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Le théâtre : un outil de lutte à part entière

Ces dernières années, nous assistons à une augmentation des propositions théâtrales ayant pour objet les violences sexuelles. Loin de n’offrir qu’une représentation de cette thématique, les pièces s’inscrivent plus globalement dans la lutte contre les violences sexuelles.

Texte et propos recueillis par Marie Butty

Le domaine cultuel, miroir de la société et de ses problématiques, n’échappe pas à la visibilisation croissante donnée aux violences sexuelles, grâce, en partie, au mouvement #MeToo. Ainsi, de plus en plus d’offres culturelles abordent cette thématique sociétale d’envergure par le biais de l’art et, notamment, du théâtre. Toutefois, plus qu’un simple reflet du monde, ces propositions théâtrales sont partie prenante d’une lutte au long cours amorcée il y a déjà des dizaines d’années. Comme le souligne la comédienne Wave Bonardi, qui a traité des conséquences des abus sexuels sur mineurs à l’âge adulte dans sa pièce DÉLIER en février dernier (www.l-agenda.ch/delier-wave-bonardi) : « Les personnes qui étudient les questions autour des agressions sexuelles constatent que nous oublions les chiffres, bien qu’ils soient aujourd’hui disponibles et maintes fois répétés. Le théâtre permet de toucher d’une façon différente et parfois complémentaire à ces données, à la lecture d’un article, d’un essai ou du visionnage d’un témoignage à la télévision. » Les pièces offrent ainsi une autre porte pour envisager un sujet qui, bien que de plus en plus abordé, reste un tabou soigneusement emballé dans des couches de silences par une société qui ne cesse de vouloir faire la sourde oreille. Mais qu’est-ce que le théâtre offre qui diffère d’autres moyens de représentations de la thématique ? La production culturelle possède-t-elle un pouvoir particulier qui l’inscrirait pleinement dans la lutte contre ce type de violence ?

Délier lors des représentations à l’Étincelle en février 2025
Photo: Sébastien Moritz

Le théâtre comme espace de visibilisation et de réflexion

Tout d’abord, la mise en lumière d’une thématique qui se veut silenciée par la société en son sein même est un geste fort. En faisant des violences sexuelles un sujet culturel, la société lui reconnait son importance et son existence dans l’espace public. Dans ce sens, la notion de tabou est mise à distance, puisqu’il s’agira de traiter la thématique et d’en parler. À ce propos, Nuria Manzur-Wirth, dont les représentations de la pièce Seuil débuteront en novembre à Montreux (voir encadré), explique qu’elle souhaite que sa mise en scène puisse aider à construire une prise de conscience du besoin de parler de ces sujets : « J’aimerais que la parole puisse se dénouer, qu’on puisse formuler un espace de réflexion autour du systémique qui s’inscrit dans ces situations, encore tellement fréquentes, pour ne plus avoir honte d’en parler. Il faut que l’on puisse nommer ces faits, en investiguant ce qui opère là-dedans, pour désamorcer les mécanismes d’emprise et surtout cesser d’en faire un tabou. » Toutefois, pour pouvoir apporter des éléments constructifs au débat, les productions théâtrales doivent aujourd’hui se réinventer : « Nous avons besoin de sortir d’un discours uniquement accusatoire, de transcender l’individuel, afin de créer un espace de questionnement qui implique les différentes personnes et aspects dans l’engrenage (y compris les potentiels agresseurs et le système à part entière, en commençant par celui de l’institution familiale jusqu’au corps normatif et légal de nos sociétés). Sans cela, les choses ne vont pas bouger ! C’est pour cette raison que la pièce se veut une invitation à explorer les possibilités de créer un dialogue sociétal. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, il existe une multitude de zones grises qu’il s’agit d’aborder et de thématiser », souligne Nuria Manzur-Wirth. L’heure est donc à la mise en perspective, à la remise en question d’un système qu’il faut décortiquer pour en comprendre les rouages et transformer leurs fonctionnements. En ce sens, le théâtre offre une opportunité particulière, un levier pour s’interroger plus globalement.

BE – longing, Nuria Manzur-Wirth. Photo ©Julie Masson

On retrouve cette même volonté de sortir de l’individuel, sous une autre forme, dans la pièce DÉLIER. Dans son seule en scène, la comédienne a mêlé entre eux différents témoignages dont elle se fait la porte-voix. Le but de ce procédé était de pouvoir désindividualiser le témoignage et de l’inscrire dans un ensemble de voix, celle des victimes, afin de « dézoomer » et d’en faire une question sociétale. En effet, bien souvent, les récits de violences sexuelles sont réduits à des témoignages individuels, des cas exceptionnels, dans lesquels le bourreau serait un monstre qu’il conviendrait d’enfermer une fois pour toutes pour régler cette situation hors du commun. Toutefois, cette vision simpliste fait fi de l’ampleur de la problématique des violences : il ne s’agit pas de récits isolés, mais bien d’un problème systémique, ce dont la pièce témoigne avec brio. Ainsi, en plus de visibiliser un tabou, si ce n’est le plus grand, de nos sociétés, la création théâtrale permet une transformation et une prise de distance vis-à-vis de la thématique qui offre une ouverture systémique et appelle à la réflexion. Nuria Manzur-Wirth explique que dans les arts vivants, « le jeu en soi met en place une distance. On peut parler de choses bouleversantes, intriquées et complexes, pour jouer avec les possibilités de compréhension qui se déploient par le biais de cette distance. »

La symbolique de l’inversion des rôles

En parallèle de l’espace de réflexion, la mise au centre de la victime dans les représentations de récits de violences offre un espace pour une parole si longtemps silenciée et volée par plusieurs biais. Les pièces font de la victime le sujet, ce qui va à rebours du discours habituellement relayé dans la sphère publique, comme celui des médias par exemple, qui se focalise principalement sur l’auteur·ice en effaçant complètement les victimes du tableau. La parole des victimes est également dérobée par les violences elles-mêmes, qui sont souvent subies en silence sous l’effet de sidération. Parfois, plus particulièrement dans les cas de violences sexuelles sur mineurs, la parole est imposée par l’auteur·ice qui déforme les perceptions, notamment en qualifiant leurs actes « d’amour incompris de la société actuelle ». Les personnes concernées par les violences sexuelles sont reléguées au statut d’objet par leur agresseur·se, elles sont considérées comme des choses dont on se sert pour assouvir un désir de domination. Elles n’existent plus en tant qu’êtres humains. Ainsi, le fait d’être à nouveau sujet comporte une notion de reprise de pouvoir sur la parole, mais également sur un passage symbolique d’objet à sujet, ce qui constitue une symbolique forte. Clémence*, une des survivantes qui a confié son récit dans le cadre du projet DÉLIER raconte qu’elle s’est vraiment sentie actrice dans le projet. Il y a donc une véritable reprise de possession de sa propre histoire grâce à la représentation théâtrale.

Un effet thérapeutique ?

Au vu de la fréquence de ce type de violence, il y a également lieu de considérer l’impact potentiel de ces pièces sur le public. En effet, lors des spectacles, il y a de fortes chances qu’une grande partie de la salle soit directement concernée par ces violences. Assister à une représentation traitant de cette thématique peut avoir pour effet de prendre conscience que l’on n’est pas seul·e, que les ressentis suite à un abus sexuel sont valides et normaux. Wave Bonardi relève que le fait d’être spectateur·ice de ces récits est très légitimant pour une personne ayant subi des violences : « cela rend palpable cette chose insaisissable, cela traduit toutes les sensations ». En effet, mélanger les mots, les images et le corps permet à chacun·e de se reconnaître avec l’un ou l’autre de ces médiums, suivant sa sensibilité. La comédienne constate également que les personnes qui sortent de sa pièce ne sont pas abattues : « Elles sont touchées et affectées et viennent me remercier. Souvent, quand il y a une prise de conscience, les personnes se sentent très vite accablées, impuissantes, car elles ne savent pas qu’en faire. Avec une œuvre artistique, il y a déjà des pistes. Une personne m’a parlé de rage joyeuse, d’espoir, de transformation. » Cette puissance thérapeutique rejoint les propos de Clémence* : « Participer à ce projet a été une expérience très forte. Nous sommes plusieurs voix, portées par Wave, ce qui crée une sorte de communauté des survivantes. Quand on vit ce genre de chose, on se construit avec, seule dans son coin. Ce projet permet de se rendre compte qu’on a vécu des choses similaires et que nous formons un tout, une voix des survivantes. On appartient à quelque chose de plus grand qui se matérialise ici dans le jeu et la voix de la comédienne. On n’a pas toutes utilisé les mêmes mots, les mêmes expressions, mais c’est vrai que, plusieurs fois, je me posais la question : est-ce que c’est moi qui ai dit ça ? J’ai clairement ressenti des effets miroirs dans ce que j’entendais, qui n’étaient pas mes mots et mes citations. J’espère que d’autres personnes ont pu s’identifier à nos voix et que le message a été porteur d’espoir pour ces gens. »

Délier lors des représentations à l’Étincelle en février 2025
Photo: ©Sébastien Moritz

Dans une même perspective, Nuria Manzur-Wirth évoque la possibilité d’agir sur la culpabilité ressentie lors de telles agressions : « j’espère que cela puisse soulager la culpabilité car c’est une des choses que l’on traite peu. Dans la pièce, j’analyse la logique du désir, le rapport entre les personnes (qui est normalement un rapport de pouvoir et de force). Cela peut apporter une autre perspective pour mieux comprendre la structure du consentement ou du non-consentement et ainsi, peut-être, aider à ne pas s’en vouloir d’avoir ressenti, dans certains cas, un désir à un moment donné, sans avoir compris où ce désir pourrait mener. »

Un endroit de justice

Nous le savons aujourd’hui, la justice est souvent déceptive à l’endroit des victimes. Elle ne les entend pas, ne reconnait pas leurs vécus et les maltraite souvent par le biais des répétitions demandées des récits auprès des diverses instances, de la longueur excessive des procédures, de la possibilité de mise en place de procédures baillons par les agresseurs, des coûts exorbitants  ou encore par des acquittements à répétition. Face à cette constatation, le théâtre peut incarner un espace de justice là où celle de l’état est défaillante. Tout d’abord, il offre une reconnaissance. À ce sujet, Wave Bonardi explique que le théâtre est un endroit public, assister à une pièce se vit de manière collective. La représentation des violences sexuelles dans cet endroit permet une reconnaissance collective du vécu, où les victimes ont droit à la parole et surtout sont entendues, contrairement aux procédures judiciaires. Vivre ces moments dans un cadre privé, avec sa famille ou ses amis a également une énorme valeur, mais le fait que cette thématique soit un objet culturel dont la reconnaissance se fait dans un endroit public offre déjà une reprise de pouvoir gigantesque qui pallie à ce que l’institution est incapable de fournir actuellement.

Toujours en lien avec la justice institutionnelle, Wave Bonardi ajoute qu’elle ose espérer que les représentations de plus en plus récurrentes de cette thématique dans le domaine culturel vont inévitablement atteindre l’espace judiciaire de manière indirecte. En effet, en se saisissant d’une thématique, les représentations ajoutent de la compréhension, des explications et sensibilisent le public, tout en démontrant qu’il s’agit d’un sujet d’importance pour la société. Ces évolutions du droit par le biais du domaine culturel ont bel et bien eu lieu, comme cela a été notamment le cas en France pour la littérature, puisque l’ouvrage Le Consentement de Vanessa Springora a été le déclencheur de l’évolution législative sur la protection des mineurs quant au phénomène d’emprise.

Des outils de médiation

Finalement, en plus d’offrir un espace de réflexion et de réparation, les pièces peuvent servir la prévention et l’éducation des plus jeunes. Comme le souligne Nuria Manzur-Wirth, le travail pédagogique pour prévenir ce type de violence est très important, surtout chez les petits : « il faudrait mettre en place des outils pour que l’articulation verbale de ces situations puisse se construire ; que les personnes adultes participent à la formulation d’une parole qui institue, chez l’enfant, la base d’une compréhension adaptée à son âge, dans le but de distinguer et nommer manifestement ses propres limites. » L’idée du projet Seuil s’accompagne d’une volonté de médiation qui envisage, notamment, des représentations dans les gymnases, suivies d’ateliers sous forme de bords de scène avec un·e psychologue spécialisé·e et un·e représentant·e du domaine légal. Ceci afin de travailler à la construction d’un espace de parole, de réflexion et d’échange sécurisé. Cette volonté est également présente dans le projet DÉLIER : « C’est une pièce que j’ai envie d’amener aux adolescents », nous confie Wave Bonardi. Elle ajoute qu’une telle pièce peut avoir un rôle préventif, notamment pour des thématiques comme le consentement. Dans cette perspective, la représentation des violences sexuelles par le biais du domaine culturel constitue une piste extrêmement intéressante dans la lutte.

Au-delà de l’art

Le choix de représenter les violences sexuelles au théâtre va donc bien au-delà de l’art. Il s’agit d’un autre moyen de lutte, d’un outil supplémentaire pour remettre le monde à l’endroit. Wave Bonardi relève qu’aller sur scène et dire ces mots-là est un acte tant poétique que politique. En ce sens, Nuria Manzur-Wirth conclut que, bien que le théâtre ne puisse pas changer le monde, il peut constituer une pierre à l’édifice de la lutte contre cette forme de violence, en (dé)montrant certains de ses mécanismes de coercition et de force.

Nuria Manzur-Wirth. Photo: ©Alain Wirth

Seuil
Cie les Eaux Courantes

  • Du 27 au 30 novembre 2025
    Décal’Quai, Montreux
    Billets : www.petzi.ch

Seuil est un monologue joué par Nuria Manzur-Wirth, tiré de son recueil de poèmes Peaux (Éditions d’en Bas, 2023). Le poème parle d’un viol que l’autrice a subi à l’âge de 15 ans par un homme majeur, de deux fois son âge. Ce témoignage parcourt, à l’aide de la voix poétique, les sauts entre l’adolescente et la femme adulte, ce qui permet d’accompagner le public dans un espace de réflexion. Avec cette pièce, la comédienne met en lumière l’éveil du désir chez une adolescente, dans la douceur et l’innocence qui lui sont propres, les débuts de compréhension de la séduction, du rapport à l’autre, et les met en parallèle avec le désir adulte qui prend, chez lui, toute une autre forme et direction. Elle explore les zones grises et les dynamiques de pouvoir tout en relevant ce qui a été perdu : l’innocence.

DÉLIER

Reprise à la saison 26/27. Infos à venir: www.lahoule.ch

Délier

DÉLIER est un seule en scène qui traite des impacts à long terme des agressions sexuelles sur mineur·e·s, que ce soit sur le rapport à soi et aux autres, la vie affective et sexuelle ainsi que sur la santé mentale et physique. Un voyage entre parole documentaire issue d’entretiens menés auprès de survivants·es et parole poétique.

