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Le théâtre : un outil de lutte à part entière

Ces dernières années, nous assistons à une augmentation des propositions théâtrales ayant pour objet les violences sexuelles. Loin de n’offrir qu’une représentation de cette thématique, les pièces s’inscrivent plus globalement dans la lutte contre les violences sexuelles.

Texte et propos recueillis par Marie Butty

Le domaine cultuel, miroir de la société et de ses problématiques, n’échappe pas à la visibilisation croissante donnée aux violences sexuelles, grâce, en partie, au mouvement #MeToo. Ainsi, de plus en plus d’offres culturelles abordent cette thématique sociétale d’envergure par le biais de l’art et, notamment, du théâtre. Toutefois, plus qu’un simple reflet du monde, ces propositions théâtrales sont partie prenante d’une lutte au long cours amorcée il y a déjà des dizaines d’années. Comme le souligne la comédienne Wave Bonardi, qui a traité des conséquences des abus sexuels sur mineurs à l’âge adulte dans sa pièce DÉLIER en février dernier (www.l-agenda.ch/delier-wave-bonardi) : « Les personnes qui étudient les questions autour des agressions sexuelles constatent que nous oublions les chiffres, bien qu’ils soient aujourd’hui disponibles et maintes fois répétés. Le théâtre permet de toucher d’une façon différente et parfois complémentaire à ces données, à la lecture d’un article, d’un essai ou du visionnage d’un témoignage à la télévision. » Les pièces offrent ainsi une autre porte pour envisager un sujet qui, bien que de plus en plus abordé, reste un tabou soigneusement emballé dans des couches de silences par une société qui ne cesse de vouloir faire la sourde oreille. Mais qu’est-ce que le théâtre offre qui diffère d’autres moyens de représentations de la thématique ? La production culturelle possède-t-elle un pouvoir particulier qui l’inscrirait pleinement dans la lutte contre ce type de violence ?

Délier lors des représentations à l’Étincelle en février 2025
Photo: Sébastien Moritz

Le théâtre comme espace de visibilisation et de réflexion

Tout d’abord, la mise en lumière d’une thématique qui se veut silenciée par la société en son sein même est un geste fort. En faisant des violences sexuelles un sujet culturel, la société lui reconnait son importance et son existence dans l’espace public. Dans ce sens, la notion de tabou est mise à distance, puisqu’il s’agira de traiter la thématique et d’en parler. À ce propos, Nuria Manzur-Wirth, dont les représentations de la pièce Seuil débuteront en novembre à Montreux (voir encadré), explique qu’elle souhaite que sa mise en scène puisse aider à construire une prise de conscience du besoin de parler de ces sujets : « J’aimerais que la parole puisse se dénouer, qu’on puisse formuler un espace de réflexion autour du systémique qui s’inscrit dans ces situations, encore tellement fréquentes, pour ne plus avoir honte d’en parler. Il faut que l’on puisse nommer ces faits, en investiguant ce qui opère là-dedans, pour désamorcer les mécanismes d’emprise et surtout cesser d’en faire un tabou. » Toutefois, pour pouvoir apporter des éléments constructifs au débat, les productions théâtrales doivent aujourd’hui se réinventer : « Nous avons besoin de sortir d’un discours uniquement accusatoire, de transcender l’individuel, afin de créer un espace de questionnement qui implique les différentes personnes et aspects dans l’engrenage (y compris les potentiels agresseurs et le système à part entière, en commençant par celui de l’institution familiale jusqu’au corps normatif et légal de nos sociétés). Sans cela, les choses ne vont pas bouger ! C’est pour cette raison que la pièce se veut une invitation à explorer les possibilités de créer un dialogue sociétal. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, il existe une multitude de zones grises qu’il s’agit d’aborder et de thématiser », souligne Nuria Manzur-Wirth. L’heure est donc à la mise en perspective, à la remise en question d’un système qu’il faut décortiquer pour en comprendre les rouages et transformer leurs fonctionnements. En ce sens, le théâtre offre une opportunité particulière, un levier pour s’interroger plus globalement.

BE – longing, Nuria Manzur-Wirth. Photo ©Julie Masson

On retrouve cette même volonté de sortir de l’individuel, sous une autre forme, dans la pièce DÉLIER. Dans son seule en scène, la comédienne a mêlé entre eux différents témoignages dont elle se fait la porte-voix. Le but de ce procédé était de pouvoir désindividualiser le témoignage et de l’inscrire dans un ensemble de voix, celle des victimes, afin de « dézoomer » et d’en faire une question sociétale. En effet, bien souvent, les récits de violences sexuelles sont réduits à des témoignages individuels, des cas exceptionnels, dans lesquels le bourreau serait un monstre qu’il conviendrait d’enfermer une fois pour toutes pour régler cette situation hors du commun. Toutefois, cette vision simpliste fait fi de l’ampleur de la problématique des violences : il ne s’agit pas de récits isolés, mais bien d’un problème systémique, ce dont la pièce témoigne avec brio. Ainsi, en plus de visibiliser un tabou, si ce n’est le plus grand, de nos sociétés, la création théâtrale permet une transformation et une prise de distance vis-à-vis de la thématique qui offre une ouverture systémique et appelle à la réflexion. Nuria Manzur-Wirth explique que dans les arts vivants, « le jeu en soi met en place une distance. On peut parler de choses bouleversantes, intriquées et complexes, pour jouer avec les possibilités de compréhension qui se déploient par le biais de cette distance. »

