Ses figures, que l’on identifie bien qu’elles soient sans visage, apparaissent au cœur de fonds de feuillages colorés et stylisés. Elles interpellent immédiatement et semblent nous regarder malgré l’absence de traits. Cette présence silencieuse est troublante, voire magnétique. Il ne s’agit pas de portraits au sens classique, mais plutôt de présences, de silhouettes, comme autant de figures possibles. Elles émergent du décor sans jamais s’en extraire complètement, fond et figure se répondent. Chaque silhouette est différente, tout en restant sans traits identifiables.

Maurice Mboa, Ancrage sur fond de mots,
technique mixte et gravure sur métal,
65 x 55cm

Maurice Mboa, Mirage sans visage, technique mixte et gravure sur métal,
65 x 55cm

Sa technique est elle aussi singulière. Maurice Mboa mêle gravure sur des feuilles de métal recyclées et techniques mixtes, allant de procédés chimiques à l’usage d’enduits et d’huiles. De ces œuvres se dégage une tension subtile entre le monde matériel et l’invisible, entre la mémoire et l’instant présent.

Les images du quotidien sont au cœur du travail de Ricardo Passaporte, né en 1987 à Lisbonne. Diplômé en stylisme et sans formation académique en arts plastiques, il se tourne vers le dessin et la peinture avec une grande liberté. Il raconte d’ailleurs que l’art était déjà très présent dans sa famille, avec un grand-père peintre et un arrière-grand-père photographe. Son style est souvent qualifié de figuration naïve, volontairement simple en apparence, presque enfantine, derrière laquelle se cache une réflexion plus profonde sur les images qui nous entourent.

Ricardo Passaporte, Cavaleiro, acrylique et spray sur toile,
190 x 160cm

Ricardo Passaporte, Dog, acrylique et spray sur toile,
150 x 120cm

Puis apparaissent des figures animales, telles que des chiens comme dans l’œuvre exposée. Sa peinture spontanée qu’il réalise à l’acrylique et la bombe a un aspect parfois flouté un peu comme quand les images surgissent et s’impriment dans nos mémoires entre apparition et effacement. Son travail humain et accessible questionne ainsi notre rapport aux images dans un monde saturé de visuels.

Les œuvres de Manon Steyaert m’ont, quant à elles, surprise. Née en 1996 en Belgique, elle vit et travaille à Londres. Elle a commencé, elle aussi, par des études de mode avant de s’orienter vers les arts plastiques, et cette double formation se ressent immédiatement dans son travail. Son premier intérêt pour le textile reste très présent, donnant naissance à des œuvres étonnantes et profondément contemporaines.

Mann Steyaert, Cover your eyes 3, silicone et pigments, 60-x-40cm
et Cover your eyes 2, silicone et pigments, 60-x-40cm

Son parcours l’a amenée à expérimenter des matériaux industriels comme le silicone, le latex ou encore la cellophane, qu’elle transforme en leur donnant l’apparence de drapés textiles. Ses œuvres troublent le regard. On ne sait jamais vraiment si l’on se trouve face à une peinture ou à une sculpture. Elle parvient à donner au silicone une texture et des couleurs inattendues. Son expression artistique brouille les catégories traditionnelles.

Et enfin il y a les œuvres d’Hadrien Dussoix, artiste genevois dont je suis le parcours depuis plusieurs années. Né en 1975 à Genève, il a grandi dans un environnement artistique et s’est formé aux Beaux-Arts dans sa ville natale. Très tôt, il développe un intérêt marqué pour le langage et pour la manière dont les mots circulent dans notre quotidien. Dans son travail, il sélectionne des phrases courtes, simples en apparence, parfois provocantes, qu’il inscrit en grandes lettres sur la toile. Mais ce serait une erreur de ne parler que de cette partie de son travail car il réalise également des œuvres plus abstraites, plus architecturales, avec des lignes verticales inachevées qui semblent plus simples mais qui soulignent un côté plus radical dans son travail. Il s’est également lancé dans des pièces de mobilier, étend sa pratique au-delà du mur. Des fauteuils deviennent des supports pour recevoir les œuvres de l’artiste, des prolongements de son travail, brouillant la frontière entre œuvre et objet fonctionnel, entre Beaux-Arts et arts appliqués. 

Hadrien Dussoix, Soleil du matin, acrylique sur fauteuil
Sans titre, acrylique sur toile, 50 x 60cm
Sans titre, acrylique sur toile, 130 x 100cm

Ce qui m’a particulièrement marquée dans cette exposition collective réunissant cinq artistes aux médiums et aux univers très différents, c’est que l’ensemble fonctionne. Cela ne donne pas du tout une impression de patchwork, ce qui, honnêtement, n’était pas gagné. Malgré la diversité des pratiques et des œuvres, une cohérence se dégage et crée un véritable dialogue.

Bien sûr, certaines œuvres m’ont davantage touchée que d’autres, mais tous les artistes m’ont surprise. Chacun développe un univers qui lui est propre, avec une présence forte et une véritable maîtrise de son médium. Je ne peux que vous conseiller de découvrir cette exposition et cet espace et surtout n’hésitez pas à parler avec son fondateur.

Chronique et photos: Emilie Thomas

Common Ground
JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries (GE)
Du 5 novembre 2025 au 16 janvier 2026
Du mercredi au dimanche de 14h30 à 18h00
https://jagal.swiss

Chronique Exposition

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The-Memory-of-Ligh,-lily-en-visite-

LILY EN VISITE – Laurent Marthaler Contemporary, Montreux

The Memory of Light, Daniel Orson Ybarra
Laurent Marthaler Contemporary, Montreux
Du 15 novembre 2025 au 24 décembre 2025

On entend parfois des critiques à l’égard des galeries d’art : certain∙e∙s artistes estiment qu’elles ne les accompagnent pas suffisamment, tandis que certain∙e∙s acheteur∙euse∙s pensent qu’il est parfois préférable d’acheter directement auprès des créateur∙ice∙s, sans intermédiaire. Je peux comprendre les raisons de ces critiques, mais il serait réducteur de les appliquer à l’ensemble des galeries. Certaines, et bien plus que vous ne le pensez, s’engagent sincèrement aux côtés de leurs artistes et de leurs collectionneur∙euse∙s, et dépassent les questions transactionnelles. Si j’évoque cela aujourd’hui, c’est parce que la galerie dont je souhaite parler fait partie de celles qui accompagnent leurs artistes, et l’exposition que je vous présente en est la preuve concrète.

Avec The Memory of Light, la galerie Laurent Marthaler Contemporary rend hommage à Daniel Orson Ybarra (1957-2025), un artiste né à Montevideo dont la vie et le travail se sont développés entre Genève, l’Espagne et l’Amérique du Sud. Cet artiste, que la galerie exposait depuis plusieurs années, a disparu en début d’année, après une longue maladie et de nombreux séjours à l’hôpital.

Accompagner et soutenir un artiste va bien au-delà de l’exposition ou de la vente de ses œuvres : c’est être présent, connaître sa famille, partager des moments, soutenir ses projets. Un grand écran installé au cœur de l’exposition présente une série de photographies : des moments heureux lors de foires d’art, des instants plus intimes, mais aussi des images profondément émouvantes de l’artiste peignant depuis son lit d’hôpital. J’avoue avoir été très touchée par ces fragments de vie que Laurent Marthaler partage avec les visiteur∙euse∙s, souvenirs qui témoignent de la relation étroite unissant l’artiste et son galeriste.

