#théâtre

Le Malade Imaginaire

Pour la nouvelle année, je vous prescris…

Au centre de la salle de répétition du Cercle Littéraire Yverdon trône un fauteuil, l’iconique fauteuil d’Argan, protagoniste du Malade imaginaire. Ici, la troupe répète entre quatre murs entièrement verts : la superstition n’est pas de mise, apparemment ! La plus célèbre pièce de Molière, s’il en faut, se jouera au Théâtre Benno Besson le 31 décembre et en tout début d’année 2026.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Ce fauteuil-là est un peu plus pimpant que l’original, exposé aujourd’hui à la Comédie Française. Vincent Jaccard, qui interprète Argan et met en scène la pièce, ne compte pas en faire usage plus que de raison. « Quand on lit la pièce en repensant aux circonstances dans lesquelles elle a été écrite, ça fait bizarre », admet-il, faisant référence à la condition de l’auteur. En effet, lorsqu’il écrivait Le Malade imaginaire, Molière souffrait déjà de tuberculose et, quand les représentations débutèrent à Paris en 1673, il ne put tenir le rôle d’Argan que pendant quatre représentations avant de mourir. « On comprend dans le texte qu’il y avait des scènes entières où il n’était pas obligé de bouger. Il était même certainement assis la plupart du temps  », relève Vincent.

Ce choix de mise en scène statique – plus pragmatique qu’artistique, on s’en doute –, Vincent ne l’a pas retenu. Les problèmes de santé de son Argan sont bel et bien imaginaires, et ne lui enlèvent en rien le plaisir rageur de se lancer à la poursuite de sa servante Toinette, vexé lorsque celle-ci fait preuve de plus d’esprit que lui. Quelle jubilation de les voir courir autour du fameux fauteuil, se houspillant mutuellement !

Tout attachée qu’elle soit à ce patriarche, Toinette en est convaincue : « Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser ». Et comme il se trouve qu’effectivement, il ne songe pas à ce qu’il fait (quelle idée, vouloir marier sa fille contre son gré à un jeune médecin pédant ! Et s’apprêter à signer un testament rédigé par un notaire douteux !), elle s’emploiera à le redresser, à coups de stratagèmes costumés.

Le Malade imaginaire, c’est un mariage arrangé et des travestissements de classe, situations chères à Molière, mais aussi une critique de la médecine. Ou plutôt… d’une certaine façon de la pratiquer, note Vincent. « Molière ne critique pas la médecine elle-même, mais le charlatanisme, les personnes qui profitent de la crédulité ou de l’anxiété d’autrui, qui jettent de la poudre aux yeux et n’ont pas la sagesse de garder une certaine humilité face à leur savoir ». Anecdote pour le moins intéressante : le metteur en scène attitré du CLY est médecin dans la vie ! Étonnant d’ailleurs qu’il ne se soit pas penché sur cette pièce si célèbre avant. « En fait, ça fait longtemps que j’ai envie de la jouer, répond-il. Je l’avais relue en pleine pandémie, mais j’ai eu comme l’intuition que ça n’aurait pas été le bon moment. Il y avait tellement de conflits, de controverses… ça n’aurait servi qu’ajouter de l’eau au moulin des conspirationnistes.  Au contraire, ce texte a besoin d’être pris avec beaucoup de recul. »

Le moment est donc venu de s’attaquer à cette pépite du répertoire, que l’humour parcourt bras-dessus bras-dessous avec la critique : ici un bon mot, là du comique de situation, une haute dose d’auto-dérision, ou encore quelques ficelles de la comédie italienne.

Le médecin volant

Le Médecin volant, répétition
Photo de haut de page: Le Malade imaginaire, répétition
Photos: © Dwayne Toyloy

Pour mettre en relief toute la palette d’humour de Molière, le CLY jouera, en première partie, une autre pièce : Le Médecin volant, l’une des premières écrites par l’auteur. Ce court texte aborde également les thématiques du mariage, de la fourberie et de l’identité usurpée, mais dans un tout autre style, celui de la Commedia dell’arte. L’occasion pour la troupe de faire un travail plus physique, sur le masque et le corps. En assistant à une répétition menée par la metteuse en scène Ophélie Steinmann (la Toinette de l’autre pièce), nous y avons découvert avec joie un Sganarelle à l’agilité ultra-vitaminée, un fier Valère à la diction claire et au visage expressif, deux bougres(ses) bourrues, impayables dans leurs manières engoncées d’interagir… ça promet !

Le Malade imaginaire
Du 31 décembre 2025 au 3 janvier 2026
Théâtre Benno Besson, Yverdon
www.cly.ch

Théâtre

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© Christophe Raynaud de Lage

La Distance, de Tiago Rodrigues

En sortant du théâtre, je me suis surprise à penser, je n’ai pas envie d’être journaliste cette fois, je veux être spectatrice ! Pour n’avoir qu’à sécher mes larmes et rentrer à pieds, le tournis en tête, le fado au cœur, l’espoir et le désespoir qui se battent au corps. Ne pas trop avoir à parler, pour laisser le moment intact. Et le lendemain, appeler mon père.

C’était en sortant de la pièce La Distance, écrite et mise en scène par Tiago Rodrigues.

Une dystopie. Je vous raconte, mais pas trop : c’est l’histoire d’une fille partie fonder une nouvelle humanité sur Mars, de son père resté sur Terre. De leurs espoirs si différents. De la longue longue longue longue longue distance qui les séparaient lorsqu’ils étaient dans la même pièce, et du lien qui se resserre alors qu’ils arrivent enfin à se parler, par messages interposés.

C’est beau parce que ça fait rire et ça fait mal, parce le texte est incarné magnifiquement par Adama Diop et Alison Dechamps. Parce que le mouvement et la musique ne nous lâchent pas.

Il ne faut pas trop en dire. Mais à y réfléchir, je suis contente d’être journaliste, sinon, comment j’aurais pu vous recommander d’aller voir cette pièce à Vidy ? À Grenoble, Dunkerke ou Madrid si jamais vous êtes sur le passage de la tournée, ou dans la région quand elle se rejouera probablement !

Katia Meylan

La Distance
Jusqu’à dimanche 23 novembre 2025
Théâtre Vidy-Lausanne
www.vidy.ch/fr/evenement/tiago-rodrigues-la-distance

 

Chronique Théâtre

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Jean-François

« 7-8 Jean-François » : le récit intérieur d’une revanche

Rencontrer son pire ennemi de l’adolescence à 50 ans ? C’est ce qui arrive à Jean-François, faisant resurgir les souvenirs douloureux et une compétitivité enfouie. Écrit par Alexandra Tiedemann, mis en scène par Céline Goormaghtigh et interprété par Olivier Gabus, ce dialogue intérieur à la fois drôle et lucide sera présenté du 11 au 30 novembre 2025 au Théâtricul de Chêne-Bourg, puis au théâtre l’Oriental à Vevey les 12, 13 et 14 décembre 2025.

Texte et propos recueillis par Eugénie Rousak

Premier texte de la comédienne Alexandra Tiedemann, ce voyage introspectif au réalisme cru est né d’un atelier d’écriture. Organisé et dirigé par Fabrice Melquiot en 2023, il invitait les participant∙e∙s à réfléchir durant une semaine sur le thème du monologue. « Dans un processus en va-et-vient entre le monde extérieur et l’intérieur, nous devions nous inspirer de différents types de situations dramatiques. L’une de celles que j’avais retenue était d’aimer son meilleur ennemi. Des images du harcèlement qu’un camarade de classe a subi me sont revenues à l’esprit et les premières phrases du monologue se sont alignées » se souvient Alexandra Tiedemann.

De cette réflexion émerge l’histoire de Jean-François, un quinquagénaire célibataire, employé dans la maintenance. « Un anti-héros un peu paumé dans une vie sans objectif » précise la comédienne. Suivant la recommandation de son médecin de bouger, il s’inscrit à un cours de danse disco. Un soir, il tombe nez à nez avec Michaël, son pire ennemi d’adolescence dont il a été le souffre-douleur. Cette rencontre fait resurgir les souvenirs enfouis, réveillant une jalousie comparative et un esprit de compétition. C’est décidé : il veut prendre une revanche ! Comment ? En gagnant la Coupe de la Night !

7-8- Jean-François. Photos: © Carole Parodi

Dès l’écriture, Alexandra Tiedemann savait qu’elle ne souhaitait pas assurer la mise en scène de cette histoire. « Si j’avais cumulé les deux rôles, j’aurais mis sur scène les choses que j’avais imaginées au départ. Ouvrir le texte à un travail collectif est plus stimulant et enrichissant. Céline Goormaghtigh, avec qui j’avais déjà collaboré sur d’autres projets, a apporté un regard diffèrent sur la pièce. Le comédien Olivier Gabus est ensuite arrivé avec son propre vécu et sa propre façon d’interpréter le texte. Puis, chaque membre de l’équipe a ajouté sa subjectivité sur l’histoire de Jean-François, enrichissant le spectacle » a expliqué la comédienne.