La symbolique de l’inversion des rôles

En parallèle de l’espace de réflexion, la mise au centre de la victime dans les représentations de récits de violences offre un espace pour une parole si longtemps silenciée et volée par plusieurs biais. Les pièces font de la victime le sujet, ce qui va à rebours du discours habituellement relayé dans la sphère publique, comme celui des médias par exemple, qui se focalise principalement sur l’auteur·ice en effaçant complètement les victimes du tableau. La parole des victimes est également dérobée par les violences elles-mêmes, qui sont souvent subies en silence sous l’effet de sidération. Parfois, plus particulièrement dans les cas de violences sexuelles sur mineurs, la parole est imposée par l’auteur·ice qui déforme les perceptions, notamment en qualifiant leurs actes « d’amour incompris de la société actuelle ». Les personnes concernées par les violences sexuelles sont reléguées au statut d’objet par leur agresseur·se, elles sont considérées comme des choses dont on se sert pour assouvir un désir de domination. Elles n’existent plus en tant qu’êtres humains. Ainsi, le fait d’être à nouveau sujet comporte une notion de reprise de pouvoir sur la parole, mais également sur un passage symbolique d’objet à sujet, ce qui constitue une symbolique forte. Clémence*, une des survivantes qui a confié son récit dans le cadre du projet DÉLIER raconte qu’elle s’est vraiment sentie actrice dans le projet. Il y a donc une véritable reprise de possession de sa propre histoire grâce à la représentation théâtrale.

Un effet thérapeutique ?

Au vu de la fréquence de ce type de violence, il y a également lieu de considérer l’impact potentiel de ces pièces sur le public. En effet, lors des spectacles, il y a de fortes chances qu’une grande partie de la salle soit directement concernée par ces violences. Assister à une représentation traitant de cette thématique peut avoir pour effet de prendre conscience que l’on n’est pas seul·e, que les ressentis suite à un abus sexuel sont valides et normaux. Wave Bonardi relève que le fait d’être spectateur·ice de ces récits est très légitimant pour une personne ayant subi des violences : « cela rend palpable cette chose insaisissable, cela traduit toutes les sensations ». En effet, mélanger les mots, les images et le corps permet à chacun·e de se reconnaître avec l’un ou l’autre de ces médiums, suivant sa sensibilité. La comédienne constate également que les personnes qui sortent de sa pièce ne sont pas abattues : « Elles sont touchées et affectées et viennent me remercier. Souvent, quand il y a une prise de conscience, les personnes se sentent très vite accablées, impuissantes, car elles ne savent pas qu’en faire. Avec une œuvre artistique, il y a déjà des pistes. Une personne m’a parlé de rage joyeuse, d’espoir, de transformation. » Cette puissance thérapeutique rejoint les propos de Clémence* : « Participer à ce projet a été une expérience très forte. Nous sommes plusieurs voix, portées par Wave, ce qui crée une sorte de communauté des survivantes. Quand on vit ce genre de chose, on se construit avec, seule dans son coin. Ce projet permet de se rendre compte qu’on a vécu des choses similaires et que nous formons un tout, une voix des survivantes. On appartient à quelque chose de plus grand qui se matérialise ici dans le jeu et la voix de la comédienne. On n’a pas toutes utilisé les mêmes mots, les mêmes expressions, mais c’est vrai que, plusieurs fois, je me posais la question : est-ce que c’est moi qui ai dit ça ? J’ai clairement ressenti des effets miroirs dans ce que j’entendais, qui n’étaient pas mes mots et mes citations. J’espère que d’autres personnes ont pu s’identifier à nos voix et que le message a été porteur d’espoir pour ces gens. »

Délier lors des représentations à l’Étincelle en février 2025
Photo: ©Sébastien Moritz

Dans une même perspective, Nuria Manzur-Wirth évoque la possibilité d’agir sur la culpabilité ressentie lors de telles agressions : « j’espère que cela puisse soulager la culpabilité car c’est une des choses que l’on traite peu. Dans la pièce, j’analyse la logique du désir, le rapport entre les personnes (qui est normalement un rapport de pouvoir et de force). Cela peut apporter une autre perspective pour mieux comprendre la structure du consentement ou du non-consentement et ainsi, peut-être, aider à ne pas s’en vouloir d’avoir ressenti, dans certains cas, un désir à un moment donné, sans avoir compris où ce désir pourrait mener. »

Un endroit de justice

Nous le savons aujourd’hui, la justice est souvent déceptive à l’endroit des victimes. Elle ne les entend pas, ne reconnait pas leurs vécus et les maltraite souvent par le biais des répétitions demandées des récits auprès des diverses instances, de la longueur excessive des procédures, de la possibilité de mise en place de procédures baillons par les agresseurs, des coûts exorbitants  ou encore par des acquittements à répétition. Face à cette constatation, le théâtre peut incarner un espace de justice là où celle de l’état est défaillante. Tout d’abord, il offre une reconnaissance. À ce sujet, Wave Bonardi explique que le théâtre est un endroit public, assister à une pièce se vit de manière collective. La représentation des violences sexuelles dans cet endroit permet une reconnaissance collective du vécu, où les victimes ont droit à la parole et surtout sont entendues, contrairement aux procédures judiciaires. Vivre ces moments dans un cadre privé, avec sa famille ou ses amis a également une énorme valeur, mais le fait que cette thématique soit un objet culturel dont la reconnaissance se fait dans un endroit public offre déjà une reprise de pouvoir gigantesque qui pallie à ce que l’institution est incapable de fournir actuellement.