Constellations, quadriptyque, 200 x 240cm, encre sur toile

L’exposition présente quelques grands formats de l’artiste, dont l’œuvre monumentale Constellations, composée de quatre toiles de 240 × 200 cm réalisées à l’encre sur toile. Les aplats d’encre noire laissent apparaître des zones blanches qui se détachent de la surface et attirent immédiatement le regard. En s’en approchant, on distingue des formes géométriques et des nuances plus ou moins appuyées de noir qui créent une impression de profondeur. Face à cette œuvre, j’ai eu le sentiment d’être devant une galaxie, impossible d’en saisir l’ensemble. Le regard circule, se perd, et une impression d’infini s’impose naturellement. Une voie lactée abstraite, où chaque point semble à la fois immobile et pris dans une dynamique invisible. Cette œuvre n’est pas une image fixe, on se rapproche d’une expérience immersive dans laquelle le temps et l’espace semblent suspendus.

Vues d’oeuvres de la série Mille et une nuits

Cette œuvre, composée de milliers de points presque lumineux, fait écho à la majeure partie de l’exposition qui est consacrée au dernier projet de Daniel Orson Ybarra. Comme me l’a expliqué Laurent Marthaler, ce projet est né d’un besoin fondamental : celui de continuer à créer malgré la maladie, y compris depuis sa chambre d’hôpital. De cette nécessité est née une série considérable de plusieurs centaines de petits formats regroupés sous le titre Les mille et une nuits. Ces œuvres, qui n’ont jamais été dévoilées au public, ont été créées pendant les deux dernières années de sa vie. Certaines ont été réalisées sur papier pour des questions de logistique et en raison des contraintes liées aux soins que l’artiste recevait. Son souhait était que, après sa disparition, ces œuvres puissent être exposées et accessibles à un large public. Lorsqu’on les découvre, on réalise qu’elles font écho aux différentes séries que l’artiste a créées tout au long de sa vie, telles qu’Acqua, Epiphany ou encore Seedlings. Pour certaines, il a utilisé un pigment précieux et rare qu’il se procurait auprès d’un fournisseur exclusif de Barcelone, et qui, comme le mentionne Laurent Marthaler, est un élément signature de sa pratique picturale. Sa particularité est qu’avec ce pigment, l’œuvre interagit directement avec la lumière naturelle.

Epiphany, 200 x 240 cm, 2023

Toutes ces œuvres révèlent les recherches artistiques que l’artiste a menées au long de sa vie, au cœur desquelles la lumière et l’observation de la nature occupent une place fondamentale, non pas comme un simple effet visuel, mais comme un type de pensée et de composition. Il observait attentivement les feuillages, les racines, les reflets de l’eau, les textures des différents végétaux, mais également les processus de croissance et d’inflorescence. Son but n’était pas de livrer une image fidèle. Il déconstruisait la perception du réel, fragmentait ses éléments et les réorganisait pour faire émerger un langage pictural autonome et abstrait, qu’il réalisait à l’aide de diverses techniques artistiques. Dans une interview filmée et publiée par Artvie en 2017, Daniel Orson Ybarra explique comment, à partir de certains moments de sa vie et de ses observations, pouvaient naître des séries d’œuvres. Il y raconte qu’il avait dû se rendre dans une clinique pour y suivre un traitement. C’était en hiver et tout était blanc. Dans sa chambre, la seule touche de couleur et de vie provenait d’une petite rose rouge. Il avait alors commencé à l’observer, à en retirer les pétales, attiré par cette teinte qu’il décrit comme presque feutrée.

Après avoir réalisé des photographies et des esquisses, une fois sorti de la clinique, il s’était mis à travailler autour de cette couleur, créant des œuvres d’un rouge intense, sur lesquelles apparaissent d’autres touches de couleur donnant l’impression de pétales. Mais ce qui l’intéressait avant tout c’était l’immensité du rouge : en quelque sorte, l’œuvre tout entière devenait le pétale. C’est ce que nous fait découvrir un autre grand format présenté dans cette exposition. Créé en 2015, il s’intitule elle aussi Constellations, et en l’observant, j’ai moi aussi été frappée par l’intensité de ce rouge.

Vue de l’exposition The Memory of Ligh, Daniel Orson Ybarra. Constellations, technique mixte sur toile, 200 x 200 cm, 2015 et quelques oeuvres de la série des 1001 nuits

Lorsque j’ai posé la question : A-t-il pu achever ce projet titanesque des mille et une œuvres ? « Bien sûr que non », m’a répondu Laurent. Une phrase d’une sincérité désarmante où l’on percevait toute la tristesse d’une évidence qui pèse lourd.

Il ne l’a pas achevé, et ce n’était sans doute pas l’essentiel. Ce qui comptait, c’était que ce projet le porte, le maintienne vivant, et que son galeriste soit là pour le soutenir dans ce qui le faisait tenir debout.

Cette exposition est à la fois un hommage au talent de Daniel Orson Ybarra, elle révèle sa volonté de transmettre son héritage artistique, mais elle est également un témoignage des liens noués pendant toutes ces années, du respect et de l’affection profonde que Laurent Marthaler portait à cet artiste. J’avais déjà acquis une édition d’art de Daniel Orson Ybara auprès de cette galerie il y a quelques années, et en apprenant sa disparition, il m’a semblé essentiel de venir découvrir cet hommage. Je suis encore très touchée par cette exposition, et je remercie Laurent Marthaler, directeur de la galerie ainsi que son collaborateur Alexandre Kaspar, pour cette très belle exposition.  Et vous vous en doutez, et si vous avez bien fait attention à la photo de présentation pour cette nouvelle chronique, je n’ai pas pu m’empêcher d’acquérir l’une de ses petites toiles pour conserver une part de la lumière de cet artiste.

Emilie Thomas

Né en 1957 en Uruguay, Daniel Orson Ybarra est issu d’une famille aux origines internationales, de Moscou à Odessa et de Bilbao à Saint-Jean-de-Luz. Après ses études, il décide de voyager et cette découverte, qui ne devait durer qu’un ou deux ans, s’est finalement prolongée pendant plusieurs années, le menant de l’Amérique du Sud aux États-Unis puis à l’Europe et au Moyen-Orient. Ces déplacements ont nourri ses recherches picturales.

Il finit par s’installer à Genève dans les années 1980 et il a partagé sa vie entre cette ville et Barcelone, où il possédait également un atelier. Artiste reconnu internationalement, ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses expositions, au sein de galeries, de foires d’art et de musées, et font aujourd’hui partie de grandes collections.

The Memory of Light, Daniel Orson Ybarra
Laurent Marthaler Contemporary,  Monteux
Du 15 novembre 2025 au 24 décembre 2025
La galerie se visite sur rendez-vous : +41 79 212 15 07 ou info@laurentmarthaler.com

www.laurentmarthaler.com

Chronique Exposition

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Lily en visite Xippas

LILY EN VISITE – Galerie Xippas, Genève

José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025

Pendant la Nuit des Bains, une seconde exposition a suscité mon intérêt. Je marchais vite, pour ne pas dire que je courais, étant en retard de plus d’une heure à mon rendez-vous. Je n’avais donc pas le temps de m’attarder.

Mais après être passée devant une galerie sans même réaliser qu’il s’agissait de la galerie Xippas, je me suis arrêtée net et suis revenue sur mes pas. En général, cela signifie que quelque chose a réellement éveillé ma curiosité.