Le spectacle traite de l’adulte et non des abus en eux-mêmes. Il donne à voir des mues. Ici, il est question d’intégrité et même de notre intégrité collective. Quelle que soit notre histoire, nous avons tous·tes besoin et droit au pouvoir sur nos corps.

« Délier » est une langue. Une langue qui dit la fragmentation, qui refuse d’être indicible et lutte contre l’invisible.

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Le duo Invernomuto, en résidence à la Becque jusqu’à fin juillet. Crédit La Becque

Décoloniser la nature, réinventer l’art

Peut-on militer avec des pinceaux, des capteurs ou des sculptures végétales ? Face à l’urgence climatique, de nombreux·ses artistes s’engagent, explorant de nouveaux langages pour alerter, mobiliser ou inventer des futurs désirables. L’art écologique, dans sa pluralité de formes, mêle critique, poésie et recherche de solutions concrètes.

Sujet: Mélissa Henry

Au-delà des dénonciations directes au travers d’œuvres militantes – comme le sont celles de la Zurichoise Ursula Biemann Circular Flow au Kunstmuseum de Bâle ou plus récemment More Than Human au Design Museum de Londres – des artistes infusent leur engagement au travers de leur art, diffusant leur message au moyen de prises de consciences individuelles.

L’engagement sous-jacent mais puissant

Depuis six ans, La Becque, résidence d’artistes, à la Tour-de-Peilz, en témoigne. Son directeur, Luc Meier est convaincu que « les questions de durabilité sont amenées naturellement par les artistes eux-mêmes ». Le jury de sélection des projets de La Becque « valorise les décalages de perspective quant à la technologie et à la décolonisation de la nature afin de tisser des liens entre des éléments de réflexion, des interlocuteurs », relève Luc Meier.

L’artiste chilienne Nicole L’Huillier, en résidence au printemps 2023, a ainsi conçu des sculptures sonores aux airs de manifeste écologique. Un microphone à membrane vibratoire fusionne les signaux individuels en un bruit collectif, tandis que volantín 1, un dispositif sonore porté par des cerfs-volants, donne à entendre les mouvements du vent. Une manière d’explorer les modes vibratoires du vivant, dans une esthétique sensorielle et poétique.

La Becque

La Becque, résidence d’artistes, à la Tour-de-Peilz.  © La Becque

L’environnement de La Becque, située au bord du lac, ne peut qu’inciter les artistes à parler nature. Les artistes résident·e·s se rejoignent sur la sérénité qu’inspire ce paysage époustouflant, comme Nicole L’Huillier le souligne sur le site de l’institution : « la résidence à La Becque était comme un refuge hors du temps, où nous pouvions dériver, ralentir, expérimenter librement, nager, lire, réfléchir, partager et écouter ».

Selon le directeur, c’est aux artistes de choisir de s’emparer des sujets de militantisme écologique. Et de citer le projet d’exposition du photographe italien Armin Linke, prospecting ocean, qui a plongé durant plusieurs années dans les institutions politiques et scientifiques qui gèrent l’exploitation et la préservation des fonds marins. Avec sa perspective extérieure et décalée, il a mis en perspective des éléments et invité le public à rassembler les pièces du puzzle.

L’artiste offre des clés de lecture variées sur les débats contemporains autour de l’écologie. « Selon moi, développer un centre de savoirs et de développement comme on le fait au sein de La Becque est d’une grande richesse », souligne Luc Meier. Parmi ces sujets, une question le taraude : comment dialoguer avec d’autres espèces qui nous entourent ?

Dialoguer avec le vivant

En résidence jusqu’à fin juillet, les artistes italiens Simone Bertuzzi et Simone Trabucchi forment le duo Invernomuto. Ils développent actuellement le projet Triton, une œuvre transmédia qui traduit les interactions de tritons résidents d’un bassin rempli d’eau de pluie dans la roche de la Pietra Perduca, dans la vallée de la Trebbia en Italie, d’où sont originaires les artistes. Une sculpture transmettra sons, textes et communications visuelles invitant à une réflexion profonde sur les liens complexes entre nature, perception sensible et technologies numériques.

Le format est aussi une expérimentation. Cette œuvre sera mise à la disposition des contributeur·ice·s de manière individuelle, qui pourront l’emporter à domicile pour échanger littéralement avec l’œuvre, et, indirectement, avec les tritons.

Enregistrées en temps réel, des données telles que la luminosité du lieu, le niveau de l’eau, les mouvements de tritons dans le bassin, sont traduites en « comportements » de la part du dispositif technologique. « La vie de notre être artificiel est connectée à la vie de cet écosystème réel, entretenant un dialogue perpétuel », explique Simone Bertuzzi.

« Vous devez coexister avec le dispositif. Donc partager votre lieu de domicile, vos habitudes, avec le dispositif, qui va écouter et réagir à votre environnement et votre comportement, dans un dialogue abstrait. » Un peu comme un être vivant non humain dont on devrait prendre soin : au lieu d’un animal ou d’une plante, c’est un dispositif. Et la personne contributrice peut alors interagir avec la sculpture technologique nommée Triton.

Chacun·e est responsable, durant une période, de cette sculpture, qui devient une œuvre collective, fruit des interactions de chaque personne avec le dispositif. De l’autre côté du dispositif, en Italie, où les micros, caméras et capteurs sont installés, les tritons vivent leur vie paisiblement. Et les artistes saluent les efforts locaux pour maintenir l’écosystème du bassin. Une reconnexion au vivant et aux territoires, allant à contre-courant de la mondialisation du monde de l’art.

Le duo Invernomuto, en résidence à la Becque jusqu’à fin juillet. Crédit La Becque

Le duo Invernomuto, en résidence à la Becque jusqu’à fin juillet
 © La Becque

Le réchauffement climatique matérialisé par la fonte d’une sculpture

Outre les propos qui dénoncent et le militantisme qui infuse les différents projets, les matériaux utilisés représentent aussi une forme d’engagement à part entière : déchets récupérés, objets recyclés, végétaux… L’art devient écoconçu, en cohérence avec son message. Des collectifs comme la ressourcerie Materiuum à Genève, ainsi que des artistes, intègrent l’écoresponsabilité dans leur démarche, tout en questionnant nos modes de consommation.

C’est le cas de l’artiste brésilien Diambe, qui interroge les comportements sociétaux au travers d’œuvres pluridisciplinaires, mêlant chorégraphie, sculpture, peinture et textiles à base de matériaux végétaux. Son premier acte militant, nous souffle-t-il, consistait en une chorégraphie autour d’une sculpture publique à Rio, dont il avait enflammé la devanture en signe de protestation contre cette statue à l’effigie d’un colonisateur. Parce qu’il a étudié le droit à l’université, Diambe avait connaissance d’une loi autorisant les chorégraphies dans les espaces publics, à condition qu’elles ne perturbent pas la circulation ni ne dégradent le patrimoine. En respectant la distance réglementaire, l’artiste a mis le feu devant la statue, provoquant l’effet escompté sans pour autant être inquiété des autorités. « C’était un message symbolique. Suite à cela, j’ai commencé mes sculptures avec des racines, des végétaux, des patates douces, des ignames, qui en disent beaucoup sur une culture alimentaire ».

Résident de La Becque à la Tour-de-Peilz jusqu’en juillet 2025, Diambe façonne des sculptures en cire d’abeille afin d’étudier les notions de permanence et de périssabilité face au réchauffement climatique. Pour assembler les moules qui formeront sa sculpture, la cire d’abeille est chauffée. Contrairement à l’environnement urbain de São Paulo, où les abeilles venaient le voir sitôt la cire fondue, Diambe s’amuse en expliquant qu’en Suisse, les abeilles ne sont nullement intéressées par ses sculptures, l’environnement étant plus riche qu’en milieu urbain. « C’est à moi d’aller vers les abeilles, et non l’inverse ». Pour opérer cette véritable « décolonisation », Diambe a fait appel à un apiculteur, qui lui a fourni du nectar à déposer sur les sculptures. 

L’artiste brésilien Diambe devant ses sculptures de bronze et de cire d’abeille

L’artiste brésilien Diambe devant ses sculptures de bronze et de cire d’abeille

Le choix de la Suisse comme environnement de réflexion et de création permet également à l’artiste de pouvoir sculpter et documenter le processus de périssabilité de son œuvre face au réchauffement : « la dernière fois que j’étais en Suisse, un ami m’a donné une pièce de cire déjà travaillée, mais elle ne se stabilisait jamais au Brésil » où les températures peuvent aller jusqu’à 55 degrés en été, or la cire fond complètement à partir de 60 degrés. Cela dit aussi quelque chose des Européens, qui pensent être parfaitement adaptés à leur environnement au niveau de leurs technologies et de leurs ressources. Mais les conditions sont trop spécifiques et propres à leur environnement. Nous sommes tout de même sur le continent qui a créé toutes les guerres, le fascisme, la pollution, l’esclavage, etc. Il faut se détacher d’un européo-centrisme mais aussi d’un ethnocentrisme. Et décoloniser la nature : « l’idée de supériorité des hommes par rapport à d’autres hommes ou d’autres espèces, c’est du racisme. » Loin de ce racisme environnemental, ses sculptures de végétaux sont pour lui tout aussi importantes que des représentations d’hommes.

« La cire est un matériau traditionnel pour faire des sculptures en métal. Lorsqu’elle fond, le métal prend sa place dans le moule. Je souhaitais mettre en évidence ce retour aux matériaux naturels, et questionner leur périssabilité ». Et d’évoquer l’influence de la température sur nos propres émotions, et comment une « climat anxiety » nous rend davantage « temperamental » : « selon l’environnement dans lequel je transporte un matériel, celui-ci se comportera de manière totalement différente. C’est pareil pour les humains », souligne Diambe, renvoyant aux migrations et diasporas qui doivent s’adapter à des environnements nouveaux. « Mes œuvres sont juste une façon sentimentale de penser à cette conjoncture. J’espère provoquer une sorte d’épiphanie sur la façon dont nous nous organisons. »

L’œuvre finale prendra la forme d’un film présentant la déformation de ce paysage en cire sous l’exposition naturelle au soleil, au bord du Léman. S’inspirant de végétaux issus du Brésil, dont il est originaire, Diambe souhaite pousser chaque individu à se questionner quant à son rapport à la nature, à son environnement et à l’alimentation. Ses sculptures étant par nature périssables, Diambe travaille également des moules plus pérennes, en bronze, comme pour immortaliser l’éphémère.

L’art comme cible : désobéissance civile et militantisme climatique

À l’opposé des pratiques sensibles et immersives, d’autres artistes ou activistes utilisent l’art comme vecteur de choc et de confrontation. L’art devient alors une cible symbolique pour alerter sur l’inaction climatique. Le 28 janvier 2024 au Louvre, La Joconde était aspergée de soupe par des militant·e·s écologistes du mouvement Riposte Alimentaire afin de revendiquer le droit à une alimentation saine et durable, en passant par un changement radical de la société sur le plan climatique et social. En octobre 2022, c’étaient deux femmes portant des t-shirts estampillés « Just Stop Oil » qui avaient projeté de la soupe à la tomate sur les Tournesols de Van Gogh à la National Gallery à Londres, avant de se coller au mur en criant: « Qu’est-ce qui vaut le plus, l’art ou la vie ? »

En Suisse, les campagnes « Renovate Switzerland » puis « Liberate Switzerland » ont fait parler d’elles. Initiées par le mouvement citoyen “act now!”, elles utilisent l’art comme théâtre médiatique. En septembre 2022, deux militants se sont collé la main au tableau Maloja en hiver de Giovanni Giacometti au MCBA, pendant que deux autres faisaient le même geste au Kunsthaus de Zurich, sur l’œuvre Alpweiden de Giovanni Segantini. Avec un slogan commun : « Pas de paysages bucoliques dans une Suisse qui flambe, pas d’art sur une planète morte ». Que ces actions suscitent l’indignation ou l’adhésion, elles témoignent en tout cas du pouvoir de communication à travers le patrimoine culturel. Là où l’art est ciblé, le message percute.

Détourné, vandalisé ou exploité, l’art heurte les consciences et marque les esprits de son empreinte écologiste. Entre engagement poétique, innovation technologique et désobéissance civile, une nouvelle génération d’artistes façonne un langage politique inédit, en prise directe avec le vivant et ses enjeux contemporains.

***

La Becque propose une journée portes ouvertes le 26 juillet de 12h à 18h, pour présenter les projets en cours des artistes résident·e·s, dont Diambe et Invernomuto. Plus d’infos :

www.labecque.ch/calendrier

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Romed Wyder (Paradigma films)

Quand l’IA fait son cinéma

À chaque étape de production son intelligence artificielle : en pré-production, l’IA peut co-écrire des scénarios ou anticiper le succès d’un projet grâce à l’analyse de données. En période de tournage, elle permet de générer des décors, des doublures numériques ou des effets visuels sans caméra réelle. En post-production, elle automatise le montage, le doublage, le sous-titrage et la création musicale. L’IA s’invite même dans la distribution, où elle personnalise les bandes-annonces selon le profil des spectateur·ice·s. Si certain·e·s craignent pour leur avenir professionnel, d’autres au contraire surfent sur la vague des algorithmes. Comment l’IA va-t-elle continuer à faire évoluer le milieu de l’audiovisuel et du cinéma ?

Enquête : Mélissa Henry

L’IA se retrouve tellement partout dans les métiers de l’audiovisuel que certain·e·s sont persuadé·e·s qu’elle va les remplacer. D’autres, au contraire, y voient une formidable opportunité de pousser plus loin les limites de leur propre créativité. C’est l’avis que partagent Laura Tocmacov, fondatrice et directrice d’Impact IA, et Jonathan O’Hear, artiste explorant les possibilités infinies de l’IA à travers l’art, notamment dans l’audiovisuel. Tous deux parlent de l’IA comme d’une collaboratrice, un « sparring partner » avec qui co-créer. Le festival AiiA, laboratoire d’art et d’intelligence artificielle, explore cette approche : « réfléchir ensemble, avec des artistes et penseur·euse·s transdisciplinaires, nous permet d’anticiper car on réfléchit après avoir expérimenté, on imagine différentes options, on retravaille les prototypes. Puis on crée plus de variantes, et on fait un choix. C’est vraiment génial car on va au-delà de ses limites », souligne Laura Tocmacov, pour qui l’IA ne s’anticipe pas car elle ne va jamais dans la direction imaginée.

Des IA créatives ?