Toujours en lien avec la justice institutionnelle, Wave Bonardi ajoute qu’elle ose espérer que les représentations de plus en plus récurrentes de cette thématique dans le domaine culturel vont inévitablement atteindre l’espace judiciaire de manière indirecte. En effet, en se saisissant d’une thématique, les représentations ajoutent de la compréhension, des explications et sensibilisent le public, tout en démontrant qu’il s’agit d’un sujet d’importance pour la société. Ces évolutions du droit par le biais du domaine culturel ont bel et bien eu lieu, comme cela a été notamment le cas en France pour la littérature, puisque l’ouvrage Le Consentement de Vanessa Springora a été le déclencheur de l’évolution législative sur la protection des mineurs quant au phénomène d’emprise.

Des outils de médiation

Finalement, en plus d’offrir un espace de réflexion et de réparation, les pièces peuvent servir la prévention et l’éducation des plus jeunes. Comme le souligne Nuria Manzur-Wirth, le travail pédagogique pour prévenir ce type de violence est très important, surtout chez les petits : « il faudrait mettre en place des outils pour que l’articulation verbale de ces situations puisse se construire ; que les personnes adultes participent à la formulation d’une parole qui institue, chez l’enfant, la base d’une compréhension adaptée à son âge, dans le but de distinguer et nommer manifestement ses propres limites. » L’idée du projet Seuil s’accompagne d’une volonté de médiation qui envisage, notamment, des représentations dans les gymnases, suivies d’ateliers sous forme de bords de scène avec un·e psychologue spécialisé·e et un·e représentant·e du domaine légal. Ceci afin de travailler à la construction d’un espace de parole, de réflexion et d’échange sécurisé. Cette volonté est également présente dans le projet DÉLIER : « C’est une pièce que j’ai envie d’amener aux adolescents », nous confie Wave Bonardi. Elle ajoute qu’une telle pièce peut avoir un rôle préventif, notamment pour des thématiques comme le consentement. Dans cette perspective, la représentation des violences sexuelles par le biais du domaine culturel constitue une piste extrêmement intéressante dans la lutte.

Au-delà de l’art

Le choix de représenter les violences sexuelles au théâtre va donc bien au-delà de l’art. Il s’agit d’un autre moyen de lutte, d’un outil supplémentaire pour remettre le monde à l’endroit. Wave Bonardi relève qu’aller sur scène et dire ces mots-là est un acte tant poétique que politique. En ce sens, Nuria Manzur-Wirth conclut que, bien que le théâtre ne puisse pas changer le monde, il peut constituer une pierre à l’édifice de la lutte contre cette forme de violence, en (dé)montrant certains de ses mécanismes de coercition et de force.

Nuria Manzur-Wirth. Photo: ©Alain Wirth

Seuil
Cie les Eaux Courantes

  • Du 27 au 30 novembre 2025
    Décal’Quai, Montreux
    Billets : www.petzi.ch

Seuil est un monologue joué par Nuria Manzur-Wirth, tiré de son recueil de poèmes Peaux (Éditions d’en Bas, 2023). Le poème parle d’un viol que l’autrice a subi à l’âge de 15 ans par un homme majeur, de deux fois son âge. Ce témoignage parcourt, à l’aide de la voix poétique, les sauts entre l’adolescente et la femme adulte, ce qui permet d’accompagner le public dans un espace de réflexion. Avec cette pièce, la comédienne met en lumière l’éveil du désir chez une adolescente, dans la douceur et l’innocence qui lui sont propres, les débuts de compréhension de la séduction, du rapport à l’autre, et les met en parallèle avec le désir adulte qui prend, chez lui, toute une autre forme et direction. Elle explore les zones grises et les dynamiques de pouvoir tout en relevant ce qui a été perdu : l’innocence.

DÉLIER

Reprise à la saison 26/27. Infos à venir: www.lahoule.ch

Délier

DÉLIER est un seule en scène qui traite des impacts à long terme des agressions sexuelles sur mineur·e·s, que ce soit sur le rapport à soi et aux autres, la vie affective et sexuelle ainsi que sur la santé mentale et physique. Un voyage entre parole documentaire issue d’entretiens menés auprès de survivants·es et parole poétique.

Le spectacle traite de l’adulte et non des abus en eux-mêmes. Il donne à voir des mues. Ici, il est question d’intégrité et même de notre intégrité collective. Quelle que soit notre histoire, nous avons tous·tes besoin et droit au pouvoir sur nos corps.

« Délier » est une langue. Une langue qui dit la fragmentation, qui refuse d’être indicible et lutte contre l’invisible.

Photo de haut de page: freepik

CultureEnJeu

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Cie Houle - Visuels "Délier"

Délier – Un voyage entre parole documentaire et poétique

Déjouer le silence, c’est ce que nous propose Wave Bonardi dans son projet théâtral Délier porté par la compagnie La Houle. La pièce, qui se jouera du 5 au 8 février à l’Étincelle à Genève, est basée sur des entretiens effectués auprès d’adultes survivant·e·s d’abus sexuels dans leur enfance. Elle se focalise sur « l’après » et les impacts de tels vécus à travers une pluralité anonyme de témoignages afin d’en faire ressortir une perspective sociétale et politique. La parole est au cœur de la proposition artistique dans un ensemble qui se veut documentaire et poétique. Sortie de l’école Serge Martin en 2020, la comédienne, à qui l’on doit notamment Signé Betty en 2024 ou encore L’embarras du choix en 2023, met en lumière ici une thématique trop souvent passée sous silence avec douceur et bienveillance.