Ainsi, de ce travail collectif est née une pièce au message d’espoir. Mêlant l’humour, la danse et le dialogue intérieur, elle illustre la manière dont les fantômes du passé continuent de façonner le présent et un rien fait resurgir tous les souvenirs. Un peu bourru au début, le protagoniste gagne progressivement l’empathie du public, qui va l’accompagner pas à pas dans cette envie de revanche sur l’adolescence.

 7-8 Jean-François

Théâtre

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Moira Rosato

« Dans une autre vie… » – Ce n’est pas la fin, mais le début d’une autre histoire

Transmettre des émotions profondes et apporter de la poésie et de la légèreté à des thèmes lourds, c’est l’une des approches de Moira Rosato et de sa compagnie Au-delà des mots… Pour son nouveau spectacle intitulé Dans une autre vie…, c’est la séparation qui sera explorée, comme deuil d’une vie et ouverture sur autre chose. Rencontre avec une artiste multidisciplinaire, sensible et engagée.

Texte et propos recueillis par Jeanne Moeschler

La vie des autres… et la sienne

Raconter la vie des gens qu’elle observait autour d’elle, voici ce qui remplaçait un habituel journal intime entre les mains de Moira Rosato. Elle écrivait depuis déjà des années sur des sujets divers et souvent sombres, tels que le suicide ou le viol, dont on ne parle pas ouvertement dans la société. Le passage du texte à la mise en scène s’est fait par son travail de maturité, en 2020, dans un premier spectacle intitulé Au-delà des mots…, afin de lier ses passions de la danse et de l’écriture dans un spectacle.
« Je souhaitais vraiment faire passer un message, et pour la première fois, mes textes ont été écoutés par un public. Quant à la danse, elle permet d’apporter une légèreté qui contrebalance les thématiques dures », explique l’autrice et danseuse.
Au fil des années, le projet s’est transformé en compagnie. À côté, Moira danse professionnellement et étudie à l’Université de Lausanne. Un emploi du temps chargé, qui s’additionne à celui de la quinzaine d’artistes avec qui elle travaille. Cela représente une grande part de travail, rendue plus légère par le soutien de sa famille et des artistes qui travaillent bénévolement avec elle. En riant, elle admet déléguer certaines tâches, mais en tant que « control freak », elle préfère jeter un œil sur tout : « comme ça si quelque chose se passe mal, je peux en vouloir qu’à moi-même ! »

Des disciplines et des mots : une réconfortante légèreté

Dans Une autre vie…, c’est le thème de la séparation qui est exploré – amoureuse, identitaire ou liée à la disparition d’un être cher. Un thème difficile, qu’elle souhaite aborder dans un espace bienveillant : « Ce genre de sujet peut faire peur, mais c’est un moment tellement beau. On se livre et le public se met en quelque sorte à nu aussi, car il est touché par ce qu’il ressent. »
Dans ce nouveau spectacle, Moira tente une approche encore plus personnelle : raconter un bout de son histoire, en transformant l’intime en universel. « Sur scène, j’ose plus, parce que je sais que ma place est là, et que les gens sont venus pour nous voir », confie Moira.
« Dans les deux premiers spectacles, j’avais écrit seulement sur la vie des autres. Ici, il y a des passages plus intimes, car c’est quelque chose que j’ai vécu, comme presque nous tous sous une certaine forme. »
Le spectacle se déploie entre un fil rouge et des tableaux déstructurés. « Dans la scène d’intro, on a glissé plein de petits détails, qui réapparaissent par clins d’œil, jusqu’au tableau final. » L’univers global oscille entre le hip-hop new style avec un brin de contemporain et de théâtre. Le cerceau, que Moira pratique depuis une quinzaine d’années, vient apporter apaisement et liberté, adoucissant la dureté des textes lus et teignant le sujet d’une certaine poésie : « À la place d’aller sous terre, je m’envole avec le cerceau pour représenter la mort », annonce Moira.

Moira Rosato

Photo: Théo Collet

Pas une fin en soi…

Le titre Dans une autre vie… ouvre la séparation à un après, un au-delà. « On traite de sujets sombres, mais beaucoup de gens m’ont dit : C’est fou, ça respire la vie même si vous parlez du deuil !, explique l’artiste. C’est aussi le fait qu’on soit un groupe de jeunes qui donne de l’espoir : oui, on a vécu des choses dures, mais ensemble on peut les surmonter, et une séparation, ce n’est pas une fin en soi. »
Les points de suspension sont régulièrement utilisés par l’autrice pour donner l’idée qu’un après est toujours possible : « Que même si une histoire est terminée, elle continue de vivre en nous et à travers les souvenirs. Les trois petits points transmettent l’idée que dans une autre vie, une relation aurait pu se passer différemment, ou alors que notre séparation permet de découvrir autre chose et qu’on est mieux pas ensemble. Pour la séparation identitaire, ils montrent que pour certaines personnes trans, elles ont vraiment l’impression d’avoir deux vies séparées, l’une avant et l’autre après la transition. »

Le fait de parler de la disparition d’une personne permet d’en ranimer le souvenir.
« Moi, je trouve qu’on devrait toustes avoir une oreille attentive pour en parler, ça aide de discuter avec quelqu’un plutôt qu’avec un papier qui ne nous répond pas… Mais dans le deuil, il n’y a pas de mode d’emploi : des gens préfèrent vivre ça seuls, d’autres le raconter. Durant la préparation du spectacle, c’était pour beaucoup la première fois qu’ils pouvaient réévoquer des gens disparus, et ça a fait du bien. » Les souvenirs, c’est quelque chose que Moira aime matérialiser à travers des vidéos et des textes, afin de garder les personnes toujours quelque part.

Elle souhaite au public de venir avec un esprit critique et bienveillant, et de vivre pleinement ce moment :« Pour nous, c’est comme une thérapie d’être sur scène et, à la fin du spectacle, on aime parler avec les gens pour voir s’ils ont versé des larmes, ont aimé et se sentent en quelque sorte aussi allégés. »

Dans une autre vie…
Samedi 8 novembre 2025 à 17h30 et 20h
Rubicube, Morges
Lien billetterie

Danse Théâtre

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Image de freepik

Le théâtre : un outil de lutte à part entière

Ces dernières années, nous assistons à une augmentation des propositions théâtrales ayant pour objet les violences sexuelles. Loin de n’offrir qu’une représentation de cette thématique, les pièces s’inscrivent plus globalement dans la lutte contre les violences sexuelles.

Texte et propos recueillis par Marie Butty

Le domaine cultuel, miroir de la société et de ses problématiques, n’échappe pas à la visibilisation croissante donnée aux violences sexuelles, grâce, en partie, au mouvement #MeToo. Ainsi, de plus en plus d’offres culturelles abordent cette thématique sociétale d’envergure par le biais de l’art et, notamment, du théâtre. Toutefois, plus qu’un simple reflet du monde, ces propositions théâtrales sont partie prenante d’une lutte au long cours amorcée il y a déjà des dizaines d’années. Comme le souligne la comédienne Wave Bonardi, qui a traité des conséquences des abus sexuels sur mineurs à l’âge adulte dans sa pièce DÉLIER en février dernier (www.l-agenda.ch/delier-wave-bonardi) : « Les personnes qui étudient les questions autour des agressions sexuelles constatent que nous oublions les chiffres, bien qu’ils soient aujourd’hui disponibles et maintes fois répétés. Le théâtre permet de toucher d’une façon différente et parfois complémentaire à ces données, à la lecture d’un article, d’un essai ou du visionnage d’un témoignage à la télévision. » Les pièces offrent ainsi une autre porte pour envisager un sujet qui, bien que de plus en plus abordé, reste un tabou soigneusement emballé dans des couches de silences par une société qui ne cesse de vouloir faire la sourde oreille. Mais qu’est-ce que le théâtre offre qui diffère d’autres moyens de représentations de la thématique ? La production culturelle possède-t-elle un pouvoir particulier qui l’inscrirait pleinement dans la lutte contre ce type de violence ?