En 2018, lorsqu’elle a cofondé Impact IA avec Tim O’Hear, expert en intelligence artificielle et innovations digitales, tous deux étaient persuadé·e·s que l’IA allait « exploser ». Et Laura Tocmacov d’interroger: « qui aurait pu imaginer que cette application moche qui inventait pour répondre à des questions débiles en 2022, parvienne, trois ans plus tard, à autant d’innovations avec des agents IA qui réfléchissent ? » Pour elle, il n’est pas possible d’anticiper ce que sera concrètement l’IA de demain : « on a une idée de ce qui bouge, mais on ne voit pas tous les signaux faibles, qui vont en fait être des facteurs de changements directs ».

Quant à savoir si les IA peuvent être créatives, les avis sont partagés. Pour l’artiste Jonathan O’Hear, « cela dépend de ce qu’on appelle créativité. Certains artistes examinent le langage même du medium, comme David Lynch avec Mulholland Drive par exemple ». Explorer la manière dont on raconte le cinéma, les codes du langage et de la narration, pourrait être une piste de création selon Romed Wyder, qui précise cependant : « mais toute une partie de l’audiovisuel, celle qui sort de la norme, n’est pas possible de générer avec des IA ». Pour Laura Tocmacov, les IA sont déjà créatives : « on est en train de passer d’assistants IA à agents IA. Avant 2022, on avait des chatbots, puis les assistants IA avec ChatGPT, etc. à qui on prompte une demande pour qu’ils nous répondent. Maintenant, les agents IA sont orientés sur des objectifs, ce qui change tout. Même ChatGPT est déjà dans un fonctionnement visant des objectifs. Ça les rend plus créatives ». Pour d’autres, comme le réalisateur Romed Wyder, c’est l’humain qui apporte la créativité car « si on ne donne rien à l’IA, on n’a rien en retour. »

La question de la propriété intellectuelle, inhérente à la créativité, fait débat. Ces dernières années, les tribunaux ont tenté de légiférer sur la question : à Pékin en 2023, un tribunal a conféré un caractère d’originalité à une image générée par StabilityAI. Plus récemment, le 26 juin, le Tribunal fédéral administratif suisse a accepté l’inscription de l’informaticien Stephen Thaler comme co-auteur d’une invention qu’il souhaitait breveter. Une semi-victoire pour ce chercheur américain, puisque cette invention était, selon lui, l’œuvre de son IA seule. Mais pour l’heure, les brevets ne sont pas délivrés aux IA.

Ce que l’IA projette au cinéma

Demeurent les modèles hybrides, celles que l’on peut qualifier de « collaboration » avec une IA, comme le projet Chimères Communities œuvre nourrie par la collaboration des communautés, présenté lors du AiiA festival. Œuvre collaborative, IA interactive, l’artiste Jonathan O’Hear expérimente l’IA sous différentes formes, dans le milieu artistique comme audiovisuel. En témoigne le projet du réalisateur Romed Wyder. Dans le film, Où est Ava ?, Romed Wyder avait besoin d’images de la fille de ses protagonistes, Mona, dans une version féminine et une version masculine, générées à partir de photos des parents, qui sont en revanche des acteurs en chair et en os. Sans IA, les options auraient été le maquillage ou la sélection au casting de frères et sœurs. Les images restant quelques secondes seulement à l’écran, l’utilisation d’une IA fut l’option la moins onéreuse, et a permis de placer les personnages dans des situations complexes en tournage. « À l’époque où j’ai généré ces images, il fallait encore faire des retouches, comme l’écriture sur la pancarte que tenait le personnage au milieu d’une manifestation, qui n’apparaissait pas très nettement. Tous les deux mois, la technologie évolue et devient plus performante et moins chère. Il faut alors faire de petites adaptations, mais c’est pour être plus efficace ensuite. C’est vraiment grisant ! »

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Haut de page: Image générée par une IA pour le film Où est Ava? de Romed Wyder (Paradigma films).
Ci-dessus: images d’Ava et de sa version masculine, générées par IA (Paradigma Films).

En parallèle, une expérience numérique est en train de voir le jour : elle plonge dans le même univers que le film linéaire Où est Ava ? : de manière interactive, il est possible de discuter avec les quatre protagonistes. Un service analyse en temps réel les questions qui lui sont posées, et recherche dans la base de données les caractéristiques du personnage, avant de générer une réponse, d’abord à l’écrit puis de façon vocale et visuelle, pour que le personnage réponde physiquement et verbalement à la question posée. « C’est un travail énorme », souligne Romed Wyder, avant d’admettre : « on se rend compte que ça va être extrêmement cher à utiliser. Chaque question va coûter une fortune, on va devoir trouver une solution, comme par exemple proposer l’expérience uniquement lors de festivals avec un budget alloué pour cela ».

Avoir littéralement accès aux points de vue subjectifs des personnages d’un film fait partie des évolutions possibles de l’audiovisuel. Jonathan O’Hear « rêve de ce moment où on aura accès à toutes les histoires autour des histoires », des histoires extrapolées, la réalité alternative, les embranchements de ce que le récit aurait pu être. Et de rappeler : « on en revient à la question de ce que ça ouvre comme possibilités, qu’est-ce qu’on en fait ? »

Jonathan O’Hear exploite également les glitches, ces effets qui fragmentent ou brouillent les images, les font sauter parfois, pour en faire apparaître d’autres. L’un de ses projets porte sur la statue préhistorique de bronze Dancing girl qu’il a photographiée au National Museum de New Delhi. À partir de cinq images, Jonathan O’Hear a créé un modèle en IA qui lui a ensuite permis d’affiner une multitude de répliques. Pour l’artiste, le plus fascinant est la série d’images générées qui donnent vie à la statuette Dancing girl, animée de manière saccadée à la manière d’un folioscope qui produit un effet de mouvements aux personnages dessinés sur des feuilles de papier. Car ce n’est pas la perfection ni le réalisme qui intéresse l’artiste.

Sur les traces des blockbusters

« Pour l’instant on se moque des vidéos générées par IA. Il y a eu cette fameuse vidéo de Will Smith en train de manger des pâtes, sortie il y a deux ans, complètement ridicule. Le temps de se moquer, une autre version sortait. Et puis, il y a eu Sora » lance Laura Tocmacov. Sora est une intelligence artificielle développée par OpenAI qui permet de générer des vidéos réalistes à partir de simples descriptions textuelles. Il n’y a qu’à voir le teaser de Sora pour se rendre compte du potentiel de cette IA. Pour les créatifs·ves, Sora permet de réaliser des storyboards animés, tester des idées visuelles (sizzle reels), ou encore de générer des contenus sans budget ni équipe technique. La qualité n’est pas encore parfaite, avec parfois des artefacts dans les visages, et des limites sur les scènes complexes mettant en scène des interactions entre plusieurs personnages. Mais comme toujours avec l’IA, c’est une question de temps.

Ces productions, faites par une IA sans humain dans la boucle, pourraient rapidement développer des blockbusters. Après tout, les scénarios de ces films fonctionnent déjà d’après des templates narratifs, aussi appelés « storytelling matrix » comme la Save the Cat! Beat Sheet de Blake Snyder qui repose sur une quinzaine d’étapes-clefs, et massivement utilisée à Hollywood. Il n’y a qu’à regarder les films de Noël pour être convaincu·e qu’un certain nombre de cases ont été cochées. L’IA repose elle aussi sur des scénarisations automatisées, et peut donc déjà aisément reprendre ces recettes de films à succès.

Quel avenir pour les métiers de l’audiovisuel ?

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Image générée par une IA. Crédit : Kjpargeter (Freepik)

Bien utilisée, l’IA pourrait renforcer l’excellence individuelle, en améliorant à la fois la qualité et la productivité, tout en élargissant nos connaissances et notre créativité. C’est ce que montre une étude récente publiée par Ethan Mollick, professeur à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, une école de commerce américaine de référence. Sur son site One Useful Thing, il analyse les résultats d’une expérimentation menée auprès de 758 consultant·e·s du Boston Consulting Group pour évaluer l’impact de l’IA générative sur la performance professionnelle.

Car l’IA nous permet de dégager du temps pour laisser libre cours à notre créativité. Retirer un bruit de fond, sauf cas complexes, ne relève pas d’un savoir-faire particulier. Utiliser l’IA dans des cas similaires permettra d’avoir davantage de temps pour un montage plus élaboré ou un travail éditorial qui requiert réflexion et expertise. La valeur ajoutée de l’IA n’est évidemment pas la même pour tout le monde : des tâches administratives ou de comptabilité, compliquées ou chronophages pour certaines personnes, seront passionnantes pour d’autres.

L’IA menace tout de même des métiers et des œuvres relevant de la propriété intellectuelle, comme les voix-off. « Il ne faut pas non plus être naïf·ves, l’IA va tuer certains métiers, en transformer d’autres, et probablement nous emmener sur des nouveaux chemins intéressants, aussi. Mais si on met toutes nos énergies à être contre, on ne crée plus ». Pour Laura Tocmacov, l’essentiel est de savoir comment se réinventer. « Le plus gros danger, c’est de rester bloqués dans ces bulles cognitives, qui nous empêchent de découvrir de la nouveauté. Or, dans l’audiovisuel, on a besoin d’être surpris ». Deux idées concomitantes soutiennent que le travail tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existera plus dans quelques années, et que l’IA va créer de nouveaux métiers. Tout comme la révolution industrielle, la crise est inévitable face à l’explosion fulgurante de l’IA dans tous les domaines.

L’IA a aussi ses propres limites. En témoigne Romed Wyder qui a testé Genario, pour créer des scénarios : « même avec un texte de base original, c’est l’évidence même qui va sortir. Les fiches de lecture sont bateau, que ce soit avec mon scénario ou celui de Sofia Coppola ». Pour le réalisateur, « là où l’IA est intéressante, c’est quand on peut prompter soi-même ». Comme avec ChatGPT qui offre des recherches et développements plus efficaces.

D’autres plateformes spécifiques au milieu de l’audiovisuel existent, comme Largo.ai, développée par une start-up de l’EPFL, qui utilise une base de données de plus de 400’000 films, 950’000 talents, et donne des recommandations de scénarios, de bande-son ou d’image. La plateforme organise notamment des ateliers à destination des professionnels du métier, afin d’interroger le potentiel de l’IA dans le cinéma, d’abord en utilisant l’IA générative, puis en demandant à Largo.ai de tester le potentiel d’audience des projets issus de ses ateliers. Jusqu’à présent, la place de la créativité humaine apparaît comme un vecteur sine qua non d’originalité, inhérent au succès d’un film.

IA or not IA ?

Chaque fois, c’est un choix qu’il faut opérer. Dans son prochain film, Romed Wyder souhaitait filmer un chevreuil. « S’est alors posée la question de l’utilisation d’une IA, en transformant une chèvre en chevreuil ». Parfois, utiliser une IA est plus compliqué que de tourner à l’ancienne. Notamment quand on voit les rendus un peu trop oniriques ou dignes de Picasso lorsque l’on fait appel à Midjourney pour créer des personnages. Mais les deep fakes ont prouvé que certaines IA sont plus convaincantes que d’autres pour transformer le réel. Une bonne chose, selon Romed Wyder : « Je trouve que les IA, notamment les Deep fakes, vont apprendre aux gens à se méfier de tout. Et dans quelques temps, quand on doutera de tout, on aura besoin de médias pour confirmer la véracité des faits et des images ».

Quant aux films interactifs, impliquant une personne active qui participerait littéralement à l’œuvre cinématographique, le réalisateur doute de leur potentiel : « les gens ont quand même envie de suivre une histoire de A à Z, linéaire. Autrement, on s’oriente vers un jeu vidéo. Je ne suis pas sûre que le cinéma change tant que cela à l’avenir, si ce n’est au niveau des décors ». Et de rêver d’un avenir proche où décors et univers se matérialiseront à l’écran, grâce à l’IA.

Pour la CEO de la fondation ImpactIA, l’interactivité pourrait être encore plus poussée à l’avenir : « il suffirait qu’on apprenne à identifier les expressions du visage, les traits d’émotions, pour amener le niveau d’émotion recherché. Un épisode de Black Mirror explore cela. C’est très plausible ». Des films et séries sur-mesure qui se baseraient sur nos réactions et les émotions recherchées : la Vidéo à la Demande du futur. Avec l’effet de surprise en prime. « Je pense que ce qui est intéressant est ce qui nous surprend », souligne Romed Wyder. Mais selon lui, « l’IA a toujours du mal à sortir des sentiers battus. On aura toujours besoin de l’humain ». D’autant plus si, comme Laura Tocmacov l’espère aussi, les IA nous renverront à notre humanité, en s’adressant à nous avec politesse et bienveillance, des qualités parfois en voie de disparition dans les métiers de l’audiovisuel – comme d’autres domaines d’ailleurs.

Entre expérimentations et inquiétudes, l’IA impose désormais une redéfinition des rôles. Plus qu’un outil, elle devient une collaboratrice et invite à revoir nos priorités, à explorer nos domaines d’expertise. La question n’est plus « si » l’IA transformera le secteur, mais « comment » nous déciderons d’en faire un levier d’émancipation plutôt qu’un simple outil de raccourci, au risque de standardiser davantage encore la production. Reste à savoir si le septième art saura garder son humanité et sa créativité… En pleine conscience.

Échanges avec le réalisateur Jean-Stéphane Bron… En collaboration avec ChatGPT

Jean-Stéphane Bron : Par curiosité et un peu par provocation (et aussi par manque temps soyons honnête), j’ai demandé à CHATGPT de répondre à ma place en lui disant qui j’étais, ce que j’avais fait, etc. ! Voici ses réponses après deux secondes de réflexion. Je vous laisse juge. En rouge mes commentaires (sans aide…)

ChatGPT : Voici une réponse rédigée dans le style du réalisateur Jean-Stéphane Bron, avec une voix qui mêle lucidité, engagement artistique et intérêt pour les questions éthiques et sociétales — caractéristiques que l’on retrouve dans ses documentaires comme 5 Nouvelles du cerveau, L’Expérience Blocher, ou encore Cleveland contre Wall Street.

CultureEnJeu: Comment l’IA transforme-t-elle votre métier de cinéaste ?

ChatGPT : Je dirais que l’IA agit un peu comme un révélateur : elle transforme la manière dont on conçoit le cinéma, mais elle révèle aussi ce qu’il y a de profondément humain dans notre métier. Il y a cette tentation de l’automatisation, de l’optimisation permanente, qui entre parfois en collision avec la dimension artisanale, sensorielle, intuitive de la création cinématographique. On est face à un miroir qui nous demande : qu’est-ce qui, dans ce que nous faisons, peut être reproduit, et qu’est-ce qui ne le peut pas ?

Jean-Stéphane Bron : D’ici quelques années, démêler le vrai du faux sera impossible. Dans le domaine de l’information, la guerre des images et des sons ne fait que commencer. De mon côté, j’ai commencé à utiliser des assistances IA dans le domaine du son et les résultats sont vraiment étonnants (essais de voix, nettoyages, remplacement de mots, etc.). Aussi, ayant découvert la puissance de ces outils, je comprends mieux pourquoi les acteurs et les scénaristes ont fait grève il y a trois ans à Hollywood.