Texte et propos recueillis par Marie Butty

Marie Butty : Qu’est-ce qui vous a fait choisir cette thématique?

Wave Bonardi : Le sujet des agressions sexuelles, et des agressions sexuelles sur mineurs m’intéresse et me touche depuis longtemps. Il y a quelques années, j’ai commencé à lire des études sur le sujet et prendre conscience de l’ampleur des chiffres qui sont réellement terrifiants ! En Occident nous parlons d’un enfant sur cinq, c’est-à-dire qu’autour de moi, dans ma rue ou potentiellement dans mon immeuble, il y a au moins un ou plusieurs enfants qui subissent cela. C’est un sujet qui commence à être visibilisé mais en comparaison de l’ampleur du phénomène, ça ne l’est pas du tout encore assez. Il s’agit vraiment d’une question de santé publique. Il y a les victimes directes, et les conséquences sur elles,  et il y également les victimes secondaires – l’entourage. Par exemple, une sœur qui sait que l’autre enfant est victime va intégrer une part de culpabilisation. Cela touche donc encore davantage de personnes que l’on croit. Ainsi, en 2021, j’ai commencé le projet en me plongeant dans la littérature scientifique et je me suis rendue compte que, outre les impacts sur la santé mentale qui semblent évidents, il y a également des impacts énormes sur la santé physique. Par exemple les maladies cardiovasculaires ou endocriniennes sont plus élevés chez les personnes survivantes que dans le reste de la population – sans parler du taux de suicide. Vient s’ajouter à cela la problématique juridique qui pose une grande question d’éthique. Comment faire justice d’un crime qui est l’un des plus graves, puisque l’impact sur la personne est énorme, mais qui ne laisse pas de preuve ? C’est extrêmement compliqué parce que la justice a besoin de preuves et qu’il n’y en a pratiquement jamais. Néanmoins, ce crime est sans preuve mais pas sans traces et c’est précisément cela qui m’intéresse. C’est par cette porte que je me suis enfilée dans le sujet.

Pour monter la pièce, vous vous êtes basée sur des entretiens, donc directement sur la parole des victimes, pourquoi ce choix?

Tout d’abord, je ne voulais pas me concentrer sur un seul témoignage puisque j’avais l’impression que, dans tout ce que je lisais, le témoignage d’une seule personne était systématiquement réduit à un récit individuel. Ce phénomène a pour effet de ne pas l’intégrer dans une question sociétale, de ne pas « dézoomer ». Aborder les conséquences à long terme et non les abus sexuels en eux même prend place dans une optique de mettre en lumière le vécu de ces survivant·e·s et ce qu’induisent ces crimes. De plus, je me suis dit que si je ne parlais pas des abus mais de leurs portées sur la vie, cela permettrait aussi aux spectateur·ice·s la rétention de ces récits. Il y a de la distance, c’est de la violence moins graphique et cela permet de ne pas court-circuiter le cerveau face à de la violence pure et beaucoup trop forte.

Comment se sont passés les entretiens?

Pour pouvoir recueillir cette parole documentaire, j’ai élaboré un questionnaire dans lequel je me suis concentrée sur les troubles du sommeil, le rapport à soi et aux autres, la vie affective et sexuelle, le rapport à la justice et finalement la santé physique. J’ai mis en place ce questionnaire avec une psychothérapeute FSP et ai ensuite fait un appel à témoins. Je l’ai déposé dans des associations destinées aux survivant·e·s d’agressions sexuelles, mais aussi dans les toilettes de bistrots et l’ai fait tourner par bouche-à-oreille. Cela a bien marché, sept personnes ont accepté de témoigner. Ce n’est pas rien, car rencontrer quelqu’un que l’on ne connaît pas pour parler de quelque chose de si intime et traumatique est extrêmement difficile. Puisqu’il s’agit de matière très chargée, j’envoyais le questionnaire deux semaines avant notre rendez-vous afin que les personnes ne soient pas prises de court et puissent choisir si elles avaient envie de répondre à telle ou telle questions. Ensuite je menais l’entretien au cabinet de la psychothérapeute. Elle était présente sur les lieux mais n’assistait pas directement à l’entretien. Elle se tenait à disposition à n’importe quel moment pendant et également dans les semaines qui suivaient notre entretien afin d’accompagner au mieux les personnes qui m’avaient fait confiance.

Suite à cela, comment avez-vous fait pour sélectionner les parties que vous alliez intégrer à la pièce?

Une fois les entretiens terminés, j’avais douze heures d’enregistrement. Choisir a été un long travail puisque j’avais envie de tout garder, tout est important! Cela a été difficile éthiquement de se dire qu’effectivement je devais sélectionner. Faire un montage de ces extraits constitue déjà une manipulation du récit. Pour moi c’était important d’être fidèle à leur parole et donner à entendre ce que ces personnes disent de leur parcours et non ce qu’on a envie de leur faire dire. Entre le silence au moment des faits et les mécanismes de silenciation qui prennent place ensuite, la parole à une place à part. Nommer c’est faire exister, c’est pourquoi la parole est au cœur de la proposition. J’avais également envie d’ajouter une deuxième parole – poétique cette fois – afin qu’il y ait une transcendance, une transformation par la parole également. J’ai donc écrit, sur la base des témoignages et de la documentation, cette partie poétique. Au départ, je me disais que ces deux paroles – documentaire et poétique – allaient se mêler, se mélanger. C’est ce que j’ai tenté de faire pendant la sortie de résidence au Centre Culturel des Grottes (GE), en janvier 2023. En reprenant cela quelques mois plus tard, j’ai eu le sentiment qu’en les mélangeant elles se diluaient : la parole documentaire perdait en force et la parole poétique de même. Il fallait ainsi trouver une autre façon de les mêler. J’ai donc décidé de faire deux parties : la parole documentaire en premier qui provoque et débouche sur la parole transformée.