Cette fois, j’avais aperçu ce que j’avais pris pour de l’art ancien, impression renforcée par la présentation de certaines œuvres dans des cadres en bois doré. Cela m’avait intriguée, car j’aime l’art ancien, mais pendant la Nuit des Bains on ne s’attend pas à en croiser. Quelques mètres plus loin j’ai réalisé que des éléments me paraissaient incohérents. Quelque chose ne collait pas et j’ai fait demi-tour. Et là, stupeur : ce que j’avais pris pour des œuvres anciennes étaient en réalité des créations de l’artiste contemporain d’origine uruguayenne José Gamarra.

José Gamarra , vue de l’exposition
Terra nostra, 2025, Persecution, 2025 et Selva misteriosa, 2025

Présentée par la galerie Xippas, l’exposition Murmure dans la forêt rassemble plus d’une trentaine d’œuvres. Manuel Neves, le commissaire de l’exposition, a fait un choix intéressant en présentant des œuvres créées entre 1967 et 2025. Cela permet de suivre l’évolution artistique de cet artiste.

Comme cela m’est arrivé, on peut se laisser tromper lorsque l’on découvre son travail pour la première fois et croire qu’il s’agit de peintures anciennes. Certaines œuvres présentent notamment des tonalités qui rappellent celles d’un vernis jauni par le temps, à l’image des toiles des siècles passés. De plus, les paysages qu’il peint, avec leurs jungles denses et luxuriantes, sont rendus avec beaucoup de minutie et sa façon de traiter les paysages s’inscrit dans l’histoire de la peinture de paysage des XVIIe et XIXe siècles, comme le relève le critique d’art Philippe Dagen. José Gamarra lui-même explique s’être particulièrement intéressé aux peintres paysagistes européens tels que Claude Gellée (1600-1682) dit le Lorrain ou encore Frans Post (1612-1680) qui s’était d’ailleurs rendu au Brésil (voir la bio de l’artiste plus bas).

La beauté de ses paysages et sa manière de travailler la lumière m’ont immédiatement attirée. Mais c’est en découvrant les détails incongrus dans ses œuvres que j’ai véritablement été fascinée par son travail. Ce qui est déroutant, c’est que ces éléments sont parfaitement visibles : ils se trouvent au centre, et pourtant ils se fondent si bien dans l’ensemble qu’il faut parfois un certain temps pour comprendre ce que l’on regarde.

Dans Asedio, une huile sur toile réalisée en 1970, quatre hélicoptères sont représentés, survolant un paysage calme et romantique. J’ai eu le sentiment d’un anachronisme, comme si j’assistais à une collision entre deux temporalités. J’ai réalisé ensuite que ces hélicoptères n’avaient pas de patins d’atterrissage, mais des structures qui me faisaient penser à des pattes. Ces silhouettes hybrides, m’ont fait penser à des créatures mécaniques. De ces étranges machines jaillissent des faisceaux lumineux en direction de la nature. En regardant l’œuvre, j’ai ressenti une forme d’agression, une attaque en cours, impression confirmée par le titre qui peut se traduire par « siège » ou « assaut ». Ici, la jungle n’a pas l’opulence que l’on retrouve dans d’autres peintures de Gamarra ; elle est réduite à l’essentiel, comme si elle encaissait le choc.

Seuls deux arbres, dans le coin inférieur gauche, sont rendus avec davantage de précision, et la lumière vient directement les éclairer. Juste devant eux, un cheval blanc avance tranquillement. Sa présence semble étrange, presque hors-sujet, jusqu’à ce que l’on se souvienne que cet animal est souvent associé à la liberté. Comme une petite résistance silencieuse, presque insignifiante face aux machines, mais qui ne parait pas être atteinte par leurs assauts car le cheval ne fuit pas, il avance et avec lui la liberté.

José Gamarra, Asedio, 1970, huile sur toile, 32×41,4cm (encadrée)

Une seconde œuvre, Persecution, peinte en 2025, présente un paysage de jungle minutieusement travaillé, baigné d’une lumière paisible qui, comme généralement chez Gamarra, dissimule tout autre chose. Une pirogue glisse silencieusement sur le fleuve, mais le drapeau blanc frappé d’une croix rouge sur le devant de l’embarcation, rappelle immédiatement les étendards des conquistadors. Cette impression est renforcée par les coiffes des personnages embarqués. La pirogue et ceux qu’elle transporte deviennent l’emblème d’un pouvoir intrusif et rappelle la violence de la conquête.

À l’avant-plan, une figure accroupie, le corps recouvert de motifs évoquant ceux des peuples autochtones, observe la scène. Il ne s’agit pas d’un portrait ethnographique mais d’une figure symbolique qui observe : celle de l’habitant premier, celui qui voit l’intrusion avant qu’elle ne devienne un événement irréversible. Le paysage calme quant à lui semble déjà savoir ce qui s’annonce.

Le titre de l’œuvre vient renforcer cette lecture : cette scène en apparence paisible n’est en réalité que le prélude d’une attaque, la mise en place silencieuse d’un rapport de force déjà écrit.

José Gamarra, Persecution, 2025, huile sur toile, 57,3×72,2cm (encadrée)

Dans A Amazonia e Seus Misterios (1973), la forêt amazonienne n’apparaît plus comme un refuge luxuriant intact, mais comme un territoire déjà dégradé par l’activité humaine. Derrières les palmiers on découvre des installations industrielles avec des tuyaux et des structures d’extraction, tandis que les panneaux d’interdiction au premier plan signalent qu’on ne peut plus circuler librement dans cette forêt. D’ailleurs toute intrusion est empêchée par des avions militaires qui survolent la zone avec à leur commande des singes, Cette scène évoque ainsi la militarisation excessive de la région et l’absurdité d’un pouvoir qui protège avant tout des intérêts économiques au détriment des peuples présents et de la nature. Au centre flotte un drapeau américain, symbolisant de façon explicite les forces géopolitiques et financières américaines mais également internationales qui pèsent sur l’Amazonie.

Sous une apparence naïve avec ces motifs qui pourraient presque faire sourire, l’œuvre dénonce en réalité la destruction de la forêt, la surexploitation des ressources et l’ingérence des puissances étrangères. Quant au mot « Misterios », il ne renvoie pas à la magie mystérieuse de la jungle, mais à ce qui s’y trame, des activités opaques et des enjeux cachés qui menacent en permanence ce territoire.

José Gamarra, vue de l’exposition
A Amazonia e Seus Misterios, 1973 et L’objectif, 1975

Même lorsqu’elle s’appuie sur des évènements passés, l’œuvre de José Gamarra demeure extrêmement actuelle. Les régimes autoritaires n’ont pas disparu, les manipulations et les jeux de pouvoir continuent, et l’Amazonie est toujours menacée par des logiques d’exploitation identiques à celles que José Gamarra dénonçait il y a plusieurs décennies. Cette exposition offre une occasion unique de découvrir l’univers singulier de José Gamarra et je ne peux que vous encourager à aller voir ses œuvres car elles révèlent bien plus que ce que l’on croit voir au premier regard.

Emilie Thomas

José Gamarra est né en 1934 à Tacuarembó, en Uruguay. Très tôt, il se forme à la peinture et à la gravure aux Beaux-Arts de Montevideo, avant d’obtenir en 1959 une bourse qui le conduit au Brésil, où il enseignera quelque temps. En 1963, il s’installe en France, à Arcueil, où il vit et travaille encore aujourd’hui. Son œuvre, nourrie à la fois des paysages et des mythologies de l’Amérique latine, de la critique des régimes autoritaires et d’une réflexion sur les violences faites à la nature, a intégré de nombreuses collections internationales prestigieuses : le Museum of Modern Art, le Metropolitan Museum of Art ou la Rockefeller Foundation à New York, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Museo de Arte Moderno de Buenos Aires ou le Museu de Arte Moderna de Rio de Janeiro. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes d’origine uruguayenne les plus importants de sa génération.