En tant que réalisateur, percevez-vous l’IA plutôt comme une opportunité ou une menace ?

ChatGPT : Je suis partagé. Il y a un potentiel indéniable : l’IA peut nous aider à explorer des récits, des structures narratives, à visualiser autrement. Mais elle est aussi une menace si elle devient un outil de standardisation, ou pire, un moyen pour les plateformes de réduire encore la prise de risque artistique. Le danger, ce n’est pas l’IA elle-même, c’est ce que les logiques industrielles pourraient en faire.

Rien à redire. Bien imité..

Voyez-vous des initiatives ou des projets en Suisse utilisant l’IA que vous jugez particulièrement intéressants ?

ChatGPT : Oui, notamment dans la recherche, entre Lausanne et Genève, il y a des ponts passionnants entre neurosciences, arts visuels et IA. J’ai rencontré, lors du tournage de Cinq Nouvelles du cerveau, des chercheurs à l’EPFL ou à l’Université de Genève qui travaillent sur des interfaces cerveau-machine avec une ouverture poétique que je trouve stimulante. C’est souvent dans ces marges — entre science, art et philosophie — que l’on voit émerger les idées les plus fécondes.

Et les menaces sur la démocratie, les vois-tu émerger ??

Qu’est-ce que votre projet Cinq Nouvelles du Cerveau vous a appris, notamment sur le rapport entre l’humain et l’IA ?

ChatGPT : Que ce rapport est ambivalent, fondamentalement. L’IA fascine parce qu’elle nous ressemble de plus en plus, mais elle inquiète parce qu’elle agit sans conscience. Le film m’a appris qu’on ne peut pas penser l’IA sans réfléchir en même temps à ce que nous sommes, à nos limites, à notre vulnérabilité. L’enjeu n’est pas seulement technologique, il est existentiel.

Pour dire vrai, il est politique. Qui détient le pouvoir ? Et à quelles fins ? Lisez les inspirateurs du Trumpisme (Curtis Yarvin en tête) et voyez ce qu’ils pensent de l’IA et à qui elle devrait servir. Le peuple dans des caves abrutis de jeux vidéo, les éclairés, les puissants, régnant en maître sur le monde. C’est un peu délirant, mais c’est une théorie en vogue dans la Silicon Valley. Le développement inéluctable de l’IA est vendu avec l’idée, elle aussi inéluctable, de l’obsolescence de la démocratie.

Quel est votre avis sur l’écriture, le montage ou d’autres aspects de la création assistés par l’IA ?

ChatGPT : Je suis curieux. J’ai testé certains outils d’écriture assistée, notamment pour jouer avec des structures narratives ou faire émerger des associations d’idées. Mais je garde une distance critique. Le risque, c’est que ces outils réduisent la complexité, qu’ils nous enferment dans des formats prédictifs. Je ne veux pas d’un cinéma où les scénarios sont générés en fonction d’algorithmes calibrés pour “plaire”.

So true.

Que répondez-vous à celles et ceux qui pensent que l’IA va détruire des métiers, notamment dans le milieu du cinéma ?

ChatGPT : Je comprends leur inquiétude. Oui, certains métiers vont être profondément transformés. Des postes liés à la post-production, aux effets visuels ou au repérage vont devoir évoluer. Mais la réponse ne peut pas être le repli. Il faut former, accompagner, imaginer de nouvelles façons de collaborer avec ces technologies. Et surtout, défendre la valeur de la pensée humaine, de l’expérience vécue.

Haha, bonne réponse, mesurée, prudente, tellement moi, ça fait peur… ;-) 

Quel est, d’après vous, le rôle des cinéastes face à cette transformation ?

ChatGPT : C’est un rôle politique et artistique. Politique, parce qu’il faut résister à la tentation de l’automatisation du goût. Artistique, parce qu’il faut continuer à inventer, à raconter des histoires que personne n’attendait. L’IA pousse à la standardisation. Le cinéma, lui, doit rester le lieu de l’imprévisible, du singulier.

Oui, de l’expérience aussi, au sens scientifique. Nous devons nous astreindre à être des chercheurs.

Selon vous, quel impact l’IA va-t-elle avoir sur le rapport des salles de cinéma avec le public ?

ChatGPT : Là aussi, tout dépendra de l’usage. Il y a des expérimentations intéressantes avec des œuvres interactives ou des médiations augmentées. Mais j’espère qu’on ne va pas faire du cinéma une expérience purement “optimisée”. Le cinéma, ce n’est pas Netflix dans une salle. C’est un lieu de partage, de trouble, de silence. Il faut préserver cela.

Un lieu de trouble, j’adore.

Comment vous préparez-vous, en tant que cinéaste, à l’évolution des usages liés à l’IA ? Quel rôle vont y jouer la formation, le dialogue professionnel ou la création de réseaux ?

ChatGPT : Je crois à la nécessité de créer des espaces de dialogue, entre artistes, chercheurs, ingénieurs. La formation est essentielle, mais elle doit être critique. Il ne s’agit pas d’apprendre à “bien utiliser” l’IA, mais de penser ses usages, ses effets, ses angles morts. Le cinéma a toujours été une forme en dialogue avec la technique. L’enjeu est de ne pas céder notre autonomie de pensée à la machine.

Penser les angles morts, c’est beau !!

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Tjasha Gafner. Photo Philippe Pache

Vivre de son art – À plusieurs, on est plus fort∙e∙s

Témoignage : Tjasha Gafner, harpiste

Photo: Philippe Pache

Formation : HEMU de Lausanne (Master soliste, 2021), Juilliard School de New York (Graduate Diploma, 2022), HEM Genève (Master d’enseignement instrumental, 2024)

La vie de musicienne

« Certains mois sont très intenses, cette année c’était janvier ; j’ai eu une quinzaine de concerts sur cinq pays différents. Le mois d’après j’avais une seule date de concert. Je ne saurais pas expliquer pourquoi ! C’est un peu aléatoire, mais on en a besoin aussi, de ces temps de préparatifs.

D’un pays à un autre, il n’y a pas les mêmes cachets, le même respect du travail des artistes. J’ai la chance de travailler avec des personnes qui connaissent la valeur du travail qu’on donne, qui savent qu’il ne s’agit pas juste de jouer sur scène. Ce n’est pas toujours évident de vivre de son art, mais la plupart du temps, je peux décrocher le téléphone et choisir les projets selon mes disponibilités et mes intérêts. […] C’est un luxe, j’en suis consciente !

Mon temps est partagé entre les performances, les voyages – comme je passe beaucoup de temps dans le train, il faut savoir comment mettre ça à profit –, quelques cours donnés en présentiel et en ligne, et le temps de repos. J’essaie de garder minimum deux jours par mois pour me ressourcer, ne voir personne, aller chercher le silence. Souvent je vais à la montagne et ne suis pas joignable »

La force des harpistes

« En Suisse romande, la communauté des harpistes est très liée. On a un groupe WhatsApp sur lequel on est une cinquantaine. On discute beaucoup de ce qu’il faut accepter ou pas, de nos revendications, de ce à quoi on fait attention, etc. On est soudé∙e∙s en tant que musicien∙ne∙s, et on essaie vraiment d’être transparent∙e∙s. Je pense que ça, c’est une nouveauté de notre génération : le fait d’exposer une situation à laquelle on a été confrontées, de dire si on l’a acceptée ou non et pourquoi. On fait en sorte de faire bloc, pour ne pas dire oui à une proposition mal considérée, par exemple. Ça permet d’affirmer un standard auprès des personnes qui veulent engager des harpistes dans un projet, et de forcer certaines choses à changer. Disons, on est en train de mettre ça en place depuis environ un an, et ça se développe par bouche-à-oreille. »

Récapitulatif de quelques points que fait ressortir ce témoignage:

  • L’union fait la force

  • La communication et la transparence permettent de réfléchir ensemble et tendre vers un fonctionnement viable

  • Le fait que les harpistes soient une communauté moins nombreuse que d’autres, comme les pianistes ou les violonistes, par exemple, aide probablement à cette communication fluide et directe, qui mène à une cohésion forte.
N'hésitez pas à partager vos réflexions et vos propres expériences du sujet!
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La critique culturelle a-t-elle encore voix au chapitre?

À l’heure où les médias amenuisent leurs effectifs et la place des rubriques culturelles, la critique lutte pour ne pas être réduite au silence. Cet art de faire société, offrant un espace de subjectivité assumée et de transmission éclairée, se voit peu à peu étouffé. Or, préserver la critique culturelle, c’est continuer de partager les œuvres dont nous avons hérité et celles que nous avons créées, c’est refuser de sombrer la médiocrité.

Texte et propos recueillis par Mélissa Henry

Mardi 24 juin à Downtown Studio, centre collaboratif à Genève pour les industries audiovisuelles et numériques, se tenait le deuxième rendez-vous de l’Association genevoise des journalistes. À cette occasion, les journalistes Alexandre Demidoff, du Temps, et Roderic Mounir, du Courrier, ainsi que Pierre Philippe Cadert, présentateur de l’émission Vertigo sur la 1ere (RTS), ont échangé sur la place de la critique culturelle dans l’actualité locale. La discussion était modérée par Cathy Dogon du Temps.

Pour Pierre Philippe Cadert, « à la RTS, il y a une place accordée à la culture ». Le présentateur de l’émission Vertigo souligne cependant que les émissions TV sont bien souvent programmées à des heures tardives, en Suisse comme à l’étranger : l’émission culturelle Ramdam est diffusée tous les jeudis à 22h45 sur la RTS, La Grande Librairie le mercredi à 21h05 sur France 5. En revanche, à la radio, le programme phare de la 1ere fait office d’exception, diffusé du lundi au vendredi à 17h00 sur RTS Première et sur l’app Play RTS.

La culture en débat dans les médias

En réalité, chaque média décide de la place qui sera accordée à ces sujets. Dès la première édition du Temps le 18 mars 1998, la culture est partie prenante du journal. Notamment parce qu’à cette période, les institutions publiques investissent massivement dans la culture, à commencer par les édifices et les écoles qui forment les artistes de demain. La rubrique culture était alors constituée de 15 journalistes ayant chacun∙e sa spécialité, sans compter les pigistes nombreux, se souvient Alexandre Demidoff qui faisait partie de l’équipe. Aujourd’hui, l’équipe comprend 7 journalistes. Du côté du Courrier, les journalistes culture se comptent sur les doigts de la main. Quant aux titres Tamedia, un pool de journalistes culturel·le·s mutualise les ressources, entre Genève et Lausanne. « La tendance est au remplacement de la critique par les interview », souligne Roderic Mounir. Ce que déplore également Corinne Jaquiéry, chargée des relations presse du Théâtre de Carouge : « la critique culturelle a peu à peu laissé la place aux avant-papiers, aux portraits ou aux reportages. Il en existe encore, mais ce sont les spectacles des grandes institutions qui sont en général couverts et beaucoup moins les petits théâtres, même si cela existe encore un peu… »  

Un enjeu abordé lors de la discussion du Journalisme Social Club le 24 juin: pour les trois journalistes invités, le critique culturel tente toujours de se positionner en fonction du sujet, du lectorat, et de la production. Ainsi, une petite compagnie de théâtre n’est pas traitée de la même manière qu’un spectacle d’une institution chiffrée à plusieurs millions. Car critique ne veut pas dire acerbe : « Même quand on n’aime pas une production, il faut faire preuve de délicatesse, trouver la bonne épithète. Car un mot peut démonter un artiste », souligne Alexandre Demidoff. Et Pierre Philippe Cadert, d’en conclure : « on ne naît pas critique, on le devient ». Finalement, « la critique, c’est parler de la réception de l’œuvre », rappelle Roderic Mounir, journaliste au Courrier, avant d’ajouter : « le critique n’est pas objectif, il a des arguments ».

Comme le prolongement d’une pièce – de musique, de théâtre, de danse –  la critique apporte une dimension historique et sociale, enrichissant l’œuvre initiale. Elle engage l’expérience personnelle de la personne qui l’écrit, et s’offre à celle qui la lit. Ainsi, les mots posés sur une œuvre deviennent une invitation pour d’autres à nommer leur propre ressenti et leur propre réception de l’œuvre. « Quand un spectacle a lieu, il faut l’honorer » souligne Alexandre Demidoff pour rappeler l’importance de l’existence même de la critique culturelle, qu’elle soit positive ou non. Une vision que partage Corinne Jaquiéry : « les critiques culturelles sont indispensables pour l’œuvre et pour les artistes. Elles marquent l’évolution d’une carrière d’artiste et l’aident parfois à l’orienter plus justement. Elles sont aussi utiles pour faire parler l’œuvre au-delà des frontières cantonales et nationales ».

Le travail d’un·e critique transparaît dans les ventes de billets au public et favorise la vente de spectacles en tournée, comme le souligne Thierry Luisier, secrétaire général de la Fédération Romande des Arts de la Scène (FRAS). Et d’ajouter : « on voit aussi qu’on a moins d’éléments historiques et critiques sur la production romande. Lorsque des postes sont supprimés, ce sont aussi des collègues qui disparaissent. Des collègues qui ont des points de vue, que l’on connaît, avec de véritables compétences », déplore Thierry Luisier.

Préserver la culture, une lutte commune

De leur côté, les acteur·ice·s du milieu culturel se mobilisent. Vendredi 11 avril, la journée annuelle de la FRAS, ouverte aux communicant·e·s des différentes institutions membres, était consacrée à la problématique. À l’origine de cette discussion, Corinne Jaquiéry : « je trouvais important de faire un point de situation étant donné le démantèlement actuel de la presse et par conséquent de la presse culturelle qui est un partenaire privilégié pour les théâtres. J’ai suggéré à Jean Liermier (directeur du Théâtre de Carouge, ndlr) d’en parler à la FRAS ». Le sujet a fait mouche. Parmi les sujets abordés lors de cette journée : les défis de la presse écrite culturelle en Suisse romande, tels que le développement de médias culturels online, les choix rédactionnels, le lectorat, les partenariats potentiels et enfin l’avenir de la critique culturelle.