Délier lors des représentations à l’Étincelle en février 2025
Photo: Sébastien Moritz

Le théâtre comme espace de visibilisation et de réflexion

Tout d’abord, la mise en lumière d’une thématique qui se veut silenciée par la société en son sein même est un geste fort. En faisant des violences sexuelles un sujet culturel, la société lui reconnait son importance et son existence dans l’espace public. Dans ce sens, la notion de tabou est mise à distance, puisqu’il s’agira de traiter la thématique et d’en parler. À ce propos, Nuria Manzur-Wirth, dont les représentations de la pièce Seuil débuteront en novembre à Montreux (voir encadré), explique qu’elle souhaite que sa mise en scène puisse aider à construire une prise de conscience du besoin de parler de ces sujets : « J’aimerais que la parole puisse se dénouer, qu’on puisse formuler un espace de réflexion autour du systémique qui s’inscrit dans ces situations, encore tellement fréquentes, pour ne plus avoir honte d’en parler. Il faut que l’on puisse nommer ces faits, en investiguant ce qui opère là-dedans, pour désamorcer les mécanismes d’emprise et surtout cesser d’en faire un tabou. » Toutefois, pour pouvoir apporter des éléments constructifs au débat, les productions théâtrales doivent aujourd’hui se réinventer : « Nous avons besoin de sortir d’un discours uniquement accusatoire, de transcender l’individuel, afin de créer un espace de questionnement qui implique les différentes personnes et aspects dans l’engrenage (y compris les potentiels agresseurs et le système à part entière, en commençant par celui de l’institution familiale jusqu’au corps normatif et légal de nos sociétés). Sans cela, les choses ne vont pas bouger ! C’est pour cette raison que la pièce se veut une invitation à explorer les possibilités de créer un dialogue sociétal. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, il existe une multitude de zones grises qu’il s’agit d’aborder et de thématiser », souligne Nuria Manzur-Wirth. L’heure est donc à la mise en perspective, à la remise en question d’un système qu’il faut décortiquer pour en comprendre les rouages et transformer leurs fonctionnements. En ce sens, le théâtre offre une opportunité particulière, un levier pour s’interroger plus globalement.

BE – longing, Nuria Manzur-Wirth. Photo ©Julie Masson

On retrouve cette même volonté de sortir de l’individuel, sous une autre forme, dans la pièce DÉLIER. Dans son seule en scène, la comédienne a mêlé entre eux différents témoignages dont elle se fait la porte-voix. Le but de ce procédé était de pouvoir désindividualiser le témoignage et de l’inscrire dans un ensemble de voix, celle des victimes, afin de « dézoomer » et d’en faire une question sociétale. En effet, bien souvent, les récits de violences sexuelles sont réduits à des témoignages individuels, des cas exceptionnels, dans lesquels le bourreau serait un monstre qu’il conviendrait d’enfermer une fois pour toutes pour régler cette situation hors du commun. Toutefois, cette vision simpliste fait fi de l’ampleur de la problématique des violences : il ne s’agit pas de récits isolés, mais bien d’un problème systémique, ce dont la pièce témoigne avec brio. Ainsi, en plus de visibiliser un tabou, si ce n’est le plus grand, de nos sociétés, la création théâtrale permet une transformation et une prise de distance vis-à-vis de la thématique qui offre une ouverture systémique et appelle à la réflexion. Nuria Manzur-Wirth explique que dans les arts vivants, « le jeu en soi met en place une distance. On peut parler de choses bouleversantes, intriquées et complexes, pour jouer avec les possibilités de compréhension qui se déploient par le biais de cette distance. »

La symbolique de l’inversion des rôles

En parallèle de l’espace de réflexion, la mise au centre de la victime dans les représentations de récits de violences offre un espace pour une parole si longtemps silenciée et volée par plusieurs biais. Les pièces font de la victime le sujet, ce qui va à rebours du discours habituellement relayé dans la sphère publique, comme celui des médias par exemple, qui se focalise principalement sur l’auteur·ice en effaçant complètement les victimes du tableau. La parole des victimes est également dérobée par les violences elles-mêmes, qui sont souvent subies en silence sous l’effet de sidération. Parfois, plus particulièrement dans les cas de violences sexuelles sur mineurs, la parole est imposée par l’auteur·ice qui déforme les perceptions, notamment en qualifiant leurs actes « d’amour incompris de la société actuelle ». Les personnes concernées par les violences sexuelles sont reléguées au statut d’objet par leur agresseur·se, elles sont considérées comme des choses dont on se sert pour assouvir un désir de domination. Elles n’existent plus en tant qu’êtres humains. Ainsi, le fait d’être à nouveau sujet comporte une notion de reprise de pouvoir sur la parole, mais également sur un passage symbolique d’objet à sujet, ce qui constitue une symbolique forte. Clémence*, une des survivantes qui a confié son récit dans le cadre du projet DÉLIER raconte qu’elle s’est vraiment sentie actrice dans le projet. Il y a donc une véritable reprise de possession de sa propre histoire grâce à la représentation théâtrale.

Un effet thérapeutique ?

Au vu de la fréquence de ce type de violence, il y a également lieu de considérer l’impact potentiel de ces pièces sur le public. En effet, lors des spectacles, il y a de fortes chances qu’une grande partie de la salle soit directement concernée par ces violences. Assister à une représentation traitant de cette thématique peut avoir pour effet de prendre conscience que l’on n’est pas seul·e, que les ressentis suite à un abus sexuel sont valides et normaux. Wave Bonardi relève que le fait d’être spectateur·ice de ces récits est très légitimant pour une personne ayant subi des violences : « cela rend palpable cette chose insaisissable, cela traduit toutes les sensations ». En effet, mélanger les mots, les images et le corps permet à chacun·e de se reconnaître avec l’un ou l’autre de ces médiums, suivant sa sensibilité. La comédienne constate également que les personnes qui sortent de sa pièce ne sont pas abattues : « Elles sont touchées et affectées et viennent me remercier. Souvent, quand il y a une prise de conscience, les personnes se sentent très vite accablées, impuissantes, car elles ne savent pas qu’en faire. Avec une œuvre artistique, il y a déjà des pistes. Une personne m’a parlé de rage joyeuse, d’espoir, de transformation. » Cette puissance thérapeutique rejoint les propos de Clémence* : « Participer à ce projet a été une expérience très forte. Nous sommes plusieurs voix, portées par Wave, ce qui crée une sorte de communauté des survivantes. Quand on vit ce genre de chose, on se construit avec, seule dans son coin. Ce projet permet de se rendre compte qu’on a vécu des choses similaires et que nous formons un tout, une voix des survivantes. On appartient à quelque chose de plus grand qui se matérialise ici dans le jeu et la voix de la comédienne. On n’a pas toutes utilisé les mêmes mots, les mêmes expressions, mais c’est vrai que, plusieurs fois, je me posais la question : est-ce que c’est moi qui ai dit ça ? J’ai clairement ressenti des effets miroirs dans ce que j’entendais, qui n’étaient pas mes mots et mes citations. J’espère que d’autres personnes ont pu s’identifier à nos voix et que le message a été porteur d’espoir pour ces gens. »

Délier lors des représentations à l’Étincelle en février 2025
Photo: ©Sébastien Moritz

Dans une même perspective, Nuria Manzur-Wirth évoque la possibilité d’agir sur la culpabilité ressentie lors de telles agressions : « j’espère que cela puisse soulager la culpabilité car c’est une des choses que l’on traite peu. Dans la pièce, j’analyse la logique du désir, le rapport entre les personnes (qui est normalement un rapport de pouvoir et de force). Cela peut apporter une autre perspective pour mieux comprendre la structure du consentement ou du non-consentement et ainsi, peut-être, aider à ne pas s’en vouloir d’avoir ressenti, dans certains cas, un désir à un moment donné, sans avoir compris où ce désir pourrait mener. »

Un endroit de justice

Nous le savons aujourd’hui, la justice est souvent déceptive à l’endroit des victimes. Elle ne les entend pas, ne reconnait pas leurs vécus et les maltraite souvent par le biais des répétitions demandées des récits auprès des diverses instances, de la longueur excessive des procédures, de la possibilité de mise en place de procédures baillons par les agresseurs, des coûts exorbitants  ou encore par des acquittements à répétition. Face à cette constatation, le théâtre peut incarner un espace de justice là où celle de l’état est défaillante. Tout d’abord, il offre une reconnaissance. À ce sujet, Wave Bonardi explique que le théâtre est un endroit public, assister à une pièce se vit de manière collective. La représentation des violences sexuelles dans cet endroit permet une reconnaissance collective du vécu, où les victimes ont droit à la parole et surtout sont entendues, contrairement aux procédures judiciaires. Vivre ces moments dans un cadre privé, avec sa famille ou ses amis a également une énorme valeur, mais le fait que cette thématique soit un objet culturel dont la reconnaissance se fait dans un endroit public offre déjà une reprise de pouvoir gigantesque qui pallie à ce que l’institution est incapable de fournir actuellement.