José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025
Du jeudi au samedi de 11h à 19h
www.xippas.com

Chronique Exposition

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LILY EN VISITE – Taste Contemporary, Genève

Altered States : Anne Marie Laureys & Costanza Gastaldi
Taste Contemporary, Genève
Du 13 novembre 2025 au 14 janvier 2026

Nuit des Bains oblige, je me suis rendue à Genève jeudi dernier. Je savais déjà que je souhaitais découvrir la nouvelle exposition Altered States présentée par la galerie Taste Contemporary. Pourquoi cette exposition plutôt qu’une autre ? Pour les deux artistes proposées, Costanza Gastaldi et Anne Marie Laureys, cette dernière travaillant la céramique, un médium pour lequel vous savez déjà que j’ai un faible, mais également pour la galerie elle-même. Ou, plus exactement, pour le regard de sa fondatrice, Monique Deul.

Car une galerie, finalement, c’est avant tout un œil, une sensibilité, une manière de faire dialoguer les œuvres, de les laisser respirer ou, au contraire, de les confronter, de révéler ce qu’elles portent en elles. Certaines personnes savent créer ces rencontres qui transforment une simple exposition d’œuvres en véritable expérience. Monique Deul fait partie de ces galeristes capables de mettre en lumière des œuvres sans jamais les écraser, de créer un espace où elles se répondent naturellement.

Je n’ai jamais été déçue par les expositions qu’elle propose, tant il y a dans ses choix une cohérence, une justesse curatoriale et cette nouvelle exposition ne fait que confirmer mon impression.

Quand je suis entrée, j’ai été attirée par les sculptures d’Anne Marie Laureys, artiste belge née en 1962. Dans ses œuvres, la terre se transforme en une matière veloutée, moirée, qui capte la lumière de façon étonnante. J’ai tellement été surprise par la transition des couleurs et de ces ombres qui glissaient sur les plis que j’ai regardé vers les spots pour vérifier si l’effet était dû à l’éclairage. Mais ce n’était pas le cas. Cette impression de surface lumineuse qui vibrait venait des œuvres elles-mêmes. Les formes paraissent nées d’un souffle ; elles sont fluides, instables, et en perpétuelles métamorphoses. Anne Marie Laureys commence par réaliser des pots sur un tour et tant que l’argile est encore souple, elle la travaille, la replie, la creuse et l’étire. La forme d’origine, traditionnellement fonctionnelle, s’efface pour laisser émerger un volume nouveau qui devient sculpture dans laquelle la mémoire du geste demeure visible.

Anne Marie Laureys, Boneless Desire, argile belge, 2019

Anne Marie Laureys, Boneless Desire opus#1, Céramique, 2025

La couleur ne sert pas à recouvrir la pièce : elle en prolonge les reliefs, elle révèle la sculpture. Elle utilise l’aérographe pour appliquer de fines couches de couleur créant ainsi des dégradés qui donnent des transitions presque atmosphériques. Ses sculptures m’ont donné l’impression d’œuvres issues des profondeurs, comme des vestiges qui auraient longtemps appartenu à un monde immergé.

Vue de l’exposition
Costanza Gastaldi, Bess et Escaramouche, héliogravure, 2025
Anne Marie Laureys, A piece of Sky on earth opus#1, céramique, 2025

Cette impression a certainement été amplifiée par les œuvres inspirées du monde aquatique de Costanza Gastaldi. Ses méduses ne sont pas de simples motifs mais des corps flottants, suspendus dans le temps, oscillant entre présence et disparition, comme si elles hésitaient encore à rejoindre le visible.

Chez elle, l’argentique et l’héliogravure ne sont pas seulement des techniques : ce sont des manières pour l’image de naître depuis la matière. Dans ses tirages argentiques, la lumière remonte à la surface du papier, à l’instar d’une forme enfouie qui chercherait à apparaître.

L’héliogravure au grain qu’elle utilise également est un procédé ancien du 19ᵉ siècle.  À partir d’une plaque de cuivre gravée, préparée avec une gélatine photosensible, l’image acquiert une densité et une profondeur de tons captivantes. Cette plaque qui retient la lumière avant de la restituer devient le véritable lieu d’origine de l’œuvre.

Costanza Gastaldi, Nature Fractale II, Héliogravure et peinture, 2023

Dans les tirages de Gastaldi, l’image n’est jamais fixe : elle apparaît comme un souvenir qui affleure, un organisme qui possède une vibration intérieure. La réalité de ses sujets s’efface pour céder la place à une vision plus floue. Les contours de ses méduses deviennent presque abstraits, comme si la photographie captait non pas ce qu’elles sont, mais ce qu’elles laissent derrière elles : une trace, une énergie, un mouvement suspendu.

Face à ces organismes marins qui semblent parfois émerger du papier ou parfois s’y fondre, et aux céramiques ondoyantes d’Anne Marie Laureys, j’ai eu l’impression d’être la spectatrice d’une danse silencieuse. Et je ne peux que vous conseiller de découvrir cette exposition qui fascine autant qu’elle apaise.

Emilie Thomas

Anne Marie Laureys, née en 1962 en Belgique, a étudié à la LUCA School of Arts de Gand. Ses œuvres font partie de grandes collections muséales telles que le Metropolitan Museum of Art de New York (Collection Robert A. Ellison), le Westerwald Museum en Allemagne, le Taipei County Yingge Ceramics Museum à Taïwan, et le Musée Ariana à Genève, en Suisse.

Costanza Gastaldi est née en Italie en 1993. Diplômée de l’école GOBELINS et de l’Université de la Sorbonne, elle vit et travaille à Paris. Ses œuvres ont été exposées à travers l’Europe et l’Asie. Elle a participé à de grandes foires d’art internationales, telles que PhotoFairs Shanghai, Fine Art Asia, Ink Asia, Haute Photographie Rotterdam et Art Paris.

Altered States : Anne Marie Laureys & Costanza Gastaldi
Taste Contemporary, Genève
Du 13 novembre 2025 au 14 janvier 2026
Du mercredi au vendredi de 11h à 18h30⁠
Samedi de 12h à 17h
www.tastecontemporary.com

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Emilie

LILY EN VISITE – Galerie Oblique, Saint-Maurice

Respire – Ivo Vonlanthen
Galerie Oblique, Saint-Maurice
Du 25 octobre au 28 novembre 2025

Rencontrer des galeries dans de grandes villes ou dans des stations alpines semble assez logique ; ce qui l’est moins, c’est d’en découvrir dans des cités plus modestes. Cette fois, je me suis rendue à Saint-Maurice. Malgré sa taille, la ville possède un patrimoine culturel important : son abbaye, son château, et la Grotte aux Fées, la première grotte touristique ouverte en Suisse. Ce n’est pas pour ces lieux que je suis venue – je les connaissais déjà – mais pour la Galerie d’art Oblique et l’exposition Respire de l’artiste fribourgeois Ivo Vonlanthen.

Habituellement, je vous parle des œuvres, mais cette fois, le lieu m’a tout autant séduite. Son histoire, que m’a racontée Christian Bidaud, actuel responsable de la galerie et ancien animateur de l’atelier, m’a semblé importante à mentionner. Et cette histoire, vous le verrez, fait écho à celle de l’artiste actuellement présenté.