Thierry Luisier est sans appel : « au niveau national comme local, la part de la culture et de la critique dans les médias fond comme neige au soleil. C’est une préoccupation majeure, car c’est tout un écosystème qui disparaît ». Convier des journalistes du milieu culturel à cette journée d’échanges est alors apparu comme une évidence, afin d’avoir « différentes réalités ». Le secrétaire général de la FRAS salue la « transparence » des journalistes : « c’était dur de réaliser que ces personnes, avec qui l’on travaille depuis des années, sont dans cette situation. »

Un constat qui touche aussi les acteur·ices de la culture : « on est vraiment invisibilisés. On dépense beaucoup d’argent pour créer des sites, et on se retrouve submergés par une vague de contenus. Je ne crois pas à une présence efficace de la scène et de la culture dans le numérique ». Pour Thierry Luisier, il faudrait, au contraire, « retourner à un contenu papier, avec un papier recyclé, des éditions semestrielles, de belles images, des photos professionnelles, des textes intéressants, profonds ». En somme, « que l’on se démarque d’une certaine médiocrité de contenus sur beaucoup de médias privés et commerciaux ».

Durant cette journée d’échanges organisée par la FRAS, plusieurs options ont été soulevées, parmi lesquelles la création d’un nouveau journal qui serait porté par les institutions culturelles, ou encore un site dédié à la critique des arts du spectacle. Finalement la création d’une commission « communication et presse » a été actée, afin de mettre en place des actions concrètes sur le long terme. Elle verra le jour durant l’été, et devrait se réunir à la rentrée. 

Raviver la flamme culturelle dans les médias

La place de la culture dans l’actualité locale tend « d’une part, à la raréfaction de la culture dans les médias, et d’autre part, au nombre de créations et de productions qui a doublé en Suisse romande en 25 ans », selon Alexandre Demidoff, du Temps. Moins de journalistes culture dans la rédaction, signifie moins de couverture médiatique des pièces : « on ne peut voir qu’un spectacle par soir », rappelle Roderic Mounir, au sujet du flot de sollicitations reçues sur sa boîte mail. Face à « l’incohérence consistant à allouer des aides croissantes à la culture et de bâtir toujours plus d’équipements, pour une offre dont il n’y aura bientôt plus de journalistes culturel·le·s pour parler ». Le journaliste en appelle à la responsabilité des pouvoirs publics face au délitement de la presse en général, et du journalisme culturel en particulier.

Donner une voix à la culture dans les médias passe par la relève de la jeunesse, notamment pour découvrir et s’ouvrir à d’autres genres, d’autres artistes. Élargir le spectre de la couverture médiatique, pour contrer l’entre-soi des algorithmes des plateformes, qui empêchent souvent de s’ouvrir à l’inconnu. L’importance de la formation des jeunes journalistes culturel·le·s est donc cruciale.

Et Alexandre Demidoff de conclure : « il y a urgence pour que les porteurs du flambeau que nous sommes aient un relai, pour que cette flamme ne s’éteigne pas ». Espérons que le débat ait provoqué une étincelle. 

Depuis 2013, L’Agenda tente de faire crépiter cette flamme, en proposant des articles sur la culture au sens large. Mais pour l’entretenir, ce feu a besoin d’être nourri. Or les annonceurs, souvent réticents à investir encore dans la culture, se font rares. Le magazine se maintient à petit feu, en partie grâce aux contributions de bénévoles enthousiastes. Sans compter justement les critiques culturelles qui font souvent défaut, soit par peur de froisser un annonceur, un artiste ou une institution, soit à cause d’un certain syndrome de l’imposteur, car ne s’improvise pas critique qui le veut… Pourtant, c’est justement dans ces prises de risques, celles du doute, de l’engagement et de l’indépendance, que des magazines culturels continuent de résister, avec la conviction que cette flamme, même vacillante, vaut la peine d’être ravivée.

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Le Journalisme Social Club est un rendez-vous mensuel, chaque dernier mardi du mois au cœur de Genève dans les locaux de Downtown Studio. Au programme: un workshop donné par des spécialistes, suivi d’un apéritif. Le dernier en date, mardi 24 juin, était intitulé « Quelle place pour la critique culturelle dans l’actu locale? ».

 

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Ville de La Chaux-de-Fonds, photographe Aline Henchoz.

Célébrer l’esprit chaux-de-fonnier dans les Anciens Abattoirs

Douze propositions artistiques investiront ce lieu patrimonial dans le cadre de La Chaux-Fonds Capitale culturelle 2027.

Texte et propos recueillis par Natacha Rossel

Les contours artistiques de La Chaux-de-Fonds Capitale culturelle 2027 (lcdf27, de son petit nom) se dessinent peu à peu. Issues du tout premier appel à projets de la manifestation, douze propositions bigarrées investiront les Anciens Abattoirs, immense édifice bâti au début du siècle dernier. « Nous avons retenu des projets pensés pour l’occupation de cet espace, articulés autour de la manière d’habiter ces murs qui constituent un patrimoine fantastique », souligne Corinna Weiss, adjointe à la direction artistique de lcdf27 et du jury, qui a sélectionné les dossiers parmi 136 candidatures. Un élan qui témoigne de la vitalité de la scène artistique dans la cité horlogère. 

Des marionnettes géantes échappées d’une rêverie foraine, une « génisse en fuite » née de l’esprit d’un bureau d’architecture, des modules de skate inspirés du Corbusier ou encore l’escalade d’un Jeff Koons : la sélection, dense et intrigante, entremêle les disciplines et les esthétiques, sans étiquettes. « Nous voulions rendre compte de l’esprit chaux-de-fonnier en mettant à l’honneur des projets collectifs, axés sur les notions de solidarité, de collaboration », insiste Corinna Weiss. Elle cite en exemple la carte blanche imaginée par la Fédération Africaine des Montagnes Neuchâteloises, qui réunit des artistes et des artisan·e·s venu·e·s de différents pays d’Afrique, dans un esprit de transmission des traditions vivantes. 

Au fil de l’année 2027, cinq espaces des Anciens Abattoirs se mueront tour à tour en laboratoire artistique, terrain de jeu où règnera un DIY (« Do It Yourself ») fidèle à l’ADN chaux-de-fonnier. Ancienne directrice du centre d’art Quartier Général, Corinna Weiss en sait quelque chose : « À La Chaux-de-Fonds, on sait monter des projets avec peu de moyens mais avec beaucoup de volonté », assure-t-elle. Pendant douze mois, les murs de ce lieu emblématique vibreront dans un esprit expérimental, débrouillard et follement créatif.

Plus d’informations : https://lcdf27.ch

Photos: Ville de La Chaux-de-Fonds. Photographe: Aline Henchoz

Ville de La Chaux-de-Fonds, photographe Aline Henchoz.
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Adriano Koch

Vivre de son art – une attente légitime trop souvent impossible

Témoignage : Adriano Koch, pianiste et compositeur

Parcours – De jeune prometteur à artiste

« Je fais des concerts depuis que j’ai 11 ans, j’étais super investi dans la scène locale, j’étais ce jeune prometteur autodidacte. Ça s’est gentiment estompé – et c’est assez déroutant au début, mais c’est normal, et c’est même une bonne chose : quand on dit « un jeune talentueux », on pense à sa virtuosité, son niveau par rapport à une norme. Une fois adulte – une fois artiste – ce n’est plus une question de niveau mais de personnalité artistique. Aujourd’hui je pense beaucoup moins au regard des autres, beaucoup plus au sens de ce que je fais. J’ai moins envie de me mettre en avant, je suis juste heureux que mon art touche. »

Plusieurs années je me suis attaché à l’idée qu’il me fallait des concerts pour vivre, que si je bossais comme un fou, j’allais y arriver. Mais en fait… il y a un truc qui joue pas. 

La précarité ne nourrit pas la créativité

« Juste avant le covid, le moteur prenait : j’avais sorti mon album Lone, il y a eu un concert au Romandie en mars, quelques jours avant le confinement. J’avais une tournée prévue, j’étais programmé à Paléo… qui a été annulé, deux années de suite. L’arrêt des concerts a été difficile sur le plan financier, l’ambiance était précaire. J’ai vécu des sortes de montagnes russes. Jusqu’en 2022, j’ai fait encore quelques concerts, notamment au Reeperbahn Festival à Hambourg, qui a une plateforme dédiée aux professionnels de l’industrie musicale. On a conduit 15 heures aller et 15 heures retour en camionnette avec mon ingé son et mon ingé lumière, c’était un investissement que j’avais pris la décision de faire, mais j’ai regretté car c’était trop d’effort pour ce que c’était. C’est souvent comme ça, la scène : à la fin de la soirée, si tu veux payer convenablement les gens avec qui tu travailles, tu n’es pas rentable. Plusieurs années je me suis attaché à l’idée qu’il me fallait des concerts pour vivre, que si je bossais comme un fou, j’allais y arriver. Mais en fait… il y a un truc qui joue pas. À 24 ans, je commençais à sentir l’impact que cette vie avait sur ma santé. Je ne sais pas si je peux dire que j’étais en burn-out, mais j’avais une espèce de répulsion de la musique. Je n’ai pas été inspiré pendant environ un an, car j’avais assimilé la musique à quelque chose qui devait me faire vivre, et ce n’était pas le cas. Alors j’ai décidé de changer de paradigme. Je ne fais presque plus de concerts. La scène me manque, beaucoup, mais j’y reviendrai quand ma stabilité me permettra d’être sur scène, à perte, pour les premières années.

J’ai découvert le monde de l’image, monté ma boite de production (Roasted Agency) et en ce moment c’est ça qui me fait vivre.  côté, je me suis installé dans mon studio d’enregistrement et de création pour prendre le temps de redessiner mon rapport à l’art. Je n’ai pas fait Wild Blue (son court-métrage documentaire sorti en mai 2025, voir l’article de L’Agenda à ce sujet [ici]) parce que je voulais vivre, je l’ai fait pour moi, pour grandir artistiquement, et pour toucher le public. »

***

Récapitulatif de quelques points que fait ressortir ce témoignage:

  • Les concerts sont souvent mal rémunérés. La rémunération ne doit pas uniquement prendre en compte l’heure de concert, mais aussi les répétitions, le temps de trajets, les coûts de transports, etc.

  • Les musicien·ne·s se retrouvent parfois à perdre de l’argent en exerçant leur travail.

  • Trouver un travail alimentaire (en lien ou non avec leur art) est une solution pour laquelle certain·e·s optent, mais…
    – Elle n’est pas possible dans tous les cas de figure
    – Elle ne laisse pas toujours assez de temps et/ou d’énergie pour créer

  • Artiste est un métier. Comment redéfinir la valeur de l’art et mieux l’intégrer au fonctionnement économique actuel ?

 

Photo de haut de page: © L’Agenda
Adriano Koch lors de son concert au Romandie en mars 2020. 

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Manufacture, photo: Maureen Miles

La Manufacture, bientôt au cœur d’un nouveau quartier d’habitation

La Ville de Lausanne a présenté jeudi 19 juin son projet de développement du futur quartier Malley Manufacture qui placera la Haute école des arts de la scène en son centre. Le plan d’affectation prévoit notamment de construire deux studios polyvalents pour répondre aux besoins de la HES.

Compte-rendu : Maureen Miles

C’est tout un quartier bourdonnant de vie qui devrait sortir de terre dans les années à venir aux abords de la gare de Malley. 170 nouveaux logements, dont 30% à loyers abordables, pour accueillir environ 350 habitant∙e∙s, la création de grands espaces verts, avec notamment la plantation de 69 arbres, et, au milieu, la Haute école des arts de la scène qui donnera d’ailleurs son nom à ce futur quartier : Malley Manufacture.

« Le point de départ de ce projet de développement urbain a été le besoin qu’a exprimé La Manufacture de s’agrandir », a rappelé Grégoire Junod, syndic de Lausanne, en préambule à la présentation du plan d’affectation. Locataire de la Ville de Lausanne dans son bâtiment orange depuis 2003, l’école, devenue HES en 2006, forme des comédien∙e∙s professionnel∙le∙s, des techniscénistes depuis 2011, a ajouté à son offre de formation un cursus de scénographie, et, en 2014, un Bachelor en danse contemporaine. « L’objectif n’est pas de s’agrandir pour accueillir davantage d’étudiants, mais d’avoir des espaces qui remplissent les besoins de la formation et les missions de l’école », explique Martine Brunschwig Graf, présidente du Conseil de Fondation de La Manufacture. Deux studios de danse devraient ainsi voir le jour avec la réalisation du projet. La construction d’une salle polyvalente est déjà agendée à 2025.

Une identité patrimoniale forte

Située à proximité de la gare de Malley, et proche du tram qui devrait arriver à l’automne 2026, La Manufacture se trouve sur un secteur de développement urbain stratégique. Les trois propriétaires du site, la Ville de Lausanne, la régie Chamot et les CFF, ont vu leurs intérêts converger pour développer ce nouveau centre périphérique, au fort potentiel de densification. Mais il leur tenait à cœur que le quartier se développe autour de l’ancienne usine de taille de pierres précieuses dans laquelle est installée la HES. « Le bâtiment n’est pas classé, mais il a une identité patrimoniale forte, et nous voulons que l’identité du futur quartier se développe autour de l’école », souligne Julien Guérin, chef du Service de l’urbanisme.
Pour Martine Brunschwig Graf, l’implantation de La Manufacture au cœur du quartier d’habitation pourrait également offrir une belle occasion pour l’école de communiquer avec l’extérieur. « Je crois que des choses se mettront en place naturellement quand les habitants arriveront, mais cela peut être un avantage pour La Manufacture d’avoir du public à proximité ».

La mise à l’enquête du plan d’affectation sera ouverte en août 2025.

www.lausanne.ch/apps/actualites

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Ophélie Baribaud, Clara Citron, et Clémentine Dupont Tissot © Eugénie Rousak

ATFU X SPIELACT : enchères de troc durant l’exposition du festival

Pour cette 7e édition, le festival Spielact a transformé son exposition en véritable salle aux enchères, où les œuvres ne sont pas à vendre, mais à échanger contre un service. Si l’artiste accepte une proposition, l’auteur de l’offre repart avec l’œuvre d’art; sinon, les enchères continuent.

Compte-rendu : Eugénie Rousak

Ce concept de troc d’art a été lancé par Atfu (pour « À toutes fins utiles »), une plateforme en ligne qui propose de swiper les œuvres et soumettre ses offres. Lancée il y a 3 ans pour favoriser le troc entre artistes, elle s’est ouverte au grand public au mois de novembre 2024. Aujourd’hui, il y a plus de 11 000 œuvres et 18 000 offres en attente sur le site, alors que 4 000 pièces ont déjà été échangées, ont confirmé les fondatrices lors de la conférence organisée à Spielact. Mais quelles idées de troc ? Finalement il y a vraiment de tout : « voyage tout frais payé à la foire d’Abu Dhabi pour rencontrer les collectionneurs, tours de magie à domicile, carte « sortie de prison » par une avocate pénaliste, relecture du portefeuille, accompagnement administratif ou juridique, offres de résidence ou même du temps… pour aider dans l’atelier par exemple » précise la cofondatrice Clémentine Dupont Tissot.

