#AthénaDuboisPèlerin

Florian Colombo, 2025

Bach et Schubert pour Bresslau et Schweitzer : le concert épistolaire

La compagnie ad’Opera fait le pari d’adapter pour la scène la correspondance d’Albert Schweitzer et Hélène Bresslau. Pour juger de la réussite de cette audacieuse transposition, rendez-vous à Genève le 12 novembre et à Lausanne les 14 et 16 novembre. 

Texte et propos recueillis par Athéna Dubois-Pèlerin

Vous n’avez jamais entendu parler d’Albert Schweitzer ? Nous non plus. Le destin de cet Alsacien n’est pourtant pas de ceux qui se laissent facilement oublier : non content d’être médecin, théologien, musicien et philosophe, Schweitzer est surtout connu pour son rôle pionner dans l’activisme humanitaire : son engagement au Gabon, où il passera la majeure partie de son existence, lui vaut en 1952 le Prix Nobel de la paix.

Curieux sujet pour un spectacle musical ? Christian Baur, directeur musical de la production et porteur du projet, en convient volontiers, lui qui a le don de délaisser les sentiers battus pour « toucher à ce que personne n’a encore fait ». C’est à l’occasion d’un colloque à Mülhouse que Christian Baur découvre les lettres de Schweitzer, et avec elles l’homme derrière le mythe, riche de toutes les fêlures de son histoire. Dans la correspondance-fleuve que le théologien entretient avec l’infirmière Hélène Bresslau (qui s’étendra sur plusieurs décennies), on peut lire les questionnements de deux individus tiraillés entre l’amour mutuel qu’ils se portent et la vocation humanitaire d’Albert, à première vue irréconciliable avec une vie conjugale. Au fil des années, pourtant, Hélène s’approprie peu à peu son projet, jusqu’à le suivre au Gabon et devenir son épouse.

Albert et Hélène (Colmar, 1912) © Maison Albert Schweitzer Musée Günsbach.

« Tout au long des dix années d’échanges que nous avons choisi d’adapter, Schweizer apparaît profondément émouvant dans son humanité, relève Christian Baur. Son cheminement fait écho à des questionnements modernes, et à vrai dire intemporels : la valeur de l’engagement, la quête de sens, la notion de sacrifice. »

Tristan Pannatier, en plus d’endosser le rôle de Schweizer, signe également la mise en scène : un défi qui lui a permis d’affûter ses outils dramaturgiques. « Adapter une correspondance permet de jouer sur la multiplicité des points de vue. Ainsi, lorsqu’on cherche à incarner une lettre d’Hélène par exemple, on peut lui donner vie au travers de la voix d’Hélène elle-même, qui la rédige, mais aussi au travers de la voix d’Albert, qui la découvre. Ce jeu d’angles enrichit l’expérience théâtrale. »

Une performance du contrepoint, en définitive, qui appelle comme naturellement une épaisseur musicale. Ambivalente, la partition souligne admirablement la tension entre désir et devoir qui hante le cœur des échanges épistolaires. Interprété à l’accordéon, Schubert prête son romantisme aux épanchements des amants séparé·e·s. Bach de son côté illustre la rigueur du devoir, martelée par un talentueux quatuor vocal. « En organiste doué, Schweizer était un fin connaisseur de Bach. Cette musique résonne profondément avec son parcours d’homme », relève Christian Baur. Ou quand les arts s’allient pour rendre justice à l’histoire.

Photos: Florian Colombo, 2025

Hélène et Albert, en toutes lettres

– Mercredi 12 novembre 2025 à 20h
Musée international de la Réforme, Genève

– Vendredi 14 novembre 2025 à 19h
Abbaye de Montheron, Cugy-Lausanne

– Dimanche 16 novembre 2025 à 17h
Église Saint-Jean de Cour, Lausanne

www.adopera.ch

Classique et opéra

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Virginia Sirolli

Virginia Sirolli, à la reconquête des planches

Suite à un concert donné au BFM en novembre 2023, notre rédactrice Athéna Dubois-Pèlerin avait rencontré la jeune étoile de la comédie musicale Virginia Sirolli. Dans L’Agenda papier n°107, l’artiste était revenue sur son parcours, du Conservatoire populaire de Genève aux castings de West End. Nous, on est fan, et comme elle chante ce jeudi 19 septembre au Montreux Jazz Café de Genève, on trouvait que c’était une bonne occasion de reposter ici son portrait, pour celles et ceux qui ne l’avaient pas encore lu!