Installée au rez-de-chaussée des anciennes Maisons Duc, la Galerie Oblique occupe un ensemble rénové par le bureau d’architecture GayMenzel distingué par le prix suisse d’architecture Arc Award 2018 et la Distinction romande d’architecture 2023. Le projet associe béton, bois et pierre, réemployant des des fragments historiques et inscrivant les traces de l’ancien dans le neuf : embrasures en béton, empreinte d’une porte ancienne et grande ouverture vitrée donnant sur une petite place, en clin d’œil à l’entrée d’origine et aux bâtiments abbatiaux. L’espace garde les marques de l’histoire, tout en affirmant une présence résolument contemporaine. La galerie se déploie sur sept salles de dimensions et de formes variées, formant un parcours fluide et singulier.

À l’étage, un atelier FOVAHM (Fondation valaisanne en faveur des personnes avec une déficience intellectuelle) accueille huit artistes. Inspiré du CREAHM – son pendant fribourgeois, fondé par Ivo Vonlanthen en 1998 – il prolonge l’esprit d’ouverture et de création qui anime l’ensemble du lieu.

Vous percevez maintenant le clin d’œil ?

Revenons à présent à l’exposition Respire, qui dresse un riche panorama du travail d’Ivo Vonlanthen, révélant la continuité de sa recherche artistique à travers la diversité des formes et des techniques. Elle va du végétal esquissé, réduit à une simple trace dans ses compositions épurées, jusqu’à la vibration colorée de ses abstractions, où la nature n’est plus représentée mais ressentie.

Ivo Vonlanthen, Rythme, huile sur carton. 2025

Une première salle présente des huiles sur carton issues de la série Rythme et des huiles sur bois de la série Ossature. Dans ces deux ensembles, l’artiste va à l’essentiel : il ne retient du végétal que son mouvement, sa structure. La feuille n’est plus figurée, seules en subsistent les lignes, les nervures, l’ossature même. Tout se concentre sur le geste, sur la ligne qui prolonge la respiration et le rythme de la forme initiale qui persiste dans la matière.

Ivo Vonlanthen, Chant de la terre, huile sur toile. 2025

La seconde salle présente la série Chant de la terre, composée majoritairement de peintures à l’huile sur toile, dans laquelle Ivo Vonlanthen abandonne toute figuration végétale, même légère, pour se tourner vers l’abstraction. Cette orientation est née à la fin des années 2000 et s’est progressivement intégrée à l’ensemble de son œuvre sans toutefois faire disparaitre sa pratique plus figurative. L’artiste se concentre sur la couleur, la matière, le rythme et la vibration de la surface de ses œuvres. Il ne représente pas la nature, mais traduit ce qu’il en a ressenti, sa résonance et sa présence.

Ivo Vonlanthen, Résonances, acrylique sur papier. 2025

Une autre salle réunit des œuvres de la série Résonances, réalisées à l’acrylique sur papier. Dans cette même veine abstraite, elles m’ont donné le sentiment d’un geste plus libre, d’un rythme plus marqué, où l’énergie du trait et la fluidité du médium apportent une dimension plus spontanée à la composition. Ces œuvres rappellent notamment les peintures murales intitulées Entre ciel et terre, qu’il a réalisées pour la Haute École de Santé-Social de Fribourg.

La série Forêt d’été renoue avec une certaine figuration. Réalisée à l’aquarelle et au crayon sur papier de riz, elle privilégie la ligne, dont les petites touches de couleur accentuent le rythme. Le trait, parfois presque calligraphique, structure l’espace tout en laissant place à des formes proches du végétal. Ces œuvres se situent entre abstraction et trace du réel.

Ivo Vonlanthen, Pour la pluie et le vent, huile sur bois. 2024

Ivo Vonlanthen, Forêt d’été, aquarelle et crayon sur papier de riz

Une salle enfin présente trois grands formats intitulés Pour la pluie et le vent, réalisés à la peinture à l’huile sur bois, où l’artiste retrouve une matière épaisse et un travail de grattage qui fait apparaître la couleur du fond. La ligne réapparaît, épurée, ne gardant que l’essentiel, comme la trace persistante du végétal, une empreinte dans son rythme plutôt que dans sa forme.

Cette exposition permet de découvrir ou de redécouvrir les œuvres d’un artiste qui ne cherche pas à représenter la nature, mais à en faire ressentir la présence autrement. Et si vous souhaitez échanger directement avec lui, même si les artistes sont parfois les plus discrets sur leurs œuvres, vous pourrez le rencontrer à la galerie le 8 novembre dès 14h30.

Emilie Thomas

Né en 1959, Ivo Vonlanthen est diplômé de l’École des beaux-arts de Lucerne. Il a participé à de nombreux concours visant à intégrer l’art dans l’architecture, réalisant notamment des peintures murales pour des écoles et des vitraux pour plusieurs chapelles, telles que celles de Niedermuhren et de Wünnewil. Plusieurs de ses œuvres font partie des collections du Musée d’art et d’histoire de Fribourg.

Respire – Ivo Vonlanthen
Galerie Oblique, Saint-Maurice
Du 25 octobre au 28 novembre 2025
Du mercredi au dimanche de 14h30 à 18h00
www.galerieoblique.ch

Chronique Exposition

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Emilie chronique

LILY EN VISITE – Galerie Fabienne Levy, Genève

Finding Words, Fighting Words
Galerie Fabienne Levy, Genève
Du 11 septembre au 15 novembre 2025

Retour à Genève pour une nouvelle visite : cette fois, j’ai poussé la porte de la galerie Fabienne Levy.
La galerie est présente dans trois villes, Lausanne, Genève et Zurich, et ses deux espaces en Suisse romande présentent des expositions communes.

Actuellement, c’est Anjesa Dellova, artiste suisse née en 1994 au Kosovo, qui est mise à l’honneur avec son exposition Finding Words, Fighting Words, visible jusqu’au 15 novembre.

J’avais déjà repéré quelques images de l’exposition sur les réseaux, mais c’est en découvrant la première toile que j’ai su que j’allais vouloir en parler ici. Je crois que ce qui m’a réellement frappée dans cette œuvre c’est l’étrange sensation qu’elle provoque. La scène représente une mère et ses deux enfants, dont un nouveau-né. Les deux figures principales nous fixent du regard, mais je suis incapable de dire si j’y perçois de la tristesse, ou si elles expriment une forme de dureté et de résilience. Elles regardent droit devant elles, sans que je sache si elles s’adressent aux spectateur·rices ou si elles voient au-delà. Le bébé quant à lui est presque effacé, il semble dormir, apaisé. Et là, les questions surgissent : qu’ont-ils vécu ? qu’ont-ils vu ? Je me demande ce qu’ils disent ou, plus exactement, j’essaie de comprendre ce qu’ils éveillent en moi, sans jamais parvenir à mettre des mots sur ce sentiment étrange.

Anjesa Dellova, Famille. 2025, huile sur toile

Cette œuvre, c’est Famille. Avec sa palette monochrome de gris violets, aux tonalités sourdes et feutrées, presque froides, elle dégage une atmosphère à la fois intime et silencieuse. La pratique picturale d’Anjesa Dellova se distingue par une technique qu’elle nomme frottage : une application à sec de peinture à l’huile sur une toile préalablement enduite d’un apprêt texturé. La solennité des visages figés et des corps hiératiques confère à l’œuvre une certaine gravité. Les grands yeux arrondis, récurrents dans ses peintures, adoucissent la scène et lui donnent une apparence faussement naïve. C’est A Family from the Mountains of Kolonja, du photographe albanais Dhimitër Vangjeli (1872-1957), actif dans la première moitié du 20ᵉ siècle, qui a inspiré l’artiste. À travers ses images, il témoignait de la vie rurale et des traditions des montagnes du sud de l’Albanie : cérémonies, portraits de famille et scènes ordinaires du quotidien.