Exposition du festival avec les œuvres disponibles au troc © Eugénie Rousak
Photo de haut de page:
Ophélie Baribaud, Clara Citron, et Clémentine Dupont Tissot © Eugénie Rousak

Dans le cadre de Spielact, le concept a quitté l’online pour proposer le troc directement dans la salle d’exposition. La quarantaine d’œuvres affichées dans Le Commun, à Genève, était donc accompagnée d’un QR code permettant au public de faire son offre directement sur place.  « Ce concept permet aussi d’inverser les tendances sur le marché de l’art. Dans une galerie, la première personne qui met le prix emporte la pièce. ATFU, au contraire, donne à l’artiste le pouvoir de choisir selon ses besoins du moment. Cela dit, il faut encore un changement de mentalités pour comprendre qu’un service peut avoir autant de valeur qu’une œuvre » a expliqué Clara Citron, cofondatrice.

Bref, une nouvelle façon de voir le marché de l’art, où finalement chacun a quelque chose à offrir : collectionner devient donc accessible !

Spielact en bref

Le festival Spielact, dont la 7e édition a eu lieu du 13 au 25 mai 2025 à Genève, propose des expositions, des performances, des actions de médiation et des tables rondes, visant à échanger autour des enjeux du secteur culturel, des coulisses et des réalités des métiers concernés, ainsi qu’à s’interroger sur les représentations que nous nous faisons de l’art.

www.spielact.ch

CultureEnJeu Festival

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ORC mars 2025

Parcours des artistes en Suisse romande – « On poursuit tous le même but »

Après un tout premier rendez-vous en mars dernier aux Scènes du Grütli à Genève, l’Observatoire romand de la culture (ORC) a tenu hier sa deuxième rencontre depuis sa création. Ces deux dates avaient pour but d’ouvrir des discussions autour de l’étude intitulée « Parcours des artistes en Suisse romande – Ressources et étapes clés », parue en automne 2024. Elles ont réuni une cinquantaine de chercheur∙euse∙s, membres de faîtières, représentant∙e∙s d’institutions publiques, artistes et multiplicateur∙ice∙s de casquettes du secteur culturel.

Compte-rendu : Katia Meylan
Rencontre du jeudi 22 mai 2025 à la Ferme des Tilleuls, Renens

En septembre 2022, l’Observatoire romand de la culture débutait ses activités pour pallier au manque de statistiques exploitables dans le secteur. Ses missions, en collaboration avec les sept cantons romands, 14 villes et deux hautes écoles (UNIL et HES-SO), sont les suivantes : Collecter et valoriser des données / Mener des recherches sur diverses thématiques / Organiser des rencontres avec et entre les acteur·rice·s des différents milieux culturels, tout cela afin de dégager des pistes d’action.

Deux études ont été publiées depuis : « Le financement public de la culture romande » (juin 2024), et « Parcours des artistes en Suisse romande – Ressources et étapes clés » (novembre 2024) sous la direction de Catherine Kohler, dont les résultats ont été présentés lors des rencontres aux Scènes du Grütli (31 mars) et à la Ferme des Tilleuls (22 mai).

Constats

Les résultats de l’étude démontrent que pour les artistes, développer des compétences au-delà du côté purement créatif est une nécessité. Catherine Kohler pointe des difficultés administratives qui perdurent tout au long d’une carrière, indépendamment de l’expérience acquise. Au-delà de l’apprentissage « sur le tas » des rouages administratif, le problème vient surtout du temps consacré (41,76% des personnes interrogées ont répondu y consacrer plus de 10 heures par semaine) et de l’absence de rémunération (fait relevé par 84,7% des artistes). La chercheuse pointe également que la logique de « soutien par projet », qui s’est instaurée au sein des organismes de soutien public et privés, augmente le travail administratif et encourage les artistes à produire plutôt qu’à tourner.

Une certaine liberté d’expression et un désir de transparence s’est dégagé des interventions qui ont suivi, tant à Genève qu’à Renens, tant parmi les intervenant∙e∙s invité∙e∙s que les auditeur∙ice∙s.

« La production est un vrai métier »

Sur le sujet de la solitude des artistes et des compagnies devant les tâches administratives, Isabel Amian, secrétaire générale du Syndicat suisse romand du spectacle, énumère plusieurs initiatives d’aide et de conseils existantes : l’entité qu’elle représente, mais aussi Le bureau des compagnies au Grütli, la faîtière Les Compagnies Vaudoises, l’association TIGRE ou encore le Bureau culturel du canton de Neuchâtel.

À l’étape des études, elle déplore (lors de la rencontre de mars) un manque de formation à l’aspect administratif. Elle salut le fait que La Manufacture l’ait invitée à donner un cours, mais les deux heures consacrées ne sont selon elle pas suffisantes. Julie Marmet, membre du comité de Visarte Genève, mentionne (lors de la rencontre de mai) que le cours intitulé Guide de survie après la HEAD… au sujet des questions administratives proposé par Visarte, avait rencontré un grand succès et a été depuis intégré au cursus de Master Arts visuels.

L’autre casquette de Julie Marmet lui fait aborder le sujet des modèles émergents de bureaux de production tels qu’Arroi, où elle œuvre à l’accompagnement de projets artistiques. Un modèle qui existe également dans les arts vivants (voir le tout fraichement débarqué equ-ip, ou encore oh la la – performing arts production, qui statue sur son site: la production «est un vrai métier»). Le business modèle de ces bureaux, à but lucratif, est de mettre au budget leur salaire lors des demandes de subventions. Michelle Dedelley, cheffe du service Culture-Jeunesse-affaires scolaires de la Ville de Renens, relève à ce propos: «Les collectivités publiques n’aiment pas donner pour le fonctionnement, alors que le fonctionnement est une réalité! Il faut aller contre ce réflexe qui est de se dire, lorsqu’on voit cette ligne dans le budget, ‘‘ce n’est pas de l’argent qui va aux artistes’’».

Les dilemmes

Si certaines problématiques (comme le besoin de professionnaliser les différentes tâches qui entrent en compte dans un projet artistique, ou le besoin de sortir de la logique de soutien par projet) mettent toute l’assemblée d’accord, les pistes d’action restent un dilemme. Faut-il privilégier la «politique de l’arrosoir» et répondre à de nombreuses demandes sans pouvoir leur accorder le montant nécessaire à la bonne réalisation du projet, ou au contraire opérer une sélection plus drastique afin de permettre à des projets de pleinement se réaliser, quitte à laisser certains sur le bord de la route? Faut-il centraliser et ne permettre les demandes que par des entités (comme fait CineForom pour le cinéma, en n’acceptant que les demandes de boîtes de production), ou accepter des demandes individuelles? Faut-il soutenir des associations et des projets différents chaque année, ou alors accorder une confiance financière élevée et durable à un petit nombre, comme tend désormais à faire la Ville de Genève pour sortir de la logique de soutien par projet – et potentiellement encourager la «politique de l’élu∙e», comme le relève Julie Marmet ? Faut-il être fidèle aux artistes installé∙e∙s ou faire place aux jeunes ? «Avec la relève, on perd de la valeur. C’est arrivé qu’on me réponde ‘‘on t’a déjà vu!’’» témoigne un comédien présent.

Autant de pistes empruntées actuellement, qui ont chacune prouvé leurs avantages comme leurs inconvénients. Et qui reviennent au même constat: un manque de budget.

Un grand besoin d’humain et de transparence

«J’imagine le temps que ça prend de remplir toutes les cases d’un formulaire de demande… On pourrait simplifier les processus», affirme Michelle Dedelley. Au service culturel de Renens depuis vingt ans, elle dit regretter l’époque où les employés des services étaient plus accessibles. «C’est de plus en plus difficile, car on a nous-mêmes des rapports et des dossiers à remplir. Il faudrait revaloriser le temps non-chiffrable, les discussions, le temps qu’on pourrait prendre pour comprendre et d’accompagner les projets». Un temps qui permettrait, de l’avis de l’assemblée, d’éviter du temps gâché par des malentendus ou autre manques de transparence.

«On a l’impression que les règles sont tacites», déplore Tamara Fischer, dramaturge aux Scènes du Grütli (rencontre de mars). À son propos fait écho celui d’un auditeur (rencontre de mai) qui pointe notamment la frilosité des organismes de soutien à faire un retour sur les demandes soumises, ce qui permettrait pourtant une meilleure compréhension et un potentiel d’amélioration. Parmi les autres dysfonctionnements relevés, le fait de ne jamais accorder la totalité du montant demandé côté organismes de soutien et, côté demandeur, de systématiquement gonfler les budgets. D’autres éléments mentionnés pourraient ressembler à des détails, comme la clause de la Loterie Romande qui interdit à une même structure de faire plusieurs demandes par année,… mais qui pousse ainsi les artistes à créer des associations à la pelle, se rajoutant des charges administratives.  « On poursuit tous le même but, c’est absurde qu’il y ait tant de ‘secrets’ », laisse entendre Julie Marmet.

***

Ces discussions sans détour font partie du but que poursuit l’ORC par ses études et son organisation de rencontres. On ressort avec une forte impression que plus les auditeur∙ice∙s y seront nombreux∙ses et représentatifs∙ves des différentes dimensions du tissu culturel, plus ils auront la capacité de s’entendre, se comprendre et faire bouger les lignes.

Pour rappel :

L’ORC met à disposition les ressources suivantes :

CultureEnJeu Divers

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Explore Demain © Kim Schneider

Explore Demain – L’engagement citoyen genevois en fête

Partager un repas anti-gaspi sur le parvis d’Uni-Mail, ajouter son portrait chiffré à une fresque commune sur le Pont des Bergues, tourner des films à la Michel Gondry, en apprendre plus sur l’Arve ou l’IA, discuter démocratie et transition écologique puis faire une pause pour danser sur les sons de Bongo Joe : c’est ce que prévoit, entre autres rencontres passionnantes, le festival Explore Demain du 17 au 25 mai 2025 à Genève !

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

En 2019, face aux divers enjeux et défis présents sur son territoire, le Département du territoire (DT) du Canton de Genève lance Explore Demain, un festival gratuit ayant pour but de créer des espaces de rencontres entre pouvoirs publiques et citoyen·ne·s. Des espaces de réflexion collective, d’échange, de débat et d’action liés aux enjeux écologiques sur le territoire de Genève et sa région.

Imaginé dans un bureau, Explore Demain est depuis sorti dans les rues, a investi les quais et les maisons de quartier, a bourgeonné organiquement en embarquant les enthousiastes sur son passage. Aujourd’hui, le festival est porté par cinq départements du Canton, en collaboration avec la Ville de Genève et de nombreuses institutions et associations genevoises. « Sur ces questions de transition, qui sont d’une complexité inouïe, il n’y a pas de réponse simple », atteste Frédéric Josselin, responsable du service participation citoyenne au DT. « En revanche, il existe déjà plein de bribes de réponses présentes sur le territoire. Avec Explore Demain, le Canton propose de les découvrir, d’en échanger voire d’en débattre. C’est aussi le rôle de l’État de mettre en lumière, d’encourager et développer la capacité d’agir des habitantes et des habitants. »

Le pari de la culture

En abordant les questions de transition sous forme de festival, en faisant se côtoyer réflexion, création et récréation, Frédéric Josselin et son équipe ont placé leur foi en la force du culturel. « On a pris le parti de la joie, d’une certaine légèreté, parce que l’inspiration et l’engagement viennent aussi dans ce genre de moments partagés. Ce sont de vrais leviers d’action », affirme notre interlocuteur. Culturel par sa forme événementielle, le festival propose un contenu artistique : conférences, concerts, stand-up ou encore expositions. Cette approche sera thématisée en soi lors de la table ronde Art et transition, le 18 mai à 12h sur le Pont des Bergues, qui traitera de la place de la culture et de l’art en périodes de transition.

À vivre – Une programmation consciente

Le festival s’étend sur dix lieux du canton et, dès jeudi 22 mai, installe son QG à la Salle Communale de Plainpalais. Le programme se compose d’acteur·ice·s du territoire (même parfois d’habitant·e·s, qui proposent des visites guidées de leurs quartiers!) et de personnalités internationales inspirantes: l’enseignant britannique Rob Hopkins, la journaliste française Salomé Saqué, le pianiste Patrick Scheyder, l’humoriste Swann Perissé ou encore la photographe Mary-Lou Mauricio. Le projet de cette dernière, intitulé Born in PPM, a passionné Frédéric Josselin et son équipe. Dans son studio photo installé sur l’Île Rousseau à l’occasion de la journée Bergues en Fête le 18 mai, elle inscrira sur le corps des participant·e·s, au pinceau et à l’encre noire, le nombre de particules par million (PPM) responsables de l’effet de serre présentes dans l’atmosphère lors de leur année de naissance. Puis une exposition de tous les portraits sera montée à la Salle Communale de Plainpalais du jeudi 22 au dimanche 25 mai.

« On invite systématiquement des artistes engagé·e·s, qui mettent les réflexions sur les transitions au cœur de leur processus créatif », explique Frédéric Josselin. La graphiste Kim Schneider (LaGonz), l’une des quatre artistes mandaté·e·s pour réaliser des comptes-rendus illustrés du festival, ne déroge pas à la règle: « Dans ma vie personnelle et professionnelle, je me concentre sur les petits détails qui font la différence », nous confie celle qui se forme en ce moment dans l’accompagnement créa-thérapeutique. « Ce qu’on peut contrôler le mieux, c’est ce qu’on fait soi-même, dans son périmètre proche. Quand on rend service à la personne qui vit juste à côté, quand on change notre manière de consommer, c’est déjà une étape. Dans mon travail, je dessine beaucoup sur des posts-its – ce qui n’est pas une approche très coûteuse! – et même quand je fais des choses plus abouties, je fais attention à ne pas acheter sur internet mais dans des boutiques de Genève. Mon approche consciente se fait à 360° ».

Kim Schneider, alias LaGonz. Photo: Sebastien Arsenijevic

La jeune femme avait déjà réalisé des comptes-rendus des tables rondes l’an dernier, ainsi que des petites fresques humoristiques – ou non – résumant des thématiques abordées lors du festival. Elle réitérera l’expérience lors de cette édition 2025, aux côtés des artistes Pierre Schilling, Muriel Dégerine et Popy Matigot.