Cie Houle - Visuels "Délier"

Photo ci-dessus et photo de haut de page: Délier © Diana M Photography

Était-ce difficile de créer quelque chose de beau à partir de cette matière traumatique ?

Je ne sais pas si l’objectif en écrivant était de faire du beau mais effectivement, dans la démarche générale, il y avait la question de la manière avec laquelle les personnes se sont construites avec ce vécu, il y a donc un aspect de guérison et de résilience. Dans ce vécu il y a des choses qui peuvent être difficiles à entendre mais la beauté est déjà là-dedans. Il y avait également là une balance à faire, car oui, j’avais envie de parler d’espoir et de guérison, mais en même temps si je donne trop d’importance à cela, c’est comme si je disais: « Ah oui ben en fait tout le monde est guéri ! ». La transcendance et la force de raconter ces parcours-là est belle. Aussi parce que ce sont justement des récits de survie et de résilience qui peuvent parler à tout le monde. La lutte de ces personnes pour se réapproprier leurs corps et les parties d’elles-mêmes, c’est quelque chose qui peut toucher de manière générale car on n’a pas besoin d’avoir vécu une agression sexuelle pour avoir un rapport au corps compliqué. Avoir la souveraineté de soi-même est une chose qui parle à chacun∙e de nous. Je n’avais pas la beauté à proprement parler en tête, mais j’avais globalement envie de douceur avec ces récits et avec le public.

Délier
Du 5 au 8 février à 19h30
Théâtre de l’Étincelle, Maison du Quartier de la Jonction, Genève
www.lahoule.ch


Théâtre

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FaltaLady©JeanneQuattropani

Et si nous n’étions pas toutes des Falta Lady ?

Lorsque l’on entre dans la salle, le décor est posé : deux femmes et un homme jouent au volleyball tandis qu’une autre s’affaire à autre chose sur fond de la chanson La Madrague. La pièce commence. On reconnaît rapidement les trois icônes : Audrey Hepburn, Brigitte Bardot et Marylin Monroe.

Texte de Marie Butty

La pièce s’intitule Falta Lady, la femme manquante. Elle a été conçue par les trois actrices présentes sur scène – Danae Dario, Lisa Veyrier, Sarah Calcine – et produite par la compagnie Cie Boule à Facettes.

Loin d’un spectacle biopic sur les vies de ces actrices que l’on connaît trop bien, cette production nous propose d’envisager leurs humanités, de se défaire de tout l’imaginaire et des étiquettes qui surgissent à l’évocation de ces trois noms pour les considérer avant tout comme des femmes comme vous et moi. Pour ce faire, la pièce les met en scène dans des situations proches de notre quotidien.

Réunir ces trois femmes en même temps sur une seule et même scène permet de réfléchir aux similitudes qui les ont emprisonnées et ont fait d’elles des icônes dont l’image leur échappait. La pièce analyse le regard empreint de male gaze que nous avons porté et que nous portons encore sur la vie de ces actrices. Le passage de l’image publique à l’intimité de ces femmes permet de relier l’histoire individuelle à celle de l’histoire collective et de rapprocher les problématiques auxquelles elles ont dû faire face à celles de toutes les femmes – comme le rapport au corps, au temps qui passe, à l’image, au regard de l’autre, à la nécessité de rester désirable ou encore aux stéréotypes de la femme-mère, la femme-enfant etc..

La présence d’un homme tout au long de la pièce – Arthur Viadieu – permet également d’ajouter une dimension intéressante : celle des rapports femmes-hommes et de leurs dynamiques.  De plus, bien que les actrices présentes appartiennent à un temps passé, la pièce réussit le tour de force de les relier au temps et thématiques contemporaines afin de mettre en lumière la continuité des problèmes d’hier sous d’autres formes ou parfois même à l’identique. Bien que les thématiques évoquées, importantes, puissent parfois être synonymes de crispations dans les rapports femmes-hommes et dans l’espace médiatique et politique, la pièce les aborde brillamment sous le prisme de l’humour, ce qui lui apporte une certaine légèreté. Le pari est donc une réussite et ainsi, entre intime et regard extérieur, passé et présent, la pièce connecte des univers et des humanités en apparence éloignés et fait émerger des réflexions fructueuses dans une ambiance joyeuse et pleine d’humour.

Falta Lady

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Biennale in situ

«Condamnées pour légitime violence» ou «Ceci n’est pas un opéra»

Transgresser les conventions et briser les barrières de l’art lyrique avec une expérience immersive inédite. C’est ce que propose la Biennale In Situ, du 21 au 27 septembre à Lausanne. La série d’événements réinventera la scène, le théâtre et l’opéra dans le but de démocratiser l’accès à l’art lyrique. Dans un espace original, une ancienne gare CFF, la Biennale explorera la thématique « Condamnées pour légitime violence » qui abordera les violences faites aux femmes.