Une seconde œuvre m’interpelle, d’abord par sa tridimensionnalité. On peut certes en faire le tour, mais comme un tableau, son dos ne révèle que la structure. L’artiste elle-même évoque une forme entre peinture et objet ; peut-être pourrait-on alors parler d’un tableau-sculpture.

Passé cette première interrogation, on retrouve dans Ange, Pli ou Chose les caractéristiques récurrentes du travail de l’artiste : les grands yeux et le traitement monochrome, qui cette fois se décline dans des tons rouges.

Anjesa Dellova, Ange, Pli ou Chose, huile sur toile, plâtre, bois, béton.
Série des Lamentations

Néanmoins, dans cette œuvre, les figures disparaissent. Ne demeurent que des yeux multiples et des mains, ouvrant une nouvelle interrogation : quelle en est l’inspiration ?
Antoine Bony, le nouveau directeur de la galerie de Genève, lève le voile. Ange, Pli ou Chose fait partie de la série des Lamentations. Cette œuvre est inspirée d’une vidéo documentant un rite funéraire albanais, un moment consacré aux hommes pour exprimer leur chagrin.  L’artiste a été intriguée par le contraste, dans une société traditionnellement machiste, qu’offre l’existence d’un espace où les hommes peuvent pleurer et se montrer vulnérables, alors que ces manifestations de douleur sont le plus souvent associées aux femmes. La courbure de l’œuvre évoque un geste de repli sur soi, une introspection silencieuse semblable à celle que l’on éprouve dans les instants de fragilité. Cette nouvelle série a été présentée par l’artiste aux Swiss Art Awards 2025, pendant Art Basel, l’un des rendez-vous majeurs de la scène artistique internationale.

Anjesa Dellova est diplômée de la HEAD à Genève et de l’ECAL à Lausanne. La qualité de ses œuvres est déjà reconnue car elle a été lauréate des bourses Alice Bailly et Leenaards. Je dois avouer que j’ai été particulièrement touchée par ses œuvres en les découvrant en vrai. Les photos ne laissaient pas deviner cette présence, cette intensité discrète qu’elles dégagent une fois face à elles. Je n’ai pas encore vu la seconde partie de l’exposition, présentée à Lausanne, visible quant à elle jusqu’au 8 novembre mais je compte bien la découvrir très bientôt.

Emilie Thomas

Finding Words, Fighting Words
Galerie Fabienne Levy, Genève
Du 11 septembre au 15 novembre 2025
Du mardi au vendredi de 10h à 18h30
Samedi de 11h à 17h30

www.fabiennelevy.com

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Emilie Thomas

LILY EN VISITE – Galerie Les Dilettantes, Sion

Exposition Cédric Barberis
Galerie Les Dilettantes, Sion
Du 13 septembre au 15 novembre 2025

En visite à Sion, je pensais me rendre dans une exposition repérée en ligne, mais la fin du marché en a décidé autrement. De nombreux véhicules manœuvraient et en cherchant à les éviter, je me suis retrouvée face à une galerie que je ne connaissais pas. La curiosité m’a alors fait entrer, et j’ai ainsi pu découvrir l’exposition dont je vais vous parler.

Jusqu’au 15 novembre, la galerie Les Dilettantes propose une sélection de l’artiste valaisan Cédric Barberis. Une majorité d’œuvres sur papier dont des eaux-fortes ainsi que quelques huiles sur bois et des sculptures en cire et métal, nous font plonger dans un univers qui peut sembler, au premier regard, un peu lourd et sombre. Cependant, cette première impression a rapidement cédé la place à un intérêt réel, et je me suis surprise à esquisser des sourires lorsque, peu à peu, les différentes références, inspirations, clins d’œil et détournements me sont apparus.

Je me suis attardée sur ses eaux-fortes, car la technique m’intéressait. Il s’agit d’un procédé de gravure en creux réalisé à l’aide d’un acide sur une plaque de métal. Le graveur la recouvre d’un vernis résistant, puis trace son dessin en retirant cette fine couche pour laisser apparaître le métal. L’acide attaque ensuite les parties découvertes et l’on dit qu’il mord la plaque. Une fois le travail terminé, celle-ci est encrée pour permettre l’impression. Le terme d’eau-forte désigne à la fois la technique, le mordant autrefois utilisé et le résultat obtenu. L’aquatinte, issue du même principe que l’eau-forte, crée une texture granuleuse faite de creux plus ou moins marqués dont le rendu évoque les effets visuels d’un lavis.

Cédric Barberis, Dimanche malin, eau-forte, aquatinte, 2024

L’une de ses eaux-fortes et aquatintes, intitulée Dimanche malin est un clin d’œil à une œuvre d’Edouard Vallet, Dimanche matin. Dans cette dernière, il s’agit d’un personnage féminin en tenue traditionnelle, tandis que, dans celle de Cédric Barberis, la figure est dénudée. À noter qu’Edouard Vallet (1876-1929), qui a vécu en Valais, a consacré une grande partie de ses créations à l’œuvre graphique, notamment à la gravure à l’eau-forte, au point que sa production compte parmi les contributions importantes à ce genre. Le clin d’œil est bien trouvé !

Une seconde œuvre a particulièrement attiré mon attention. Il ne s’agit en réalité pas d’une seule peinture, mais de sept diptyques réunis sous le titre révélateur Les sept péchés capitaux. Dans l’un d’eux, L’Avarice, un paysan cache son trésor dans son terrain. La directrice de la galerie, Karin Denoual, semblait surprise que je reconnaisse la scène décrite, mais je m’étais rappelée une anecdote que l’on m’avait racontée dans le village où j’habite : un paysan sans descendance aurait enterré son argent pour que personne ne le trouve. Vraie histoire ou simple rumeur ? Je ne saurais le dire, mais l’anecdote circule toujours.

De retour chez moi, j’ai souhaité rechercher d’autres histoires de ce style, et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une étude de l’Université de Saint-Gall, datée de 2024, qui mentionnait que 5 % des Suisses interrogé·e·s (3 000 personnes) auraient caché leur or dans leur jardin, confirmant ainsi que la scène n’était pas si incongrue.

Cédric Barberis
L’avarice – Les sept péchés capitaux, huile sur bois, 2022

Une seconde référence est présente dans cette œuvre, avec la représentation d’un renard qui représente la ruse comme le dit l’adage. J’avoue cependant que j’étais un peu plus perplexe quant à la seconde partie de l’œuvre, qui représente une jeune femme ligotée, en tenue légère et sans l’aide de la galeriste, je n’aurais pas su qu’il s’agissait d’un enlèvement, et donc d’une demande de rançon.

D’autres références dans son œuvre Les Sept péchés capitaux sont beaucoup plus explicites, comme dans La Luxure, où le personnage ne laisse aucune place au doute. Je ne vous ferai pas l’affront de vous donner son nom, car je suis sûre que vous allez le reconnaître !

Mais je ne vais pas vous en dire plus, car je préfère vous laisser découvrir l’univers audacieux et les œuvres surprenantes de cet artiste.