Toujours en lien avec la justice institutionnelle, Wave Bonardi ajoute qu’elle ose espérer que les représentations de plus en plus récurrentes de cette thématique dans le domaine culturel vont inévitablement atteindre l’espace judiciaire de manière indirecte. En effet, en se saisissant d’une thématique, les représentations ajoutent de la compréhension, des explications et sensibilisent le public, tout en démontrant qu’il s’agit d’un sujet d’importance pour la société. Ces évolutions du droit par le biais du domaine culturel ont bel et bien eu lieu, comme cela a été notamment le cas en France pour la littérature, puisque l’ouvrage Le Consentement de Vanessa Springora a été le déclencheur de l’évolution législative sur la protection des mineurs quant au phénomène d’emprise.

Des outils de médiation

Finalement, en plus d’offrir un espace de réflexion et de réparation, les pièces peuvent servir la prévention et l’éducation des plus jeunes. Comme le souligne Nuria Manzur-Wirth, le travail pédagogique pour prévenir ce type de violence est très important, surtout chez les petits : « il faudrait mettre en place des outils pour que l’articulation verbale de ces situations puisse se construire ; que les personnes adultes participent à la formulation d’une parole qui institue, chez l’enfant, la base d’une compréhension adaptée à son âge, dans le but de distinguer et nommer manifestement ses propres limites. » L’idée du projet Seuil s’accompagne d’une volonté de médiation qui envisage, notamment, des représentations dans les gymnases, suivies d’ateliers sous forme de bords de scène avec un·e psychologue spécialisé·e et un·e représentant·e du domaine légal. Ceci afin de travailler à la construction d’un espace de parole, de réflexion et d’échange sécurisé. Cette volonté est également présente dans le projet DÉLIER : « C’est une pièce que j’ai envie d’amener aux adolescents », nous confie Wave Bonardi. Elle ajoute qu’une telle pièce peut avoir un rôle préventif, notamment pour des thématiques comme le consentement. Dans cette perspective, la représentation des violences sexuelles par le biais du domaine culturel constitue une piste extrêmement intéressante dans la lutte.

Au-delà de l’art

Le choix de représenter les violences sexuelles au théâtre va donc bien au-delà de l’art. Il s’agit d’un autre moyen de lutte, d’un outil supplémentaire pour remettre le monde à l’endroit. Wave Bonardi relève qu’aller sur scène et dire ces mots-là est un acte tant poétique que politique. En ce sens, Nuria Manzur-Wirth conclut que, bien que le théâtre ne puisse pas changer le monde, il peut constituer une pierre à l’édifice de la lutte contre cette forme de violence, en (dé)montrant certains de ses mécanismes de coercition et de force.

Nuria Manzur-Wirth. Photo: ©Alain Wirth

Seuil
Cie les Eaux Courantes

  • Du 27 au 30 novembre 2025
    Décal’Quai, Montreux
    Billets : www.petzi.ch

Seuil est un monologue joué par Nuria Manzur-Wirth, tiré de son recueil de poèmes Peaux (Éditions d’en Bas, 2023). Le poème parle d’un viol que l’autrice a subi à l’âge de 15 ans par un homme majeur, de deux fois son âge. Ce témoignage parcourt, à l’aide de la voix poétique, les sauts entre l’adolescente et la femme adulte, ce qui permet d’accompagner le public dans un espace de réflexion. Avec cette pièce, la comédienne met en lumière l’éveil du désir chez une adolescente, dans la douceur et l’innocence qui lui sont propres, les débuts de compréhension de la séduction, du rapport à l’autre, et les met en parallèle avec le désir adulte qui prend, chez lui, toute une autre forme et direction. Elle explore les zones grises et les dynamiques de pouvoir tout en relevant ce qui a été perdu : l’innocence.

DÉLIER

Reprise à la saison 26/27. Infos à venir: www.lahoule.ch

Délier

DÉLIER est un seule en scène qui traite des impacts à long terme des agressions sexuelles sur mineur·e·s, que ce soit sur le rapport à soi et aux autres, la vie affective et sexuelle ainsi que sur la santé mentale et physique. Un voyage entre parole documentaire issue d’entretiens menés auprès de survivants·es et parole poétique.

Le spectacle traite de l’adulte et non des abus en eux-mêmes. Il donne à voir des mues. Ici, il est question d’intégrité et même de notre intégrité collective. Quelle que soit notre histoire, nous avons tous·tes besoin et droit au pouvoir sur nos corps.

« Délier » est une langue. Une langue qui dit la fragmentation, qui refuse d’être indicible et lutte contre l’invisible.

Photo de haut de page: freepik

CultureEnJeu

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Faire Troupeau

Faire troupeau – Un conte catastrophe plein d’amour au far° à Nyon

Ce soir, le festival far° à Nyon ouvre sa 41e édition. On pourra y découvrir notamment la pièce Faire troupeau, écrite, mise en scène et jouée par Marion Thomas. Un spectacle à mi-chemin entre enquête scientifique, stand-up, film d’action raconté par un enfant, discours politique et speech motivationnel sur beauté de nos espèces humaines et animales.

Texte de Katia Meylan

« Vous êtes là » ?, demande l’écran au public assis dans la pénombre. D’abord par texto et emojis interposés, puis en sortant timidement de derrière son buisson, Marion Thomas nous jauge, nous amadoue. Avec affection, elle s’adresse au « troupeau » face à elle. Elle aspire à le rejoindre. Elle le questionne, l’enjoint à écouter son instinct social, ses élans de solidarité.

Dans sa propre peau, dans celle d’un mouton ou dans celle de Bruce Willis, la comédienne raconte. Des scénarios catastrophes à la Armageddon, des résultats d’enquêtes zoologiques et sociologiques, des histoires vraies de pouvoir et d’amour. Face à l’attaque d’une meute de loups, face à un tremblement de terre, à un ouragan, à la montée des eaux… Comment réagit l’individu ?

La pièce est immersive, presque participative… mais pour les moutons les plus craintifs, pas d’inquiétude à avoir : la participation se fait à l’intérieur. Très fortement, par les questions qu’elle soulève, par la conscience qu’à tout moment, elle nous fait prendre de nous-même en tant que public, en tant qu’animal, en temps qu’humain∙e, Marion Thomas nous rend partie intégrante de l’instant.

Faire troupeau ©DR

Touchante comme une enfant sérieuse, cette claustrophobe au petit côté geek profite totalement du fait que des gens se soient assis là pour les prendre en otage durant une heure trente ! Et on se laisse bien volontiers embarquer dans ses passions et obsessions, ses recherches, ses questionnements et ses réflexions, livrées avec une bonne dose d’humour. On en ressort avec comme une fierté de faire partie du troupeau.

La pièce a pris sa source en 2023 grâce à une initiative du far°, dans le cadre de la toute première édition de Récits du futur, une résidence de recherche d’écriture et de création pour modifier nos imaginaires et réagir face aux crises environnementales. Elle a été coproduite par Le Grütli à Genève et La Grange à l’Université de Lausanne, ainsi que par plusieurs scènes françaises (de Nantes, Angers, Saint-Nazaire, Lyon et Paris).

Faire troupeau
Les 7 et 8 août 2025 à 21h
Festival far° – Usine à Gaz, Nyon
www.far-nyon.ch/spectacles/faire-troupeau

Tout le programme du far°, du 7 au 16 août: www.far-nyon.ch

Festival Théâtre

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Répétition Le Dindon©Marie Marcon

« Le Dindon » genevois de Maryse Estier

Il la croise dans la rue et tombe éperdument amoureux, selon l’intrigue de Georges Feydeau. Durant huit jours, il la poursuit jusqu’à s’introduire chez elle, se retrouvant nez à nez avec son vieil ami, Vatelin. Mais dans cette mise en scène, signée Maryse Estier, le séducteur Pontagnac arrive non pas dans le salon de Lucienne, mais dans sa salle de bain, à la Nicholson. S’ensuit une série de péripéties, tromperies, réconciliations, où réalité et rêve se confondent. Création faisant partie du cycle « Transmission », Le Dindon de George Feydeau est présenté au Théâtre de Carouge du 4 au 23 mars 2025. Elle est reprise ensuite sur la scène du Théâtre Kléber-Méleau du 28 mars au 6 avril 2025.

Texte et propos recueillis par Eugénie Rousak

Comédienne à ses débuts dans le théâtre, Maryse Estier a progressivement glissé de l’autre côté du plateau, se spécialisant dans la mise en scène. Aujourd’hui, elle aborde les œuvres classiques, leur apposant un regard à la fois contemporain et onirique. Dans cette nouvelle création, elle resserre l’intrigue du Dindon de Georges Feydeau, en plaçant Lucienne, Vatelin et Pontagnac dans le paysage genevois. Échange avec Maryse Estier au Théâtre de Carouge.