Texte et propos recueillis par Marie Butty

La conférence de la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz ouvrira cette semaine qui se profile riche en nouvelles expériences. Performances, concerts ou encore films documentaires seront proposés tous les soirs avec, notamment, spécialement créée pour l’occasion, la production Les Suppliantes d’après Eschyle et A. Salieri de la compagnie AGORA qui aura lieu le 21, 24, 26 et 27 septembre. Créée en 2015 sous l’impulsion de l’artiste Benjamin David, AGORA propose d’explorer les frontières entre théâtre, musique et nouveaux médias. Également directeur artistique du projet, Benjamin David nous a accueillies à l’Espace Amaretto afin de nous présenter la Biennale.

benjamin_david. photo Marie Tercafs

Benjamin David. Crédit: Marie Tercafs

Quelle a été la réflexion derrière la proposition de ces événements?

Je viens de l’opéra classique. J’étais assistant à l’opéra Munich et, après quelques années là-bas, j’avais l’impression que l’opéra avait besoin d’un renouvellement, de redéfinir ses contours. Lorsque l’on pense à l’opéra, on voit un domaine très difficilement accessible tant par les thématiques – qui sont souvent déconnectées des préoccupations sociétales actuelles ou, du moins, nécessitent un savoir spécifique pour comprendre ce qu’il se passe – que par les prix pratiqués. La Biennale cherche à élargir ce que le mot « opéra » signifie – d’ailleurs nous utilisons très peu le mot « opéra », nous essayons plutôt de parler de « théâtre lyrique ». Nous nous basons sur la musique de Salieri, nous gardons les éléments musicaux et visuels propres à l’opéra, mais nous sommes dans un espace atypique – une ancienne gare marchande CFF – qui n’a rien à voir avec un opéra. Le public n’est plus assis dans un siège mais amené à déambuler au sein de l’orchestre, au sein des chœurs, être proche des artistes. Il est invité à vivre l’opéra comme il le souhaite: si une personne veut s’allonger, fermer les yeux et uniquement écouter la musique c’est possible! Il n’y a donc pas de scène mais une volonté de projet véritablement immersif, in situ. Nous avons également fait des choix artistiques drastiques comme couper dans la musique, l’enrichir avec la collaboration de la harpiste jazz Julie Campiche. Il y aura ainsi une discussion entre différents styles musicaux.

Comment en êtes-vous venu à aborder cette thématique?

Je suis toujours à la recherche de nouvelles œuvres en tant que metteur en scène d’opéra. Je suis tombé sur une pièce qui s’appelle Les Danaïdes de Salieri. Cet opéra m’a beaucoup travaillé puisque c’est un des seuls dans lequel les femmes prennent leurs destins en main en passant à l’acte – elles décident de tuer leurs maris le soir de leurs noces. Il existe quelques autres opéras comme Elektra de Richard Strauss où les femmes sont représentées un peu différemment, mais, la plupart du temps, elles subissent. Avec ce point de départ, j’ai commencé à faire des recherches et suis tombé sur le livre de Natacha Chetcuti-Osorovitz. Cette sociologue, qui est d’ailleurs invitée pendant la Biennale, s’est intéressée aux femmes en prison qui avaient écopé de moyennes et longues peines. Elle les a interviewées et s’est rendu compte que 35 des 42 femmes avaient subi des violences domestiques ou intrafamiliales avant d’elles-mêmes passer à l’acte, ce qui pose la question de la légitime défense. Le travail qu’a effectué Natacha Chetcuti-Osorovitz avait pour but d’essayer de cadrer ou d’ouvrir un espace d’expression pour ces femmes judiciarisées. C’est précisément ce que nous essayons de faire avec la Biennale et cette thématique: ouvrir un espace d’expression pour un sujet sensible et qui, à notre avis, devrait être débattu au sein de notre société.

La pomme croquée de Blanche-Neige, et une installation de Gent Shkullaku à Tirana, deux images symboliques, proches des thématiques abordées par la biennale.

Sous quelles formes allez-vous traiter ce sujet lors de Biennale?

Bien que nous nous soyons documentés un maximum pour interroger ce thème sensible afin de mettre en place notre production, la fiction ne remplacera jamais un témoignage de personne ayant vraiment vécu ces violences. C’est pour cette raison que nous avons enrichi notre programme avec des films documentaires et le projet participatif AppARTenir qui réunit des femmes judiciarisées. Trois d’entre elles viendront nous parler de leur film en préparation, qui sera d’ailleurs tourné à l’Espace Amaretto. Ces femmes viennent de la région, elles illustrent donc le fait que la Suisse n’échappe pas à cette réalité. Cela nous met face à la responsabilité que nous avons en tant que citoyen romand de s’informer sur les réalités qui existent autour de nous. Nous nous évertuons encore trop souvent à ne pas trop nous occuper de ce qui se passe de l’autre côté de son palier, c’est pour cette raison que, pour notre compagnie, cet ancrage dans la réalité était vraiment important.

Comment êtes-vous parvenu∙e∙s à illustrer les questionnements autour de cette thématique dans la scénographie du théâtre lyrique?