Se remémorer – Le concept de PV illustré

Si le festival tient à faire vivre à son public une expérience intense et rassembleuse, son but est également de laisser des traces et des ressources consultables. Notamment des podcasts, mais aussi  ces fameux PV illustrés, support inventif qui résume le contenu et rend accessible au plus grand nombre. « Le PV illustré, c’est assez challenging », nous dit Kim Schneider d’une voix dont l’énergie solaire traverse le combiné. « À mon sens, c’est de la traduction instantanée : ça nécessite une écoute active et une synthèse directe. D’une certaine manière, c’est toujours un peu comme ça j’ai travaillé, que ce soit dans mon métier de graphiste pour résumer ce qui se disait durant les briefings d’agence, ou sous mon nom d’artiste LaGonz, en faisant des petits dessins qui synthétisent des pensées, des moments de vie ». L’année dernière, l’illustratrice se plaçait tantôt en observatrice, tantôt sous les feux des projecteurs lorsque ses créations se déroulaient en « live sketching », rétro-projetées sur un écran en direct pendant la table ronde. La jeune femme nous raconte comment elle avait abordé le défi : « J’avais préparé un lexique inspirationnel de dessins sur le thème de l’écologie dans mon carnet de croquis, que j’ai gardé sous la main et dans lequel j’ai parfois puisé sur le moment. C’était une vraie gymnastique cérébrale! Il y a beaucoup d’informations à la fois, entre ce qui se dit, ce qui se passe dans ma tête au niveau de la création, le canevas auquel je dois penser pour articuler les informations de façon attractive et structurée. Ce qui me plaît le plus, c’est de trouver comment je vais mettre tout ça en forme pour raconter des histoires! ».

Des histoires auxquelles chacun·e est invité·e à prendre part, du 17 au 25 mai à Genève!

Explore Demain
Du 17 au 25 mai 2025
Divers lieux du Canton de Genève
QG à la Salle communale de Plainpalais du 22 au 24 mai

Tout le programme sur : www.exploregeneve.ch

Quatre questions à Frédéric Josselin et Kim Schneider

Une réflexion écologique qui vous suit au quotidien ?
Frédéric Josselin : La question de l’héritage, ce qu’on nous a donné et ce qu’on va laisser.
Kim Schneider : Je suis convaincue – c’est un peu mon mantra – que le changement se fait à l’intérieur.

Une chose que le festival vous a apprise ?
Frédéric Josselin : Qu’il y a une force vive à Genève extraordinaire, source d’inspiration et de mouvement. Il y a une dynamique collective qui montre qu’on a énormément de carte en mains pour agir.

Pendant le festival, où est-on sûre de vous trouver ?
Kim Schneider : Ah!  Je peux vous dire, car j’ai reçu mes horaires : Je serai le 17 mai à 14h à la Ferme de Budé pour la table ronde sur le prix de l’alimentation, et dimanche 18 mai à 12h pour la table ronde Art et transition.

Le demain du festival, vous serez…
Kim Schneider : À Coppet pour un projet de fresque collaborative dans une école. Et je prévois aussi la post-prod des dessins du festival sur cette semaine-là, bien sûr !
Frédéric Josselin : Heureux, et probablement fatigué.

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OCG Concerts dans les supermarchés

Thierry Apothéloz et le Canton de Genève rêvent l’art « tout le temps, partout, dès qu’on peut » 

Jeudi 23 janvier dans la matinée s’est tenue aux bureaux du Département de la cohésion sociale (DCS) de Genève une discussion avec Thierry Apothéloz, Conseiller d’État en charge du département, et Cléa Redalié, Cheffe du Service cantonal de la Culture, autour des enjeux de la politique culturelle genevoise. 

Katia Meylan 

L’heure n’est pas à une annonce spécifique, plutôt à un point de situation informel sur les avancées, les impacts et le chemin qui reste à parcourir suite à la nouvelle Loi pour la promotion de la culture et de la création artistique (LPCCA) 2023-2026, dont la mise en œuvre a démarré en janvier 2024, et pour laquelle le Conseil d’État avait annoncé – et se tient – à une enveloppe de 11 millions. 

Thierry Apothéloz ouvre la rencontre en rappelant l’objectif auquel il tend, à la tête du DCS: « Placer l’art tout le temps, partout, dès qu’on peut ». S’assurer que chacune et chacun est entouré·e d’art et de culture, en somme, car c’est cela qui nous rapproche en tant que membres d’une même société trop souvent divisée.  

Il ajoute que la mise en place de la LPCCA passe par une redéfinition des tâches pour le service qui, au-delà de « gérer les fichiers Excel des subventions », a désormais pour devoir « d’écrire en Word »  selon ses termes, d’imaginer comment accompagner les entités culturelles, mieux financer la création et améliorer les conditions professionnelles, comment mieux atteindre les publics, comment rapprocher les domaines – culture et sport, patrimoine et culture émergente, musique classique et musiques actuelles, pour citer quelques exemples qui sont souvent mis en compétition. 

Selon Thierry Apothéloz et Cléa Redalié, la réalisation des objectifs compte plusieurs enjeux, notamment la volonté du Grand Conseil à jouer son nouveau rôle, et le développement du co-financement entre canton et communes.  

Actions et projets déjà amorcés 

Dans le cadre de la LPCCA, en plus du financement conjoint de 28 grandes institutions (dont le Grand Théâtre, La Bâtie ou encore le Théâtre Am Stram Gram), le Canton de Genève a notamment récemment mis en place un soutien complémentaire destiné aux institutions culturelles subventionnées par une ou plusieurs communes genevoises, pour la période 2025-2028. 

En parallèle, des appels à projets spécifiques lancés en 2024 permettent actuellement à des structures de mettre en place de nouvelles idées. Métamorphose, notamment, encourage les initiatives participatives et inclusives, et Champ Libre incite à imaginer une culture qui investit les lieux publics (centre commerciaux, parcs, etc.). Cléa Redalié cite un exemple parlant: les concerts dans les supermarchés, qui réunissent instrumentistes de l’OCG et choristes employé·e·s et client·e·s du magasin, dirigé par un·e chef·fe de chœur du quartier. 

Photo de haut de page: Alexandre Favez

Préoccupations

Au moment des interventions des personnes présentes, les préoccupations et défis auxquels se confronte chaucn·e dans son domaine rattrapent la discussion. Après la théorie, les perspectives d’application. Les questions très spécifiques, soit à un domaine (par exemple, la presse, dont la situation est alarmante), à un art (la littérature, dont les auteur·ice·s n’ont pas de lieu à leur image à Genève), à un lieu (la Villa Masset qui n’a pas été acquise), ou aux projets-phares coûteux sur lesquels les yeux sont rivés, tels que la rénovation du système de machinerie du Grand Théâtre (8 millions), confirment qu’en parallèle de la culture commune à rêver, il y a mille et unes réalités concrètes qui espèrent ne pas être les oubliées du programme.  

Perspectives

Parmi les belles perspectives présentées on retient: l’Espace Concorde dédié à la danse et à la musique, à Châtelaine, dont la co-direction vient d’être nommée et dont le bâtiment est prévu pour septembre 2026. Le futur Musée de la BD au Grand-Saconnex, prévu pour l’automne 2027. Les Livrées, un festival littéraire qui remplacera Poésie en Ville et La Fureur de Lire, avec quatre manifestations par année avec pour centre névralgique les gares du Léman Express.  

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Soutiens et appels à projets du Canton de Genève toujours en cours: 

Mesures de soutien aux domaines artistiques:
www.ge.ch/mesures-soutien-aux-domaines-artistiques 

Soutien aux organismes culturels spécialisés, dont la mission principale est de favoriser la participation culturelle et l’accès à la culture à des populations sous-représentées parmi les publics de l’offre culturelle genevoise. Délai: 2 mars 2025 
www.ge.ch/mesures-acces-culture/soutien-aux-organismes-culturels-specialises 

CultureEnJeu Politique culturelle

Thierry Apothéloz et le Canton de Genève rêvent l’art « tout le temps, partout, dès qu’on peut »  Lire la suite »

Lion Ascendant canard©Stéphanie Friedli

Quand le spectacle vivant joue avec le petit écran

Selon l’Office Fédéral de la Statistique, la Suisse comptait 285’000 travailleur·euse·s culturel·le·s en 2023, soit 5,6% de la population active, dont la moitié occupe un emploi à temps partiel. Sont inclus les domaines créatifs tels que les médias, l’architecture, les jeux vidéo et la publicité. Avec un salaire médian en dessous de la moyenne : 69’600 pour les professionnel·les de la culture, contre 72’000 CHF dans l’économie de manière générale. Face à ce constat, comment se réinventer ? En s’associant ? C’est en tout cas ce que font les professionnel·le·s de l’audiovisuel et du spectacle vivant depuis quelques années.

Éclairage : Mélissa Henry       Logo - CultureEnJeu

Différents formats ont alors émergé de ce désir de réinvention. En premier lieu, bien sûr, les captations. L’occasion pour les artistes d’apprendre des tournées passées en les visionnant, mais aussi pour le public de découvrir un spectacle, ou pour les écoles de voir une pièce étudiée au programme, et ce, même si elle n’est pas jouée en salle. Les captations de spectacles font alors office d’archives, pérennisant mises en scènes et jeux d’acteur·ice·s au format audiovisuel, tout en diffusant la richesse des œuvres de notre patrimoine culturel.

À l’inverse, l’audiovisuel se fait parfois « vitrine » des pièces de théâtre. En témoignent ces productions à succès qui ont fait connaître des pièces de théâtres modernes, comme Le dîner de cons ou Le prénom. Encore faut-il savoir que ces films cultes sont tirés du spectacle vivant.

Il arrive aussi que l’audiovisuel transcende la pièce initiale. Le ballet-féérie Casse-Noisette a été présenté pour la première fois le 18 décembre 1892, sur une musique de Piotr Illitch Tchaïkovski, et sous la direction de Riccardo Drigo, chorégraphié par Lev Ivanov, au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Si l’œuvre ne cesse d’être représentée aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle a été revisitée de nombreuses fois, des comédies musicales aux dessins animés comme Tom et Jerry ou Fantasia, et même en film d’animation japonais.

Les « recréations » du spectacle vivant

Les modèles hybrides mêlant spectacle vivant et production audiovisuelle se multiplient ces dernières années. En témoigne l’appel à projet de la RTS qui s’est terminé en septembre, annonçant la sixième édition du programme De la scène à l’écran. Une initiative de l’association du même nom, constituée par la RTS, la Société Suisse des Auteurs (SSA), la Fondation culturelle SUISSIMAGE (SI) et l’Association Romande de la Production Audiovisuelle (AROPA). Loin de proposer une simple captation de spectacle, la recréation est la rencontre artistique entre un·e cinéaste et des auteur·ice·s de spectacles, qui ensemble recréent un spectacle audiovisuel et novateur. Sont exclus de ce fonds de soutien l’humour, la musique classique et l’opéra, qui bénéficient de leurs propres programmes TV. Dans ce programme, les genres les moins valorisés habituellement comme le théâtre et la danse, sont cette fois-ci mis à l’honneur. Le but étant de décloisonner les domaines culturels. Christine Salvadé, responsable de l’Unité Culture de la RTS et membre du jury, insiste sur ce point.

Parmi les critères de sélection, se trouvent l’intérêt artistique de la pièce et la capacité de celle-ci à être portée à l’écran. « Je trouve que regarder un spectacle sur un écran d’ordinateur peut être déceptif par rapport à l’émotion dans une salle de spectacle. La démarche ici est vraiment faite pour l’écran. Qu’on ait vu ou pas la pièce, l’œuvre tient toute seule, elle augmente le spectacle, lui donne une autre dimension et lui sert de deuxième vie », souligne Christine Salvadé.

Les recréations sont diffusées après l’émission Ramdam (diffusée sur le la RTS 1 et disponible sur la page culture de Play RTS) consacrée à la recréation, ce qui permet d’élargir l’audience des amateur·ice·s de théâtre.

Scène écran

Scène et écran, vers des formats hybrides interdépendants ?

Au cœur du processus de création, les metteur·euse·s en scène comme les réalisateur·ice·s partagent leurs réflexions et prolongent ainsi la pièce. « Mon seul objectif est d’être fidèle à ce que je capte et de donner la possibilité à un public de découvrir les coulisses d’un spectacle, de témoigner du déploiement d’énergie phénoménal et de l’implication des techniciens, comédiens etc. pour un résultat éphémère », précise Romain Girard, réalisateur de Cyrano 2020, lauréat de l’appel à projet de la 2e édition. « La réalisation et la production sont appelées à réfléchir ensemble : comment traduire le spectacle pour un public de TV ou de plateforme de streaming ? Et pourquoi pas : comment donner envie aux gens d’aller voir le spectacle ? » insiste la responsable de l’Unité Culture de la RTS. Le réalisateur du groupe Point Prod Actua la rejoint sur ce point : « pour moi, si au moins une personne décide d’aller s’acheter un billet après avoir regardé une recréation, le pari est gagné. »

Pour les acteur·ice·s de l’audiovisuel, le défi en vaut la chandelle.  « J’aime bien l’idée de transposer dans un format télévisuel une œuvre écrite pour la scène. Comme c’est par définition impossible, on écrit ses propres règles. » explique Romain Girard. La recréation représente aussi un véritable défi sur scène : « Il fallait tout le temps essayer d’être au service à la fois du spectacle et de l’œuvre de Romain Girard, puisqu’il s’agit d’une œuvre dans une œuvre », relève Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge et metteur en scène, notamment du documentaire Cyrano 2020, une coproduction Actua Films.

Mais alors, comment choisir les scènes à montrer et celles à suggérer ? « Il y a des scènes très connues dans Cyrano, la tirade des nez, les « non merci », la scène de Christian et Roxane au balcon. C’est important de les utiliser, elles sont magnifiquement écrites, ce sont des références absolues. (…) Ensuite, il faut garder une cohérence narrative, ce sont des choix qui s’opèrent plutôt au moment du montage », précise Romain Girard.

Des choix éditoriaux inhérents au format. « On a articulé le tournage autour de quelques séquences choisies ensemble et ça participe vraiment à créer un objet particulier qui ne se targue pas de représenter l’ensemble de l’œuvre, mais plutôt de soulever des questions : quelle est la pertinence aujourd’hui de monter un texte qui peut dater de 50, 100 ans ou 300 ans, et voir comment les auteurs ont quelque chose à nous apporter aujourd’hui, avec un questionnement qui touche l’humain d’une façon générale, qui traverse le temps. Je trouve que la caméra rend bien compte de cela et ce sont des questionnements que je trouve plutôt sains ».

Le documentaire Cyrano 2020, de par son format, transcende même la recréation : « D’une certaine manière, on a tordu le bras à la demande originale en faisant une proposition documentaire et non une « recréation » qui aurait préservé l’intégralité du texte ». D’où l’importance, pour le directeur du Théâtre de Carouge, d’essayer de ne pas réécrire le texte. « On peut intervenir sur l’interprétation d’une pièce à travers le montage ». Une évidence pour le réalisateur avec qui il a collaboré : « On dit pour les livres que traduction = trahison. On peut faire de même : captation = trahison. Une captation, une recréation ne pourront jamais se substituer au réel de la salle de spectacle. C’est pour ça que l’approche documentaire est plus intéressante à mon sens ».