Maryse Estier, répétitions au Théâtre de Carouge. Photo: Marie Marcon

L’Agenda : Dans vos dernières mises en scène, vous avez travaillé sur Chaise d’Edward Bond, Marie Stuart de Friedrich Schiller ou encore La Dernière Nuit de Don Juan d’Edmond Rostand. À présent vous abordez un classique de Georges Feydeau. Quel est le fil conducteur dans ces choix ?

Maryse Estier : Aussi inattendu que cela puisse paraître car les dramaturgies sont extrêmement différentes, je considère Le Dindon comme le troisième volet d’un cycle, qui a commencé en 2023 avec Friedrich Schiller et s’est poursuivi en 2024 avec Edmond Rostand. Bien que les époques et les genres de théâtre soient différents, ces œuvres s’articulent autour des rapports de possession, de séduction et de pouvoir, intimement entrelacés et mutuellement nourris. Dans le premier volet Marie Stuart il s’agissait de l’observation; dans le second, d’une déconstruction avec notamment un examen de conscience fait par Don Juan au terme de sa vie. Aujourd’hui, avec Le Dindon je vais au bout de cette recherche en poussant les situations jusqu’à l’invraisemblable, pour pouvoir enfin s’en libérer par le rire.

Quelle est votre rapport avec George Feydeau ?

Il est pour moi l’un des grands maîtres du rire. Les situations qu’il écrit sont en vérité terrifiantes et pourtant l’on rit ! C’est que c’est un rire qui fait du bien, un rire de soulagement, un rire qui fait se dégonfler tout ce qui nous faisait peur. Feydeau, avant de sombrer dans la maladie et la folie, avait découvert les premiers pas de Charlie Chaplin et il s’était mis en tête d’écrire pour lui. Comme Chaplin fait face aux bourreaux, Feydeau me permet d’affronter mes fantômes.

Parmi l’ensemble des œuvres de Feydeau, pourquoi avez-vous décidé d’aborder Le Dindon précisément ?

Cette pièce est épurée et actuelle. Dans mon travail d’adaptation, je n’ai gommé ou remplacé que quelques expressions un peu datées, laissant le texte de Feydeau pratiquement intact. C’est une grande œuvre avec une dimension résolument universelle qui nous met en rapport à notre humanité et parle à tout public. L’intrigue n’est pas socialement désuète et se prête aisément à une lecture en dehors de son époque. Si la société suit un modèle comportemental, le personnage de Pontagnac en est complètement en dehors. Par sa simple présence, il provoque un écaillement du vernis qui couvre ce cadre construit et mesuré, faisant ainsi ressortir les passions cachées, les pulsions contenues, les désirs refoulés, mais aussi les frustrations, les mensonges, les espoirs et les fantasmes. Tout.

Répétitions au Théâtre de Carouge. Photo: Marie Marcon

Vous avez mentionné n’avoir apporté que quelques modifications dans le texte, mais comment avez-vous abordé le reste de l’adaptation ?

Une partie de l’adaptation a consisté à resserrer l’intrigue pour une question de durée, la version originale du spectacle durant près de trois heures. Ce travail ne se résume pas à s’emparer d’un texte classique pour raconter sa propre histoire, mais il consiste à se mettre en rapport avec l’écriture de l’auteur et faire des choix de mise en scène. Concrètement, en décidant de supprimer certains personnages ou de couper quelques scènes, d’autres gagnent en valeur et en importance. L’autre grande modification était la transposition de l’histoire à Genève. Feydeau a écrit Le Dindon à Paris, s’inspirant fortement des choses qu’il observait et des personnes qu’il fréquentait. Ainsi, nous avons par exemple modifié les noms des rues avec des références genevoise, ou encore transformé les sonorités marseillaises de Soldignac en un accent jurassien. En ce qui concerne la scénographie, je ne voulais pas faire une représentation historique ou ancrer la pièce dans une autre époque, mais plutôt travailler avec des anachronismes et des références, comme celle à Shining, par exemple. Au début, la pièce s’ouvre sur un espace épuré et très concret, qui tend, acte après acte, vers une abstraction. Cette évolution donne justement la sensation de plonger de plus en plus dans un rêve ou dans un cauchemar et pousse, au fur à mesure de la représentation, d’admettre des choses invraisemblables

Pour l’adaptation, vous avez l’habitude de travailler avec la comédienne Clémence Longy et cette pièce ne fait pas exception. Comment cette collaboration se passe-t-elle ?

Nous nous sommes rencontrées à l’ENSATT, l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre à Lyon, et nous avons directement eu un coup de foudre artistique. Depuis, Clémence a joué dans quasiment tous mes spectacles. Nous avons pris l’habitude de lire les textes ensemble et d’échanger autour des adaptations, nos visions se complétant parfaitement. Depuis que je me suis dirigée vers la mise en scène, j’ai pris du recul pour poser un regard dramaturgique sur l’ensemble du plateau, alors qu’elle, en tant que comédienne, reste physiquement sur la scène et vit les choses depuis l’intérieur. Ensemble, nous avons donc une perspective complète des deux côtés !

En parlant du plateau. Initialement comédienne, vous ne jouez plus. Est-ce une décision temporaire ou un nouveau chapitre ?

Je pense avoir trouvé ma place dans le théâtre et un rôle qui correspond à mes qualités. La question de la scène ne s’est donc plus posée pour moi. Quand j’ai découvert le théâtre en le lisant, je savais que j’allais en faire mon métier, mais à l’époque la seule option que j’imaginais en pensant à ce milieu était d’être comédienne. Ce n’est qu’en quittant le Conservatoire de Genève que j’ai commencé à faire des assistanats à la mise en scène. J’ai tout de suite trouvé fascinant de vivre les répétitions de l’intérieur, sans être sur scène. C’est comme rentrer dans la cuisine d’un grand chef, observer les associations des saveurs et les techniques de préparation. Et depuis ce moment, je n’ai plus du tout eu envie de jouer.

Informations pratiques:

Le Dindon

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Moi, Fleur des pois_©LaBêteHirsute

Rencontre un peu timbrée avec un mini personnage de Shakespeare

Parmi les cotillons et les bouteilles à moitié vides, vestiges de trois mariages tout juste célébrés, surgit une fée. On la regarde, elle nous regarde… Petit temps de latence qui, comme chez les enfants faussement timides, ne dure pas longtemps : l’heure qui suit est un tourbillon survolté entre rêve et réalité, entre frustration et joie intense partagées avec Fleur des Pois, ce petit personnage shakespearien oublié qui prend enfin sa revanche.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Moi, Fleur des pois est l’un des monologues d’une série de cinq spin-off théâtraux dans lesquels l’auteur britannique Tim Crouch donne la parole à cinq personnages secondaires de l’œuvre de Shakespeare. La jeune compagnie lausannoise La Bête Hirsute s’est emparée du texte. Elle a présenté sa création sur les planches de la Maison de Quartier de Chailly la semaine dernière, et jouera ce vendredi 31 janvier et samedi 1er février au Théâtre de Grand-Champ. Nous avons eu l’occasion de rencontrer Alexandra Gentile, qui porte le projet et interprète le rôle de Fleur des pois, et Marie Brugière, qui l’a épaulée à la mise en scène.

Petite, mais…

Cela faisait depuis qu’elles avaient joué ensemble au Théâtre du Galpon en 2019 qu’Alexandra et Marie souhaitaient collaborer à nouveau. Gardant contact, elles s’échangeaient depuis des idées de texte, dont le recueil Moi, Shakespeare, que Marie avait découvert l’ENSATT de Lyon grâce à sa professeur Catherine Hargreaves, la traductrice des monologues en français. Elles décident alors de monter Moi, Fleurs des pois, qui avait tapé dans l’œil Alexandra. « J’ai tout de suite eu l’image du personnage tout en bas de l’échelle, totalement invisibilisé, qui traverse plein de choses différentes par rapport à l’amour, à l’impuissance. J’ai senti que le personnage pouvait être une figure clownesque… et avoir une sacrée couche de connerie, aussi! ». Des ingrédients propices à l’expression de la comédienne, formée au théâtre à l’Accademia Teatro Dimitri.

Fleur des pois est certes petite, impuissante et totalement barrée mais, portée par la densité d’incarnation de l’interprète, elle rayonne d’un magnétisme fou. Elle profite d’avoir du public pour lui raconter – avec sa logique toute particulière – l’histoire du Songe d’une nuit d’été, lui faisant même jouer quelques-uns de ses collègues de personnages shakespeariens.