Nous allons jouer sur la lumière, la présence et la non-présence. Nous nous sommes beaucoup inspirés de la tache aveugle dans l’œil. Il s’agit de quelque chose que l’on voit, mais que notre cerveau remplit afin de la rendre invisible. Nous trouvions intéressant de travailler avec passablement de rideaux puisque nous voyons à travers, mais cela reste flou. Le public aura la possibilité de se déplacer où il le souhaite et donc de regarder ce qu’il se passe derrière le rideau. Ainsi, la question « Est-ce que nous avons vraiment envie de regarder derrière le rideau et, si oui, est-ce que nous allons réellement aller regarder ? » est mise en perspective.

Cette Biennale implique donc un but de réveiller les consciences?

Oui, absolument! Pour nous, il est très important lorsque l’on parle d’art lyrique que cela ait un impact sociétal. Nous croyons à l’opéra, à la musique et au théâtre mais il est primordial de les reconnecter avec le public et donc à l’actualité et aux problèmes sociétaux. Dans la même perspective de reconnexion, nous avons tenté de rendre le théâtre lyrique accessible à tout le monde tant sur les prix que sur la longueur – il ne s’agit pas de rester assis pendant trois heures. Nous espérons que les spectateur·ice·s pourront repartir en ayant vécu des émotions et avoir des réflexions sur le comment vivre en communauté.

Informations pratiques:
Biennale In Situ
Du 21 au 27 septembre 2024
Espace Amaretto, Lausanne
www.biennaleinsitu.ch

Ouverture de la billetterie le 23.08.24

Classique et opéra Conférence Festival Jazz La Semaine de L'Agenda

«Condamnées pour légitime violence» ou «Ceci n’est pas un opéra» Lire la suite »

Barbe Bleue

Naissance d’une troupe À l’Ouest

Créée au Théâtre Kléber-Méleau en 2024 par la Cie À l’Ouest pour la tournée estivale des villages vaudois, Vous avez dit Barbe Bleue repart en balade du 26 mai au 20 juin 2025 dans les communes du Canton de Genève (et d’autres). Voir toutes les dates sur le site du Théâtre de Carouge

La compagnie À l’Ouest est une troupe créée en 2024 par Pierre Boulben, Hugo Braillard et Loubna Raigneau. Les trois jeunes artistes ont collaboré, en 2023, sur la pièce Fantasio produite par le TKM et mise en scène par Laurent Natrella. À cette occasion, les trois comédien·ne·s, qui sortaient tout juste des écoles de théâtre, ont eu l’opportunité de mieux se connaître et de travailler dans l’univers du TKM. Cette belle aventure a mis en lumière une volonté de collaborer ensemble et de proposer, en s’inspirant du lieu, un projet qui puisse y être joué. C’est dans ce cadre qu’est née la création collective Vous avez dit Barbe Bleue? pour laquelle ils et elles ont été rejoint·e·s par Guillaume Pidancet, chanteur, compositeur mais également metteur en scène.

Texte et propos recueillis par Marie Butty
Photos (de répétitions): ©Lauren Pasche

Barbe Bleue

©Lauren Pasche

Comment est née l’idée de cette pièce?

Hugo: Alors que nous répétions l’été dernier au TKM pour Fantasio, nous mangions un midi derrière le théâtre, aux abords duquel il y a un container de stockage avec une grosse pancarte rouge estampillée « Théâtre ». Nous nous sommes dit qu’il serait génial de pouvoir faire du théâtre dans ce container – puisque nous défendons l’idée qu’il n’y a pas besoin de grand-chose pour faire du théâtre. Nous étions tellement content·e·s d’être ici et ne voulions pas partir! Suite à cela, nous avons rédigé une note d’intention qui a été reçue avec beaucoup d’intérêt de la part du théâtre. Le TKM nous a alors proposé d’être le spectacle en itinérance de l’été. La rêverie s’est concrétisée, nous nous sommes alors mis au travail et Guillaume a rejoint le projet.

Pierre: Nous nous sommes alors questionné·e·s sur tout l’univers de création du TKM pour pouvoir fournir une proposition en adéquation avec celui-ci. Le TKM est un théâtre où tous les acteur·ice·s du monde du spectacle travaillent en synergie puisqu’il y a des ateliers décors ou encore costumes à proximité du plateau. Dans notre dossier, nous avons pris le parti de faire les décors avec des éléments de récup’, de réutiliser des costumes d’un spectacle d’il y a vingt ans. Cette dimension de transmission a déclenché un vif intérêt de la part du théâtre.

Comment vous êtes-vous arrêté·e·s sur le thème du conte?

Loubna: Tout d’abord, cela permettait d’être dans la continuité de ce que propose le TKM artistiquement. Il défend ce monde de l’imaginaire, de la magie, des histoires racontées à tous·tes et pour tous·tes. Le conte est un médium qui parle vraiment à tout public et même si on n’a pas forcément touché à des contes quand on était petit, on a toujours des paroles rapportées. Tout le monde connait de loin le Petit Chaperon Rouge par exemple.

Pourquoi avoir choisi le conte de Barbe Bleue en particulier?
Pierre: Notre première réflexion a été de dégager ce que nous aimions dans les contes. Nous nous sommes arrêté·e·s sur le thème de la curiosité. Nous nous sommes alors dit que Barbe Bleue était celui qui la représentait le plus. Dans le conte original de Charles Perrault, la curiosité est un vilain défaut – il ne faut pas en être doté·e, autrement c’est la mort assurée. À l’inverse, pour nous, la curiosité est quelque chose de positif puisqu’elle amène le savoir, la rencontre avec les autres, la découverte de nouvelles choses, la sortie de sa zone de confort, etc., et c’est précisément cela que nous voulions exprimer avec la pièce.