Cyrano 2020 - Actua FilmsRTS

Cyrano 2020 – ©Actua FilmsRTS
Photo de haut de page: Lion Ascendant Canard ©Stéphanie Friedli

Une répartition scène-production qui pose question

Quid de la rémunération ? Sur la page du dernier appel à projet, il est précisé que le « budget prévisionnel (…) doit préciser clairement les coûts relatifs aux collaborateur·trice·s du spectacle vivant et pas seulement les coûts relatifs aux collaborateur·trice·s audiovisuel·le·s », sachant que « la contribution du fonds se monte en principe à CHF 70’000.- par production. Des apports propres et tiers, provenant par exemple de compagnies ou de théâtres, complètent cette contribution. » La répartition appartient aux sociétés de production qui remportent le projet. « Notre mission est audiovisuelle, le but est donc de financer une recréation en partant du principe que le spectacle en lui-même existe déjà », souligne Christine Salvadé, rappelant ensuite l’avantage de croiser les publics et ainsi donner une visibilité au spectacle, souvent encore en tournée au moment de la diffusion de la recréation.

Pour les acteur·ice·s du spectacle vivant, ce n’est pas toujours suffisant. En témoigne Jean Liermier : « Si j’avais à apporter une critique, c’est que bien souvent, avec la somme qui est allouée, les derniers auxquels on pense sont les comédiennes et les comédiens, alors que le spectacle, c’est eux qui le créent. Donc c’est assez délicat d’arriver à trouver des contrats qui permettent de valoriser leur travail. Les productions au théâtre comme Cyrano de Bergerac sont chères. Donc si je regarde la part mise par le théâtre, avec tout le travail qui a été fait pendant huit semaines de répétitions et quelques jours de tournage, c’est le théâtre qui est producteur. Selon moi, il y a une disparité entre les moyens qui sont octroyés à toutes celles et ceux qui ont participé au spectacle, et à l’équipe de cinéma ».

Toutes les pièces peuvent-elles passer de la scène à l’écran ?

Quant à savoir si toutes les pièces sont transposables en format audiovisuel, Christine Salvadé répond par l’affirmative, précisant que cela « dépend de l’imagination qui naît de la rencontre entre une pièce de théâtre et un·e réalisateur·ice. » Pour le metteur en scène, le format audiovisuel n’est pas nécessaire à toutes les pièces, contrairement aux œuvres classiques : « Je l’ai vu sur On ne badine pas avec l’amour que j’ai montée l’année passée. Quand on a comme credo de revisiter les classiques, il y a un fort intérêt de la part des écoles et des pédagogues. Après, se posent des questions de droit ». Concernant ces droits, la SSA précise que « les auteur·ices scène et réalisateur·ices définissent entre eux une clé de répartition. Généralement, les droits reviennent aux auteur·ices « scène » mais les réalisateur·ices peuvent parfois aussi prétendre à une partie des droits. »

Filmer le théâtre, c’est ouvrir le champ des possibles

Pour pousser la créativité encore plus loin, Jean Liermier cite deux exemples de mélanges des genres qui sont pour lui des chef-d’œuvres : « Une réussite absolue, c’est Vanya, 42ᵉ Rue, qu’a fait Louis Malle, sur une équipe à New York qui répète Oncle Vania de Tchekhov. Là, je trouve que c’est une réussite parfaite parce que c’est tourné dans un théâtre et c’est assez près des interprètes, qui sont des stars de cinéma. Par exemple, il y a une scène où il les filme à table. Puis, à un moment donné, la caméra recule et on voit Louis Malle avec eux et qui dit « Bon, on va faire une petite pause ? », ce qui crée tout d’un coup un dialogue entre la réalisation, le temps du cinéma qui n’est pas celui du théâtre, où nous, on est sur des plans séquences en continu. Et je trouve que quand il commence à y avoir un vrai dialogue, c’est super, surtout quand on filme du théâtre. »

Et de citer un autre exemple, étudié dans le cadre de la préparation du documentaire Cyrano 2020 en compagnie du réalisateur : « Looking for Richard, d’Al Pacino, là aussi, est une forme super intéressante et qui rejoint l’éventuelle frustration qu’on pourrait avoir de ne pas embrasser l’ensemble de la pièce. Al Pacino se promène à New York en demandant « qu’est-ce que vous pensez de Richard III? Qu’est-ce que vous pensez de Shakespeare ? » C’est une œuvre à part entière qui fait sens et rend hommage à la pièce, faisant le lien avec Shakespeare, avec Richard III, sans être une captation à proprement parler. Je trouve qu’il y a probablement encore des formes de ce type à inventer », conclut Jean Liermier.

Le metteur en scène propose d’ailleurs dès le 26 novembre au Théâtre de Carouge une nouvelle mise en scène de La Crise, film culte de Coline Serreau adapté pour le théâtre par son fils Samuel Tasinaje… Prouvant, une fois encore, que les œuvres du spectacle vivant comme de l’audiovisuel se réinventent sans cesse, et que la culture peut encore et toujours nous surprendre.

Vous connaissiez ces recréations ? Qu’en pensez-vous ? Dites-le nous en commentaires.

+ d’infos:

Au sujet de l’association De la scène à l’écran :
www.ssa.ch/fr/de-la-scene-a-lecran

Recréations à voir sur Play RTS

Pour visionner Cyrano 2020 :
www.rts.ch/play/tv/ramdam/video/cyrano-le-documentaire

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Image article covid

Là où les indemnités Covid laissent un trou

Si, pour certain∙e∙s, la crise semble déjà loin et revenir sur les indemnités Covid suscite de l’étonnement voire de l’irritation, pour d’autres, elle reste une réalité impactant le présent et le futur de leur entité culturelle. Faut-il chercher un canton fautif, un théâtre incompétent, une aberration politique à pointer ?

Texte et propos recueillis par Katia Meylan       Logo - CultureEnJeu

« En quelle année sommes-nous ? » s’est parfois vu répondre la journaliste qui, récemment, questionnait des structures culturelles au sujet du remboursement des indemnités Covid.

Et pourtant… Pas plus tard qu’en juillet 2024, on apprenait que le Tribunal cantonal fribourgeois sommait Radio Fribourg de restituer 138’743 francs d’indemnités reçues durant la crise du Covid. Pour les médias audiovisuels, l’aide du Canton devait être subsidiaire à celle de la Confédération, alors que pour la presse écrite, elle était complémentaire. Verdict: la radio avait « trop » reçu, et l’argument de la précarité du secteur n’y a rien fait.

À Fribourg toujours, la Fondation Equilibre-Nuithonie est actuellement en procès avec l’État qui lui demande un remboursement de 322’000 francs d’indemnités reçues en 2020. Le directeur, Thierry Loup, se désole. « Au moment de faire les demandes, personne ne savait où on allait. Nous avons fait ce que le Service culturel nous a dit: payez les compagnies et vous serez indemnisés. Après la tempête, l’inspection des finances a constaté que nos comptes 2020 présentaient un ‘bénéfice’. C’était le cas, et avec cette provision – qui avait été demandée par le conseiller d’État en charge de la culture de l’époque – nous avons tenu le coup en 2021 et 2022 sans recevoir d’indemnisations. Sur les trois années Covid, nous arrivons à un résultat nul, la Fondation ne s’est pas enrichie. Rembourser cette somme la mettrait en surendettement. Nous attendons depuis des mois d’être reçus par la conseillère d’État en charge de la culture, mais en vain ! »

Impact sur les liquidités

Quelque 18 demandes sur les 567 accordées par le canton de Fribourg à la culture sont concernées par un remboursement partiel ou total. Le montant restitué s’élève à 1,8% de la somme octroyée aux artistes et à 9,7% aux entreprises culturelles. Toutes n’ont pas souffert: l’Orchestre de Chambre de Fribourg, qui a procédé en 2022 à un remboursement intégral des 15’330 francs reçus en 2020, affirme que cela ne l’a « pas placé dans une situation difficile ». Le Théâtre des Osses a pour sa part dû rembourser « la plus grande partie des 30’000 francs d’indemnités reçues (hors RHT), qui était effectivement superflue », atteste son administratrice Marie-Claude Jenny.

Les disparités dans la taille et le fonctionnement des structures, les sommes reçues, le montant demandé en retour et ce qu’il représente en termes de budget font évidemment la différence entre les problèmes rencontrés ou non. Equilibre-Nuithonie est un cas emblématique d’embarras financier, mais n’est pas seul dans cette situation. Le Nouvel Opéra de Fribourg (NOF), ayant reçu des indemnités pour des productions reportées, avait pensé limiter les risques en reprogrammant l’une d’elles en 2023. Toutefois, 2023 n’entrant administrativement plus dans la période Covid, la provision a été considérée comme un bénéfice et une partie de l’argent a dû être remboursé en 2024. « Il est plus question d’impact sur les liquidités que de pertes, explique son administrateur. La saison 24-25 avait déjà été annoncée, c’est tout un travail de restructuration de compenser cette sortie d’argent. Et ça nous oblige aussi à reconsidérer la saison 25-26 ».

Soutiens politiques

Le problème ne semble pourtant pas généralisé. Thierry Luisier, secrétaire général de la Fédération Romande des Arts de la Scène (FRAS), confirme: « Généralement, les membres sont plutôt enclins à solliciter des actions collectives pour des prises de positions politiques, mais là, à part Equilibre-Nuithonie, ce n’est pas venu à mes oreilles ».

Au Théâtre du Grütli à Genève, Marc-Erwan Le Roux, administrateur, relate « un imbroglio qui s’est transformé en calvaire comptable ». En raison notamment de reports de charges et d’une comptabilisation de l’indemnité sur 2020, le bilan du Grütli pour l’exercice en question a présenté un résultat bénéficiaire. L’histoire ressemble donc à celle d’Equilibre-Nuithonie, mais avec une conclusion heureuse. « Une partie des indemnités pour pertes financières reçues du canton durant la première phase a effectivement dû être remboursée, mais uniquement pour des raisons comptables, et le canton nous a alloué un nouveau soutien. La légitimité de la demande a toujours été reconnue, c’était la forme qui restait à trouver. Nous sommes satisfait∙e∙s de la manière dont ça s’est passé, car nous avons pu discuter, comprendre, clarifier les situations. Le Grütli a pu obtenir un soutien suffisant et les sommes ont pu atteindre les personnes en situation de précarité, c’est ce qui est important ».

Le Théâtre Vidy-Lausanne avait, quant à lui, demandé des soutiens exceptionnels au début de la crise dans le cas où sa structure n’aurait pas été éligible aux RHT. Les RHT ayant été acceptées, les indemnités avaient donc été rendues. Lorsque des compléments de RHT ont été versés rétroactivement en 2022-2023, générant par conséquent un bénéfice, le théâtre a rencontré un soutien  au niveau politique : Sophie Mercier, sa directrice administrative et financière, relate avoir demandé à la Ville, au Fonds intercommunal de soutien, à la Loterie Romande et au Canton de Vaud ce qui devait être fait des bénéfices. « Le Canton et le Fonds intercommunal de soutien nous ont, à titre exceptionnel, laissé faire des réserves. C’était une manière symbolique de faire un geste pour accompagner le coût de la vie »  

Fribourg mauvais élève ?

Dans le cas des institutions culturelles à but non lucratif, dont tout bénéfice est dédié au fonctionnement de l’association, un profit peut difficilement finir dans des poches privées. De plus, le critère d’utilisation « à bon escient » des indemnités, formulé par le Rapport sur les mesures d’urgence et de relance du Canton de Fribourg [1], contient une grande part de subjectivité dans ce contexte Covid sans visibilité, même à court terme. La Direction de la formation et des affaires culturelle (DFAC) fribourgeoise n’aurait-elle pas pu, comme ses homologues, « passer l’éponge » et allouer ces montants au soutien à la culture pour les saisons à venir?

Non, répond Marianne Meyer Genilloud, secrétaire générale adjointe du département. « Il est attendu de l’administration et de ses services une application des dispositions légales telles qu’elles ont été prévues. Il n’est pas possible de changer les règles du jeu en cours de route, de modifier l’affectation des montants prévus dans le cadre du Covid ou de les transformer en soutiens financiers sans base légale ».

Du point de vue des structures qui en souffrent encore aujourd’hui, cette posture de l’État n’est pas juridique mais politique et témoigne d’une volonté défaillante de soutien à la culture. Pourtant, lorsque l’on regarde les statistiques de l’OFS des dépenses culturelles des cantons – hors dépenses extraordinaires advenues pour le Covid – Fribourg n’est pas à la traine puisqu’il a dépensé 190 francs par habitant·e en 2021; il est donc au-dessus de la moyenne romande de 162 francs. [2]

« Le sport a apparemment été traité différemment dans ce Canton »

La différence de fonctionnement entre la Direction de la sécurité, de la justice et du sport (DSJS) et la DFAC semble corroborer la supposition de différence de traitement entre sport et culture que formule Thierry Loup. Dans le Rapport sur les mesures d’urgence mentionné plus haut, là où le bilan du plan de reprise culture exige des légitimes conditions « d’utilisation à bon escient », une « vérification générale » et des restitutions faites ou à faire, celui du sport est plus court, informant simplement que « les demandes ont été traitées par le Service du sport et validées ensuite par une commission ad hoc ». Contacté, le service confirme que des contrôles ont été régulièrement réalisés sans avoir révélé de situations abusives et qu’effectivement, par conséquent, le Département n’a pas eu besoin de revenir dessus.

Solidarité et financements

De telles différences de fonctionnement se retrouvent à tous les niveaux: entre les cantons, les départements, mais aussi entre les structures culturelles d’un même domaine, chacune ayant une envergure et une économie particulière. Malgré la grande utilité des faitières et fédérations à porter les intérêts communs au niveau national, dans une situation qui la place à part, une structure pourra se retrouver à se battre « seul·e ». Et « seul·e » prend encore un tout autre sens pour une compagnie ou un·e artiste indépendant·e. La plupart des théâtres ont pris le parti de payer les compagnies dont les spectacles avaient été annulés et de présenter eux-mêmes la perte au canton, comme cela a été le cas du Théâtre de Vidy et du Grütli. Marc-Erwan Le Roux souligne que le Grütli a eu la chance d’avoir les « ressources pour assumer une procédure qui s’est étendue sur deux ans et demi ». Ressources en temps et en connaissances administratives dont ne bénéficient pas toutes les compagnies et les indépendant·e·s.

Au-delà des situations de crise, cela pose la question de la marge de manœuvre institutionnelle par rapport aux règles fixées, lorsque ces dernières créent des laissé·e·s-pour-compte. Par ailleurs, les institutions ont-elles la responsabilité de prévenir l’entièreté des acteurs·ice·s culturel·le·s du danger? Quelle part peut dépendre d’une solidarité entre les membres du domaine, et quelle part doit venir de « plus haut » ?

 

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