Texte et propos recueillis par Athéna Dubois-Pèlerin

C’était un vendredi soir de novembre 2023, le Bâtiments des Forces Motrices à Genève affichait complet. Des familles entières se pressaient dans la salle pour assister au concert Young Broadway donné par le collectif LYMPA, qui réunissait sur scène six chanteur·euse·s solistes de comédie musicale et l’orchestre du Collège de Genève sous la baguette du chef Philippe Béran. Stupeur au moment du très attendu Gethsemane, morceau-phare de l’opéra-rock Jesus Christ Superstar: « Jésus » s’avance, c’est une très jeune femme en combinaison argentée, le regard de biche étiré à l’eyeliner, la tête ceinte d’un impressionnant chignon frisé, à défaut d’une couronne d’épines. Chatoyante, la voix de soprane s’approprie la mélodie avec une aisance insolente, refuse tout compromis avec la partition écrite pour voix d’homme, soigne les graves veloutés, éclate dans les aigus lancinants du Christ se préparant à la crucifixion.

Rideau. Dans le foyer du BFM, le public se gratte la tête, encore sonné. On cherche en vain le nom de la chanteuse, qui ne figure nulle part dans le programme du concert.

Un mois plus tard, nous la retrouvions dans un café du centre-ville à Genève, vêtue cette fois d’un simple pullover, cheveux lâchés et sourire décontracté aux lèvres. Virginia Sirolli, artiste italo-suisse de 24 ans, était de passage dans sa ville d’enfance – en coup de vent, comme toujours. Les Abbruzzes dans le sang, Genève dans le coeur et tout Broadway dans la voix, la jeune femme passait alors le plus clair de son temps à Londres, où la prestigieuse Mountview Academy venait de lui décerner son diplôme de comédie musicale.

Au pied levé
Tout en sirotant un thé à la menthe, elle raconte les coulisses de la fameuse soirée au BFM, où elle a été appelée à remplacer au pied levé l’un des ténors de la production, terrassé par une extinction de voix. « Jeudi à 23h, Ylan [Assefy-Waterdrinker, directeur artistique de LYMPA, ndlr] me demande si je peux reprendre le rôle. Je ne connaissais aucun des morceaux. J’ai dit oui, immédiatement, pour ne pas me laisser le temps de tergiverser. »

Comment accomplit-on un tel tour de force? « Oh, c’était très ambitieux! reconnaît Virginia, l’oeil brillant. Mais c’est ça, la scène: l’appel du vide, et le saut à exécuter. C’est normal d’avoir le vertige. Mais dans ce métier, j’ai appris à ne pas redouter l’inconfort: c’est une étape transitoire, qui a pour but de nous faire mûrir. »

Du ballet à la comédie musicale
Des mots qui surprennent dans une bouche aussi jeune, mais Virginia Sirolli n’est pas à un contraste près. C’est avec une gaieté philosophe qu’elle revient sur les surprises et les déceptions qui jalonnent la vie d’artiste du spectacle. La sienne commence comme tant d’autres, enfant de la balle née de deux parents chanteurs d’opéra, minois mutin et esprit généreux qui se destine très tôt à la scène. Aux vocalises, elle préfère toutefois les pointes: la danse classique est son premier, et restera longtemps, son seul amour. À 11 ans, sitôt finie l’école primaire, elle intègre la filière pré-professionnelle du Conservatoire populaire de Genève, et s’entraîne à raison de 20 heures par semaine.