Ce qu’on a trouvé magnifique, ce sont les émotions pendues à un fil, toujours prêtes à basculer : ce que vit Fleur des pois est tragique, frustrant… pourtant, d’un instant à l’autre, elle troque allègrement le désespoir de ses mésaventures contre la satisfaction d’avoir un public à qui les raconter. « Jus de fleurs! Jus de fleurs! – (Cette fois c’est moi qui fait!) », jubile-t-elle de sa trouvaille théâtrale, qui consiste à lancer du papier crépon en guise de jus sur la spectatrice-Titania-Reine-des-fées – alors que ce jus est justement la cause ses malheurs. Oui… il faut suivre!

Solo partagé

Le public est intégré au spectacle de façon virtuose : parfois une réplique à dire, parfois une petite action à faire sur scène avant de retourner à sa place, un peu transformé·e. Alexandra-Fleur des pois leur offre un rôle qui ne peut pas rater, rigolo, qui met chacun·e en valeur un instant. Une célébration du théâtre propre à l’œuvre de Tim Crouch, que la compagnie a pris à bras-le-corps, nous explique Marie. « On a eu envie d’axer à fond sur l’interaction, et que cette interaction ne soit pas anecdotique mais une vraie rencontre entre Fleur des pois et le public », ajoute Alexandra. « On veut en faire un partenaire de jeu, lui donner de la place, pas juste lui faire lire des répliques mais le coacher un peu dans l’interprétation. Le prendre au jeu du théâtre, en fait, qu’il puisse vivre ce que nous on vit en tant qu’interprète ! ».

Un beau défi

Le rôle est un sacré tour de force. « J’avais envie d’un gros challenge de jeu, et Fleur des pois est une partition hyper exigeante… qui me faisait un peu peur! », rit Alexandra. « La pièce mêle beaucoup de défis et de niveaux différents : un solo, un texte exigeant inspiré de Shakespeare avec des répliques lyriques et d’autres très décontractées, une partie physique, de l’impro, de l’adresse directe au public, la liberté de faire avec mes fulgurances de jeu et le nécessité d’être dans le présent ». Heureusement, la comédienne est entournée d’une équipe de choc, Marie Brugière à la co-mise en scène et Laurent Baier à la collaboration artistique, qui la coachent dans les différents registres et les ruptures.

Pas de devoirs pour vendredi

Faut-il lire Le Songe d’une nuit d’été avant de venir voir la pièce à Grand-Champ? Marie répond par une belle métaphore : « Le lien avec la pièce de Shakespeare est du même ordre que le lien qu’ont nos rêves avec la réalité. Le matin, en se réveillant, on essaie de retracer la raison pour laquelle on a rêvé de telle ou telle chose… Là, c’est pareil : si on connait Le Songe, on prendra plaisir à faire des liens, mais ce n’est pas nécessaire. Parfois, il n’y a pas de logique, mais on aura vécu le rêve avec la même intensité ».

L’intensité, de toute part, c’est ce qu’on retient de cette pièce. Ça, et le pouvoir de rébellion des petit·e·s, qui, quand on les laisse s’exprimer, nous emmènent un peu ailleurs.

Moi, Fleur des pois
De Tim Crouch
Tout public dès 8 ans (conseillé dès 10 ans)
Vendredi 31 janvier et samedi 1er février 2025 à 18h
Théâtre de Grand-Champ, Gland

Par la Cie La Bête Hirsute : www.labetehirsute.ch

Alexandra Gentile et Marie Brugière
Petit questionnaire de Proust

Qu’y a-t-il dans votre tête juste avant que le spectacle commence?
Alexandra : Wow… J’ai envie de rire et pleurer en même temps, j’ai une sorte de joie et d’impatience de voir les gens, et j’ai hyper peur. Je suis comme ça : « hihi ! haha ! arghh! »
Marie : Moi je suis à la régie son, et quand le public arrive, j’essaie de sentir la salle. J’observe s’il y a beaucoup de monde, peu, s’il y a des enfants, des personnes âgées, s’ils se placent plutôt devant ou derrière, car je sais que ça va être important… Et au bout d’un moment, j’essaie de sentir quand ils sont prêts et quand je peux lancer le spectacle.

Quelle est votre réplique préférée?
Alexandra : « Un sommeil aux jambes de plomb et aux ailes de chauve-souris s’empare du monde. » C’est celle qui me… [sourire ravi, sans finir sa phrase].
Marie : J’aime bien quand Fleur des pois demande à quelqu’un dans le public « T’es dans mon rêve, toi ? ». Je trouve génial d’avoir la liberté d’écrire ça !

Qui vous a le plus inspiré pour cette pièce?
Alexandra : Olaf ?
Marie : Ah ouais, grave, Olaf.
Alexandra : Olaf, dans La Reine des Neiges 2, qui raconte La Reine des Neiges 1. Il est complètement barge.

Théâtre

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Cie Houle - Visuels "Délier"

Délier – Un voyage entre parole documentaire et poétique

Déjouer le silence, c’est ce que nous propose Wave Bonardi dans son projet théâtral Délier porté par la compagnie La Houle. La pièce, qui se jouera du 5 au 8 février à l’Étincelle à Genève, est basée sur des entretiens effectués auprès d’adultes survivant·e·s d’abus sexuels dans leur enfance. Elle se focalise sur « l’après » et les impacts de tels vécus à travers une pluralité anonyme de témoignages afin d’en faire ressortir une perspective sociétale et politique. La parole est au cœur de la proposition artistique dans un ensemble qui se veut documentaire et poétique. Sortie de l’école Serge Martin en 2020, la comédienne, à qui l’on doit notamment Signé Betty en 2024 ou encore L’embarras du choix en 2023, met en lumière ici une thématique trop souvent passée sous silence avec douceur et bienveillance.

Texte et propos recueillis par Marie Butty

Marie Butty : Qu’est-ce qui vous a fait choisir cette thématique?

Wave Bonardi : Le sujet des agressions sexuelles, et des agressions sexuelles sur mineurs m’intéresse et me touche depuis longtemps. Il y a quelques années, j’ai commencé à lire des études sur le sujet et prendre conscience de l’ampleur des chiffres qui sont réellement terrifiants ! En Occident nous parlons d’un enfant sur cinq, c’est-à-dire qu’autour de moi, dans ma rue ou potentiellement dans mon immeuble, il y a au moins un ou plusieurs enfants qui subissent cela. C’est un sujet qui commence à être visibilisé mais en comparaison de l’ampleur du phénomène, ça ne l’est pas du tout encore assez. Il s’agit vraiment d’une question de santé publique. Il y a les victimes directes, et les conséquences sur elles,  et il y également les victimes secondaires – l’entourage. Par exemple, une sœur qui sait que l’autre enfant est victime va intégrer une part de culpabilisation. Cela touche donc encore davantage de personnes que l’on croit. Ainsi, en 2021, j’ai commencé le projet en me plongeant dans la littérature scientifique et je me suis rendue compte que, outre les impacts sur la santé mentale qui semblent évidents, il y a également des impacts énormes sur la santé physique. Par exemple les maladies cardiovasculaires ou endocriniennes sont plus élevés chez les personnes survivantes que dans le reste de la population – sans parler du taux de suicide. Vient s’ajouter à cela la problématique juridique qui pose une grande question d’éthique. Comment faire justice d’un crime qui est l’un des plus graves, puisque l’impact sur la personne est énorme, mais qui ne laisse pas de preuve ? C’est extrêmement compliqué parce que la justice a besoin de preuves et qu’il n’y en a pratiquement jamais. Néanmoins, ce crime est sans preuve mais pas sans traces et c’est précisément cela qui m’intéresse. C’est par cette porte que je me suis enfilée dans le sujet.

Pour monter la pièce, vous vous êtes basée sur des entretiens, donc directement sur la parole des victimes, pourquoi ce choix?

Tout d’abord, je ne voulais pas me concentrer sur un seul témoignage puisque j’avais l’impression que, dans tout ce que je lisais, le témoignage d’une seule personne était systématiquement réduit à un récit individuel. Ce phénomène a pour effet de ne pas l’intégrer dans une question sociétale, de ne pas « dézoomer ». Aborder les conséquences à long terme et non les abus sexuels en eux même prend place dans une optique de mettre en lumière le vécu de ces survivant·e·s et ce qu’induisent ces crimes. De plus, je me suis dit que si je ne parlais pas des abus mais de leurs portées sur la vie, cela permettrait aussi aux spectateur·ice·s la rétention de ces récits. Il y a de la distance, c’est de la violence moins graphique et cela permet de ne pas court-circuiter le cerveau face à de la violence pure et beaucoup trop forte.

Comment se sont passés les entretiens?