Cédric Barberis
La luxure – Les sept péchés capitaux, huile sur bois, 2022

Cédric Barberis
Galerie Les Dilettantes
Rue du Grand-Pont 17, 1950 Sion

Du 13 septembre au 15 novembre 2025
Mercredi, jeudi et vendredi : 14h-18h
Samedi : 11h-17h

www.lesdilettantesgalerie.com

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Lily en visite objets construits

LILY EN VISITE – Objets construits

Pousser la porte des galeries d’art avec Emilie Thomas

Exposition « Objets construits »
Galerie Latham, Genève
Du 17 septembre au 4 octobre 2025

Geneva Art Week oblige, je me suis rendue à Genève la semaine passée pour arpenter les nouvelles expositions. Aujourd’hui, j’ai choisi de vous parler d’Objets construits à la Galerie Latham, qui présente des sculptures, des meubles et des objets d’artistes du 20e siècle. Une belle place étant accordée à la céramique, médium que j’aime particulièrement, je ne pouvais qu’être curieuse de ce que j’allais y rencontrer.

J’ai pu retrouver des œuvres de Petra Weiss, artiste suisse née en 1947, que j’avais découverte dans cette même galerie lors du Parcours Céramique Carougeois en 2024. Cette fois, c’est une œuvre plus ancienne de l’artiste qui a retenu mon attention : La rotta dell’arcobaleno, en grès modelé et émaillé, créée vers 1989. J’ai appris que le Musée Ariana de Genève possédait plusieurs pièces de cette artiste, et notamment une pièce assez semblable

Petra-Weiss_La-rotta-dell'arcobaleno

Petra Weiss, La rotta dell’arcobaleno. Photo: Emilie Thomas

Autre découverte : les créations de Beate Kuhn (1927–2015), grande figure de la céramique contemporaine allemande. Dans les années 1960, elle délaisse le côté utilitaire pour inventer son propre langage sculptural. S’inspirant de la musique contemporaine et jouant sur les répétitions et les variations, elle crée des œuvres composées d’ensembles d’éléments tournés, découpés puis assemblés. Elle a ainsi ouvert la voie à une céramique avant-gardiste et artistique.

Beate Kuhn, oeuvres vers 1990. Photo: Emilie Thomas

J’ai aimé les œuvres en porcelaine regroupées sous le titre Archaeological Series de l’artiste suisse Rebecca Maeder (née en 1978). Pour ses créations, elle s’est inspirée des restaurations faites dans les musées, en particulier en Asie, qui laissent visibles les fissures. Elle transforme ces dernières en lignes de vie qui structurent ses pièces. Les changements liés à la cuisson et les « accidents » qui peuvent survenir durant ce processus sont intégrés dans ses œuvres comme une part essentielle de la création.

Rebecca Maeder, Vase pris dans un rocher, 2024. Photo: Emilie Thomas

Enfin, deux totems de Claudine Monchaussé (née en 1936) ont attiré mon regard par leur présence singulière. J’avais découvert le travail de cette artiste à La Borne, haut lieu de la céramique, et j’ai pu retrouver dans ces deux œuvres la même force sculpturale. Installée dans ce village depuis la fin des années 1950, elle façonne depuis toujours le grès de grand feu, qu’elle modèle puis cuit au bois. Dans la pureté de leurs lignes et la force de leur verticalité, ses Totems révèlent la matière brute, imprégnée de terre et de feu.

Totems_Claudine-Monchaussé_vers-1990

Claudine Monchaussé, Totems, vers 1990

Je ne vous ai présenté que quelques exemples des œuvres que j’ai pu découvrir, et l’ensemble de l’exposition est digne d’intérêt. Le 4 octobre, à 17h, une visite commentée de l’exposition, réalisée par l’historien de l’art Stéphane Dubois-Dit-Bonclaude, est organisée et je ne sais pas pour vous, mais moi, j’y serai. On pourrait s’y retrouver ?

Emilie Thomas

Objets construits
Galerie Latham
Rue de la Corraterie 22, Genève
Du 17 septembre au 4 octobre 2025
Mercredi, jeudi et vendredi: 13h30 – 18h30
Samedi: 11h – 13h et 14h – 17h

www.galerie-latham.com

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Lily en visite

LILY EN VISITE

Pousser la porte des galeries d'art avec Emilie Thomas

Exposition « Singulier/pluriel »
Galerie du Laurier et bâtiment du Torrent
Malévoz Quartier Culturel, Monthey
Du 22 juin au 22 septembre 2025

Quand l’art vous entraîne dans un endroit inattendu : le Quartier Culturel de Malévoz, pour une visite tout aussi surprenante. Situé au cœur du jardin de l’hôpital psychiatrique de Monthey en Valais, ce lieu singulier réunit résidence d’artistes, théâtre, jardin culturel et galerie. C’est là que se tient l’exposition Singulier//Pluriel, qui présente les œuvres d’André Crettaz et de Michel Terrapon. Ce sont les créations de ce dernier qui m’ont interpellée.

Au début, je l’avoue, j’étais un peu sur la réserve, avec une impression de déjà-vu. Mais peu à peu, au fil de ma visite, ses œuvres m’ont surprise. Une atmosphère presque théâtrale, que l’on retrouve dans un grand nombre de ses créations, a fini par me séduire.

J’ai découvert un artiste dont l’univers s’inscrit dans une démarche proche de l’art singulier, marqué par la liberté du trait. Que ce soit dans ses visages expressifs ou dans ses carnets où les dessins se mêlent à des mots percutants et pleins d’humour, lui qui a toujours aimé non seulement dessiner mais aussi écrire. Ses œuvres naissent dans la spontanéité, loin de toute conformité académique. Elles s’inspirent de son riche parcours de vie, notamment de ses nombreuses heures en forêt avec ces plumes de geai qui se détachent sur un fond blanc, dans une composition aérée et épurée, qui contraste un peu avec le reste de ses créations.

Ses boîtes ou coffrets ne relèvent pas du ready-made au sens strict, mais d’un art de la transformation et du détournement. Ces objets fabriqués ou récupérés, parfois offerts par des connaissances, deviennent supports artistiques, porteurs de nouvelles histoires. Ses cubes, empilés, déplacés ou tournés, changent de visage. Il revendique l’interaction, il veut que l’on touche ou plus exactement que l’on joue avec ses cubes ou que l’on ouvre ses boîtes.

Cubes empilables. Photo: © Galerie du Laurier 

Et puis, il y a sa « Courdesmiracles », un univers peuplé de personnages en papier mâché. Certains sont suspendus dans des cadres, d’autres intégrés à des installations, formant une foule surprenante, joyeuse, attachante, parfois un peu inquiétante. On les retrouve aussi dans ses « Boîteux », dissimulés dans des coffrets et accompagnés de mots drôles et poétiques. Ces œuvres naissent de la récupération d’objets insolites, chinés ou récupérés, perruques, tissus, journaux, souvenirs de voyages, et laissent au public la liberté d’imaginer leur histoire.

Coffrets. Photo: Emilie Thomas

Je suis ressortie avec l’impression d’avoir croisé une œuvre habitée par la vie même : celle d’un artiste qui a beaucoup voyagé dans sa jeunesse, vécu en Asie et travaillé dans divers domaines. Fromager de montagne, entrepreneur forestier, aujourd’hui, il est même cuisinier pour sa table d’hôtes à Rueyres-Treyfayes, en Gruyère. Son parcours de vie est riche à l’instar de ses créations. Ses œuvres font sourire, elles intriguent, elles invitent à regarder autrement.

Et comme vous vous en doutez peut-être après la visite de l’exposition je me suis empressée de découvrir sa table d’hôtes.

Emilie Thomas

Exposition « Singulier/pluriel »
Galerie du Laurier et bâtiment du Torrent, Malévoz Quartier Culturel
Route de Morgins 10, 1870 Monthey
Du 22 juin au 22 septembre 2025
Ouverture les mercredi et dimanche de 14h à 16h

www.malevozculturel.ch/agenda/exposition-singulier-pluriel

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Filafrique

L’Afrique à Genève : Pour une démocratisation de l’art contemporain africain

Petit espace niché au centre de Genève, la galerie Filafriques célèbre l’art contemporain africain. Rencontre avec sa fondatrice Carine Biley, dont l’enthousiasme est contagieux, lors du dernier artpéro autour des œuvres des artistes sud-africains Reggie Khumalo et Gavin Goodman.