Barbe Bleue

©Lauren Pasche

Comment vous y êtes-vous pris·e·s pour renverser cette approche de la curiosité?

Hugo: Nous avons fait un gros travail de lecture et de réécriture. Les contes, à la base, sont des paroles rapportées. Nous avons donc cherché toutes les versions du conte de Barbe Bleue. Nous en avons retrouvé des traces en Asie bien avant celui de Charles Perrault. Il y a également des adaptations d’autres auteurs comme L’oiseau d’Ourdi des frères Grimm ou encore tout proche de nous Le petit forgeron de Vallorbe. Dans ce dernier, la femme de Barbe Bleue est le forgeron et Barbe Bleue est une fée qui lui interdit l’entrée de sa grotte. Parmi toutes ces lectures, nous avons retenu certains aspects ou certains personnages, comme par exemple la fée qui, par son coté léger et magique, constitue un bon outil de connivence avec le public. Notre version de Barbe Bleue est donc un mélange de tout ce que nous avons trouvé intéressant dans ces différentes versions, elle est chargée de toutes ces lectures.

Votre spectacle s’adresse aux adultes comme aux plus jeunes, comment avez-vous réussi ce dialogue entre les âges?

Loubna: Comme le spectacle se déroule en extérieur, nous allons être amené·e·s à travailler avec le public, nous essayons donc d’avoir quelque chose d’assez ludique et joyeux. En même temps, l’histoire de Barbe Bleue a une dimension assez terrible puisqu’il s’agit de violence, de féminicide et de domination masculine. Bien que parler ce cela ne soit pas notre première approche, nous ne voulions pas édulcorer l’aspect sombre et intellectuel que présente le conte. Ce sont des éléments qui sont présents et qui apparaissent en filigrane pour le public adulte. Nous n’avons pas envie d’imposer cette dimension au public, mais elle sera lisible pour qui voudra la voir. Nous aspirons à ce que le spectacle ait une portée qui amène à l’ouverture et au questionnement.

Théâtre

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Le Consentement1

Le Consentement: l’adaptation d’un roman que l’on ne présente plus

La pièce Le Consentement met en scène le livre du même nom de Vanessa Springora. Cette autobiographie raconte la prédation sexuelle dont l’autrice a été victime lorsqu’elle était mineure par l’écrivain Gabriel Matzneff. Une situation d’emprise qui s’est faite progressivement et contre laquelle personne ne s’est dressé. Proposée par l’association Du Droit À l’Art et le Laboratoire Droit & Littérature de l’Université de Lausanne, elle s’est déroulée samedi dernier au théâtre de l’Octogone à Pully.

Texte de Marie Butty

La pièce débute sur un gigantesque papier calque qui traverse tout l’arrière de la scène et derrière lequel nous percevons, grâce à la lumière, une silhouette, celle de Ludivine Sagnier. Un enregistrement de voix résonne sans que l’on puisse réellement comprendre ce qui est dit accompagné d’un rythme de batterie, joué par Pierre Belleville. Puis la narration du texte de Vanessa Springora commence avec la voix modifiée de l’actrice qui donne une impression de voix-machine. Cette première scène est en réalité la fin du roman, celle où la jeune V. a perdu jusqu’au sentiment même d’exister physiquement. Elle se termine par un crescendo du son de la batterie puis la disparition de la silhouette. L’alliage du brouillage visuel et auditif nous fait brillamment ressentir physiquement la dépossession de soi et la désorientation que ressent V., complètement détruite par les abus de G.

L’actrice apparait ensuite en pleine lumière pour incarner l’histoire de la jeune V.. Les passages du livre choisis par le metteur en scène, Sébastien Davis, racontent l’enfance de la petite V., son rapport au père, à la mère, puis sa rencontre avec G.. Grâce à la batterie, nous ressentons intensément les sentiments qui ont traversé l’adolescente pendant cette période allant de l’excitation à la panique. Tour à tour l’actrice incarne G., la mère qui cautionne finalement cette relation ou encore un psychiatre rencontré lors d’un épisode de paralysie. La pièce alterne des passages sous la lumière au-devant de la scène et derrière le papier calque de l’ouverture, comme pour passer de l’intériorité à l’extériorité de V.. Le procédé est particulièrement réussi. Le récit se finit en revenant à la situation initiale présentée au début où la jeune femme est désorientée.

Le Consentement2

Photos: © Christophe Raynaud de Lage

L’actrice change ensuite de vêtements pour incarner la femme devenue adulte qui s’est progressivement retrouvée, a réussi à redonner sa confiance, 30 ans après les faits. Puis, elle évoque son enfant devenu adolescent et l’ambiance angoissante reprend, accompagnée de la batterie, comme une boucle qui est amenée à se répéter, avec un même scénario, sur les adolescents d’aujourd’hui. Le message est passé, c’est une histoire finalement courante, où un∙e adulte abuse d’un∙e enfant, lorsque ce dernier n’en comprend pas les enjeux. C’est l’histoire d’un piège immémorial qui détruit la vie de l’enfant, mais également de l’adulte à venir.

La prestation magistrale de Ludivine Sagnier rend honneur à ce texte si fort et prenant. Les moments de tensions sont exacerbés par l’interprétation de l’actrice ainsi que par l’accompagnement sonore de Pierre Belleville qui donne une expérience encore différente du texte.

theatre-octogone.ch

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