Pour pouvoir recueillir cette parole documentaire, j’ai élaboré un questionnaire dans lequel je me suis concentrée sur les troubles du sommeil, le rapport à soi et aux autres, la vie affective et sexuelle, le rapport à la justice et finalement la santé physique. J’ai mis en place ce questionnaire avec une psychothérapeute FSP et ai ensuite fait un appel à témoins. Je l’ai déposé dans des associations destinées aux survivant·e·s d’agressions sexuelles, mais aussi dans les toilettes de bistrots et l’ai fait tourner par bouche-à-oreille. Cela a bien marché, sept personnes ont accepté de témoigner. Ce n’est pas rien, car rencontrer quelqu’un que l’on ne connaît pas pour parler de quelque chose de si intime et traumatique est extrêmement difficile. Puisqu’il s’agit de matière très chargée, j’envoyais le questionnaire deux semaines avant notre rendez-vous afin que les personnes ne soient pas prises de court et puissent choisir si elles avaient envie de répondre à telle ou telle questions. Ensuite je menais l’entretien au cabinet de la psychothérapeute. Elle était présente sur les lieux mais n’assistait pas directement à l’entretien. Elle se tenait à disposition à n’importe quel moment pendant et également dans les semaines qui suivaient notre entretien afin d’accompagner au mieux les personnes qui m’avaient fait confiance.

Suite à cela, comment avez-vous fait pour sélectionner les parties que vous alliez intégrer à la pièce?

Une fois les entretiens terminés, j’avais douze heures d’enregistrement. Choisir a été un long travail puisque j’avais envie de tout garder, tout est important! Cela a été difficile éthiquement de se dire qu’effectivement je devais sélectionner. Faire un montage de ces extraits constitue déjà une manipulation du récit. Pour moi c’était important d’être fidèle à leur parole et donner à entendre ce que ces personnes disent de leur parcours et non ce qu’on a envie de leur faire dire. Entre le silence au moment des faits et les mécanismes de silenciation qui prennent place ensuite, la parole à une place à part. Nommer c’est faire exister, c’est pourquoi la parole est au cœur de la proposition. J’avais également envie d’ajouter une deuxième parole – poétique cette fois – afin qu’il y ait une transcendance, une transformation par la parole également. J’ai donc écrit, sur la base des témoignages et de la documentation, cette partie poétique. Au départ, je me disais que ces deux paroles – documentaire et poétique – allaient se mêler, se mélanger. C’est ce que j’ai tenté de faire pendant la sortie de résidence au Centre Culturel des Grottes (GE), en janvier 2023. En reprenant cela quelques mois plus tard, j’ai eu le sentiment qu’en les mélangeant elles se diluaient : la parole documentaire perdait en force et la parole poétique de même. Il fallait ainsi trouver une autre façon de les mêler. J’ai donc décidé de faire deux parties : la parole documentaire en premier qui provoque et débouche sur la parole transformée.

Cie Houle - Visuels "Délier"

Photo ci-dessus et photo de haut de page: Délier © Diana M Photography

Était-ce difficile de créer quelque chose de beau à partir de cette matière traumatique ?

Je ne sais pas si l’objectif en écrivant était de faire du beau mais effectivement, dans la démarche générale, il y avait la question de la manière avec laquelle les personnes se sont construites avec ce vécu, il y a donc un aspect de guérison et de résilience. Dans ce vécu il y a des choses qui peuvent être difficiles à entendre mais la beauté est déjà là-dedans. Il y avait également là une balance à faire, car oui, j’avais envie de parler d’espoir et de guérison, mais en même temps si je donne trop d’importance à cela, c’est comme si je disais: « Ah oui ben en fait tout le monde est guéri ! ». La transcendance et la force de raconter ces parcours-là est belle. Aussi parce que ce sont justement des récits de survie et de résilience qui peuvent parler à tout le monde. La lutte de ces personnes pour se réapproprier leurs corps et les parties d’elles-mêmes, c’est quelque chose qui peut toucher de manière générale car on n’a pas besoin d’avoir vécu une agression sexuelle pour avoir un rapport au corps compliqué. Avoir la souveraineté de soi-même est une chose qui parle à chacun∙e de nous. Je n’avais pas la beauté à proprement parler en tête, mais j’avais globalement envie de douceur avec ces récits et avec le public.

Délier
Du 5 au 8 février à 19h30
Théâtre de l’Étincelle, Maison du Quartier de la Jonction, Genève
www.lahoule.ch


Théâtre

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La Crise - Carole Parodi

La Crise – Un vent de légèreté au Théâtre de Carouge 

Adaptée du film de Coline Serreau datant de 1992 et mise en scène par Jean Liermier, La Crise nous fait rire du début à la fin et trouve un écho en chacun∙e de nous.  

Texte de Frida 

Un matin, Victor (Simon Romang) se réveille sans sa femme à ses côtés. Un mot laissé sur la table lui apprend que celle-ci l’a quitté. En arrivant au travail, son supérieur lui signifie son licenciement. Ces deux bouleversements, dont il ne comprend pas la cause, l’amènent progressivement à poser un regard plus lucide sur lui-même et le guident vers de subtils changements dans son comportement. Il sort de sa trajectoire égoïste pour s’ouvrir à celles et ceux qui l’entourent. 

Cette évolution n’est pas simpliste, elle s’opère grâce à des situations concrètes. La rencontre avec Michou (Romain Daroles), un individu perdu, gentil à l’excès, touchant et drôle à la fois, joue un rôle décisif dans sa transformation. Le développement de leur relation aide tant Victor à devenir plus sensible aux vicissitudes affectant ses proches, que Michou à s’ancrer et à construire davantage son futur. Les paradoxes et les défauts des protagonistes  sont certes mis en exergue dans cette pièce, mais sans jamais les condamner. Jean Liermier a choisi une pièce qui mêle profondeur et légèreté, et qui fait assurément du bien. Nous rions de situations de crise, de situations courantes et de personnages humains et faillibles. Nous nous reconnaissons dans ces protagonistes rempli∙e∙s de contradictions.  

La Crise - Carole Parodi

Photos: Carole Parodi

Huit comédien∙ne∙s interprètent une galerie de personnages – jusqu’à huit rôles différents, pour Baptiste Gilliéron ! – et jonglent avec les émotions. Les métamorphoses, appuyées visuellement par les perruques, les styles vestimentaires variés et la posture corporelle propre à chaque protagoniste, s’enchaînent sans un faux-pas. Le choix des acteur∙ice∙s est parfait, leur jeu étant extrêmement juste. Les nombreuses scènes se succèdent de manière fluide. La mise en scène insuffle dès le début un rythme à la pièce qui n’est jamais rompu.  

L’écriture de Coline Serreau reste d’actualité, évoquant des sujets tels que l’émancipation d’une mère, l’hypocrisie de certains hommes politiques ou l’écologie. Cependant, ce n’est jamais réalisé de manière dogmatique. L’autrice dépeint une société ébranlée mais qui ne se limite pas à cela. Les personnages, dans leurs incohérences et peut-être grâce à celles-ci, cherchent à dépasser leur état pour trouver davantage de sens. Et si nous pouvons éclater de rire à la vue de nos travers et de ceux de nos contemporain∙e∙s c’est que l’espoir n’est pas si loin. 

Les réactions du public montrent l’engouement que suscite cette pièce. Les applaudissements viennent ponctuer les délicieux échanges entre les comédien∙ne∙s. Nous pouvons notamment mentionner l’impeccable tirade de la sœur de Victor (Camille Figuereo) sur son choix d’habiter seule ou les performances téléphoniques de Michou qui tente de substituer, à sa diction brouillonne, un accent snob. À la fin de la représentation, nous n’avons pas vu passer les deux heures. Les commentaires fusent et autour de nous, le qualificatif « excellent » revient à maintes reprises. Plusieurs spectateur∙ice∙s ayant vu le film n’hésitent d’ailleurs pas à affirmer que l’adaptation de La Crise réussit un pari difficile, celui de nous faire oublier les acteur∙ice∙s du long-métrage, qui incarnaient déjà magnifiquement les personnages. Ce sera sans doute l’une des meilleures pièces de théâtre de 2025 sur la scène romande.  

 

Humour Théâtre

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L'importance d'être Constant. Photo: Dwayne Toyloy

L’importance d’être Constant – une société en représentation permanente

Le Cercle Littéraire Yverdon (CLY) entame un second siècle ! Au fil de son existence, la troupe a prouvé son attachement aux vaudevilles, s’est frottée quelques fois au théâtre soviétique, a fait des incursions tant chez Molière que chez Sacha Guitry et, à l’occasion de ses 100 ans l’année dernière, a même monté l’ambitieuse comédie musicale Cabaret. Jamais encore elle n’avait approché Oscar Wilde. C’est chose faite désormais, avec L’importance d’être Constant, qu’elle présente du 31 décembre au 4 janvier au Théâtre Benno Besson.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Photo: Jack/Constant (Amérouche Mansouri) et Lady Bracknell (Florence Fleurimont)

Des personnages colorés et irrévérencieux font irruption dans la grisaille hivernale de la nouvelle année. L’importance d’être Constant, écrite en 1895, se revendique une comédie de mœurs joyeuse. Son intrigue suit deux amis, Jack et Algernon, qui empruntent de temps à autre le pseudonyme de Constant, tantôt pour s’amuser ou se tirer d’affaires, tantôt à des fins romantiques.