Propos recueillis par Géraldine Desarzens, le 11 février 2025

L’Agenda: Vous avez fait des études supérieures d’ingénieure en électrotechnique et électrique (ESIEE) à Paris. Comment vous êtes-vous tournée vers le marché de l’art ?

Carine Biley: Mon père adorait l’art, il était collectionneur et ramenait souvent des objets de ses voyages à la maison : des tableaux, des sculptures, etc. J’ai grandi en Côte d’Ivoire entourée d’œuvres d’art et j’y ai toujours été très sensible. J’ai d’ailleurs fait un double cursus en suivant des cours de photographie en parallèle de mes études d’ingénieur. C’est en exposant mes propres œuvres que je me suis davantage intéressée à ce qui se passait de l’autre côté et que j’ai fini par mettre un nom sur ce véritable métier que j’avais envie d’exercer.  

La transition entre l’ingénierie et la galerie n’a pas été difficile ?

C’était difficile, mais je ne me suis jamais sentie aussi vivante. J’ai quitté un métier stable de cadre dans le secteur de télécommunications pour suivre des études en marché et commerce de l’art à l’ICART à Paris. J’ai énormément appris en pratique lors de stages en galeries et en foires.

Comment se sont passés vos débuts dans le marché de l’art ?

J’avais porté mon sujet de fin d’études sur les lieux de l’art. Je me suis rapidement intéressée aux aéroports et plus précisément à leurs business lounges. Mon but était de les « customiser » en galerie d’art, pour y révolutionner l’attente des voyageurs, tout en leur offrant la possibilité d’acquérir une œuvre exposée en quelques clics. Un salon de l’aéroport de Genève m’a fait confiance et c’est ainsi qu’en 2018 est née ma 1 ère galerie : B Lounge Art. Les artistes représentés étaient internationaux, mais la sélection était très eurocentrée. L’année suivante le concept s’est déployé dans l’hôtel Mövenpick, puis dans le Qafé Guidoline.

La galerie B Lounge Art est ensuite devenue Filafriques ? Comment ça s’est passé ?

Alors que la galerie était en pleine expansion, il y a eu le Covid. Tout a été mis à l’arrêt. Et il y a eu le meurtre de George Floyd en 2020, suivi du mouvement Black Lives Matter, qui a été bouleversant. Je pense que la transition s’est véritablement enclenchée à ce moment-là. Bien que je sois Franco-ivoirienne, ma culture française a toujours dominé ma culture ivoirienne. Je n’ai jamais vécu le racisme. Mon prénom n’a pas de sonorité africaine, j’ai probablement dû passer entre les mailles du filet ! Il y avait donc une quête identitaire culturelle et personnelle à nourrir. Et cela s’est fait par le biais de Filafriques. Mais bien avant, j’ai ressenti cette évidence lors de la première édition de la foire AKAA (Also Known As Africa) de Paris en 2015. Cet art contemporain africain résonnait tellement fort en moi, avec tellement de justesse. Non seulement je me sentais plus légitime pour le promouvoir, mais je le ressentais aussi comme un devoir pour mon continent.

Avez-vous une volonté de vous démarquer d’une vision occidentale de l’Afrique ?

Oui. En Europe, quand on parle d’art africain, l’imagination est trop souvent réduite aux masques traditionnels ou aux objets d’artisanat. À travers ma galerie, j’ai l’ambition de faire connaître l’art contemporain africain avec un grand A, d’une richesse et d’une créativité folles, qui surprend, déroute, fascine. Bien loin de certains clichés que l’on pourrait avoir encore sur l’Afrique. À terme, j’espère qu’il sera identifié en tant qu’art contemporain et que cette étiquette ne soit plus nécessaire.

Si Filafriques existe depuis 2020, comment se fait-il que la galerie ici à Genève n’ait été inaugurée qu’en septembre 2024 ?

À la base, Filafriques était une galerie nomade, qui organisait ses expositions et autres évènements dans différents lieux : Un concept store africain aux grottes, l’hôtel Mövenpick, le Qafé Guidoline, le Global Health Campus, tous à Genève. Mais un lieu fixe devait venir compléter cet écosystème. J’ai alors signé le bail de cet espace du boulevard James-Fazy 18, à cinq minutes de la gare, le 10 septembre 2024. Et l’inauguration se fit avec et en présence de l’artiste sud-africain Reggie Khumalo.

Vous proposez régulièrement des « artpéros » : parlez-nous de ce concept.

C’est un prétexte pour faire revenir les gens à la galerie après les vernissages. Ces derniers sont souvent bondés. Les artpéros sont des formats plus intimistes, où on peut décrypter les œuvres et prendre le temps de mieux les apprécier. C’est un bon moyen d’amener l’art contemporain africain vers les gens et ainsi de le démocratiser.

Aujourd’hui, c’est le dernier artpéro autour d’œuvres sélectionnées de Reggie Khumalo et Gavin Goodman…

Ce qui est drôle, c’est que les deux artistes originaires d’Afrique du Sud ne se connaissent pas personnellement. Ils se suivent mutuellement sur Instagram et apprécient le travail l’un de l’autre. Le plus intéressant, c’est que les deux hommes ne se rêvaient pas artistes : Reggie [Khumalo] est autodidacte et s’imaginait bien entrepreneur dans la finance, et Gavin [Goodman] faisait des publicités pour des grosses marques. Leur style visuel s’oppose mais j’ai trouvé intéressant de les exposer côte à côte. L’abondance des couleurs et la générosité du tissu qui déborde des toiles de Reggie rompt avec le minimalisme des photographies de Gavin. Les deux célèbrent la beauté des femmes africaines.

Qu’en est-il de la suite ?

Être galeriste, c’est énormément de responsabilités. En plus de dénicher des nouveaux talents, il y a tout le travail d’acheminement des œuvres, leur transport, logistique complexe. Il y a également le volet événementiel pour driver du monde à la galerie, toute la communication, la création de contenu pour les différents réseaux sociaux, le site internet. Il faut être présent sur les foires internationales, ce qui est extrêmement coûteux. Il faut se constituer son réseau de collectionneurs et assurer leur confiance. Le plus difficile après avoir ouvert son espace, c’est réussir le dur challenge de rester ouvert. Je ne représente pas beaucoup d’artistes, car le marché est exigeant. Mais chacun d’eux est un choix et une conviction personnelle. Pour contribuer au mieux à leurs carrières respectives, il me semble important que mon travail soit plus qualitatif que quantitatif. Mon objectif est de les accompagner le plus loin possible et de faire en sorte qu’ils rayonnent à travers Filafriques.

La galerie Filafriques montre du 14 février au 29 mars 2025 une sélection d’œuvres de l’artiste ivoirien Obou Gbais dans une exposition intitulée The Power of Love.

Obou Gbais

Prochains artpéros :

  • Jeudi 6 mars 2025, 18h-20h
  • Vendredi 14 mars 2025, 18h-20h
  • Vendredi 21 mars 2025, 18h-20h

Pour plus d’informations :
www.my.weezevent.com/obou-gbais-the-power-of-love

Galerie Filafriques
Boulevard James Fazy 18
1201 Genève

www.filafriques.gallery

Instagram: @filafriques

www.linkedin.com/company/filafriques/

Exposition Portrait

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