Vincent Jaccard, qui met en scène le CLY depuis plus de vingt ans, relève que le style de cette comédie diffère des vaudevilles français qu’a pu jouer sa troupe. « On est dans la même époque que Feydeau mais ici, pas d’amant dans le placard ou de “ciel, mon mari”. Ça se joue ailleurs, notamment sur des questions d’identités ».

L’importance d’un texte bien dit

Pour le metteur en scène, l’enjeu de cette comédie est le texte lui-même, tout choix de mise en scène n’étant qu’artifice secondaire. « C’est une pièce très bien écrite qui demande un énorme travail de texte : s’il est joué juste, on pourrait simplement s’assoir en rang sur des chaises, en training, et la pièce serait intéressante ». Intransigeant avec ses comédien·ne·s, qui répètent deux fois par semaine depuis la rentrée 2024, il garde les oreilles grandes ouvertes, bannit le surjeu tout comme le naturalisme, qui ne conviendrait certainement pas à ces personnages extravagants de la bonne société londonienne, dont les interactions s’apparentent à du théâtre. « Ils sont constamment en représentation et aiment s’écouter parler. Ils sortent chez les uns et les autres, toujours dans le même cercle, et tout est occasion de trouver le bon mot pour dire du mal des autres. Tout le plaisir est dans le verbal. »

Petite sélection de répliques acerbes

Par conséquent, on lui demande de nous lire une réplique qu’il trouve particulièrement savoureuse. Sortant son script annoté, il en choisit une parmi celles de Lady Bracknell, pour l’acidité avec laquelle elle parle des autres femmes : « Trente-cinq ans est un âge très séduisant. Il y a dans la bonne société de Londres un grand nombre de femmes de très haute naissance qui de leur plein gré ont eu trente-cinq ans pendant des années. Lady Dumbleton en est un excellent exemple. Pour autant que je sache, elle a trente-cinq ans depuis son quarantième anniversaire, il y a déjà des années de cela ». Et de glisser ensuite avec amusement la célèbre: « Perdre un parent peut être considéré comme un malheur, en perdre deux s’apparente à de la négligence ».

Étant restée regarder un bout de répétition, on a nous-même relevé celle-ci: « L’essence même d’une histoire d’amour, c’est l’incertitude », pas tant pour son aspect comique que pour son cynisme et le besoin – ou non – de le contredire.

Ainsi, L’importance d’être Constant sera l’occasion de rire avec légèreté de l’évidente mauvaise foi de tout un petit monde, en faisant bon usage de son privilège de spectateur·ice.

L’importance d’être Constant
Par le Cercle Littéraire Yverdon
Du 31 décembre 2024 au 4 janvier 2025
Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains
www.cly.ch


Théâtre

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FaltaLady©JeanneQuattropani

Et si nous n’étions pas toutes des Falta Lady ?

Lorsque l’on entre dans la salle, le décor est posé : deux femmes et un homme jouent au volleyball tandis qu’une autre s’affaire à autre chose sur fond de la chanson La Madrague. La pièce commence. On reconnaît rapidement les trois icônes : Audrey Hepburn, Brigitte Bardot et Marylin Monroe.

Texte de Marie Butty

La pièce s’intitule Falta Lady, la femme manquante. Elle a été conçue par les trois actrices présentes sur scène – Danae Dario, Lisa Veyrier, Sarah Calcine – et produite par la compagnie Cie Boule à Facettes.

Loin d’un spectacle biopic sur les vies de ces actrices que l’on connaît trop bien, cette production nous propose d’envisager leurs humanités, de se défaire de tout l’imaginaire et des étiquettes qui surgissent à l’évocation de ces trois noms pour les considérer avant tout comme des femmes comme vous et moi. Pour ce faire, la pièce les met en scène dans des situations proches de notre quotidien.

Réunir ces trois femmes en même temps sur une seule et même scène permet de réfléchir aux similitudes qui les ont emprisonnées et ont fait d’elles des icônes dont l’image leur échappait. La pièce analyse le regard empreint de male gaze que nous avons porté et que nous portons encore sur la vie de ces actrices. Le passage de l’image publique à l’intimité de ces femmes permet de relier l’histoire individuelle à celle de l’histoire collective et de rapprocher les problématiques auxquelles elles ont dû faire face à celles de toutes les femmes – comme le rapport au corps, au temps qui passe, à l’image, au regard de l’autre, à la nécessité de rester désirable ou encore aux stéréotypes de la femme-mère, la femme-enfant etc..

La présence d’un homme tout au long de la pièce – Arthur Viadieu – permet également d’ajouter une dimension intéressante : celle des rapports femmes-hommes et de leurs dynamiques.  De plus, bien que les actrices présentes appartiennent à un temps passé, la pièce réussit le tour de force de les relier au temps et thématiques contemporaines afin de mettre en lumière la continuité des problèmes d’hier sous d’autres formes ou parfois même à l’identique. Bien que les thématiques évoquées, importantes, puissent parfois être synonymes de crispations dans les rapports femmes-hommes et dans l’espace médiatique et politique, la pièce les aborde brillamment sous le prisme de l’humour, ce qui lui apporte une certaine légèreté. Le pari est donc une réussite et ainsi, entre intime et regard extérieur, passé et présent, la pièce connecte des univers et des humanités en apparence éloignés et fait émerger des réflexions fructueuses dans une ambiance joyeuse et pleine d’humour.

Falta Lady

Théâtre

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La Famille Don Juan

La Famille Don Juan

Leana Durney et Davide Autieri, chanteur·euse·s et comédien·ne·s de la compagnie Comiqu’Opéra, sont passé maitres en la matière lorsqu’il s’agit de mêler, non sans une pointe d’humour, les classiques de l’art lyrique et du théâtre. Après l’hilarant Figaroh!, la plume a recommencé à chatouiller ce duo aux multiples talents. Tous deux ont imaginé La Famille Don Juan, un huis-clos – toujours inspiré des oeuvres de Molière et de Mozart – dans lequel un inspecteur exalté enquête sur la mort de Don Juan. Pour ce faire, il interroge les convives présent·e·s… dont les différents récits écorneront pour le moins l’image du séducteur. Qui est victime, suspect ou coupable? Et si au fond tout était une question de point de vue?

Les deux auteurs de la pièce s’entourent du comédien Julien Héteau et de la pianiste Alexia Roth, que la trame met à contribution elle aussi.

Informations pratiques:

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Chœur des amants

Chœur des amants

Dans cette pièce créée en 2007, l’auteur et metteur en scène Tiago Rodrigues fait parler deux amant·e·s en même temps. Leur voix se superposent pour raconter un épisode intense de leur vie, celui qui a failli les séparer à jamais, leur enlever le temps qu’ils pensaient avoir, sans vraiment y penser.

Ils racontent deux versions légèrement différentes de la même histoire. Parfois d’un souffle synchrone, parfois le souffle court, lorsque celui de l’autre vient à manquer. Leurs voix sont la mélodie d’une vie passée à deux, témoignage de l’évolution d’une relation sentimentale, entre quotidien et événements imprévus. Intime, la mise en scène nous fixe aux deux comédien·ne·s, Alma Palacios et David Geselson, et nous questionne avec poésie et délicatesse sur nos relations et notre façon de passer le temps qui nous reste.

Informations pratiques:

Mercredi 6 novembre 2024 à 20h
Jeudi 7 novembre 2024 à 19h
Le Reflet – Théâtre de Vevey
www.lereflet.ch

 

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Seasons

Seasons

Seasons est un spectacle original mêlant théâtre, cinéma social et musique. Il raconte les vies et les quêtes de trois personnages habitant dans le même immeuble, qui se croisent sans arrêt mais qui ne se voient pas vraiment, pris dans la solitude et la distance émotionnel des grandes villes. Leur histoire se déroule sur scène, tandis qu’à l’écran, ils évoluent comme dans une réalité parallèle. Accompagnés par l’orchestre Capella Mediterranea, la soprano Mariana Flores et les chanteurs Arezki Aït-Hamou et TK Russell Kadima sont liés par un enchaînement musical commun, allant de la musique populaire contemporaine à la musique classique.

Informations pratiques:
Du 25 au 29 octobre 2024
La Cité Bleue, Genève
Tarifs: de 15.- à 65.-
www.lacitebleue.ch

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