Quatre ans plus tard, c’est le drame: ses genoux lâchent, son corps épuisé par les entraînements lui fait comprendre que la carrière de ballerine n’est pas pour elle. À l’amertume de la désillusion s’ajoute un profond sentiment d’aliénation qui entraînera la jeune fille jusque dans les gouffres de l’anorexie. « Ça a été si dur, en pleine adolescence, de devoir faire ce travail de deuil et de renaissance. De réapprendre à aimer ce corps qui m’empêchait de faire ce que j’aimais le plus au monde. »

En 2017, un séjour à Londres lui fait découvrir les spectacles de West End et lui fournit l’occasion d’un premier cours de chant, pour lequel elle se révèle douée. La comédie musicale lui apparaît alors comme une planche de survie, un moyen de se donner à la scène sans épuiser son corps. « J’ai déplacé sur le chant tout le bagage que j’avais durement acquis pendant mes années de danse. Toute la rigueur, la discipline, le sens de la beauté, l’amour de l’excellence. J’ai compris que ce que j’aimais dans la danse, ce n’était pas tant le mouvement du corps, mais l’expression qu’il permet. Et cette expression, cette narration, je pouvais aussi la capturer par le chant et par le théâtre. »

Photo ©Marco Pugliese

Le rôle de l’échec
Sa première tentative d’intégrer une école de comédie musicale échoue, mais à la seconde, elle est reçue à Mountview. S’ensuivent trois années de formation pratique en chant, danse et théâtre, qui lui donneront notamment son plus beau rôle à ce jour sur scène, celui de Morticia dans La Famille Addams d’Andrew Lippa. Pour autant, tout n’est pas gagné à l’obtention du diplôme. « On ne parle pas assez du rapport à l’échec dans ce milieu, alors que c’est une composante essentielle de tous les parcours, sans exception. Être artiste du spectacle, c’est courir les castings, et donc fatalement enchaîner les refus. Derrière chaque réponse positive se cachent 30, 50, peut-être même 100 échecs. »

Un refus particulièrement douloureux? « Le rôle de Christine, dans une production du Fantôme de l’Opéra. Mais je ne désespère pas de le chanter un jour. » La comédie musicale culte d’Andrew Lloyd Webber serait donc son Saint-Graal personnel? « Non, le rôle de mes rêves, c’est Cunégonde, dans l’opérette Candide de Bernstein. Mais voilà qui ouvre la porte à d’autres problèmes. »

Elle sourit en secouant ses boucles, pointe du doigt un énième contraste qui sous-tend sa personnalité d’artiste: une voix de jeune première, dans un corps androgyne qui ne correspond pas entièrement aux critères de beauté qui sévissent dans l’industrie du spectacle. Ainsi, les rôles pour lesquels on l’envisage à Londres se réduisent encore trop souvent à des personnages secondaires cocasses, des folles ou des sorcières. « Des personnages féminins excentriques ou abrasifs. Rarement des protagonistes ingénues. Mais les temps changent, les mentalités s’élargissent petit à petit. »

Et en Suisse? « Ici, tout est encore à inventer! La comédie musicale est un art mineur dans ce pays, alors même qu’il y a un public fervent et une vraie soif pour ce genre de spectacles…» 

***

À l’heure où Athéna l’interviewait, elle ne le savait pas encore : elle a obtenu le rôle de meneuse de revue dans la Revue Genevoise 2024!

On peut donc aller l’écouter prochainement:

  • Ce jeudi 19 septembre 2024 au Montreux Jazz Café,Genève Aéroport, accompagnée du pianiste Evariste Perez pour des airs de jazz et de comédie musicale
  • Du 10 octobre au 31 décembre 2024 dans La Revue Genevoise

virginia-sirolli.com

Article paru dans L'Agenda papier La Semaine de L'Agenda Portrait

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chaperon rouge

On le croque à pleines dents

Mercredi soir avait lieu la première du Petit Chaperon Rouge, une création lyrique originale présentée à l’Opéra de Lausanne. Signé Guy-François Leuenberger à la musique et Stefania Pinelli au libretto, ce court opéra conçu spécialement pour le jeune public attendait déjà depuis un an d’être dévoilé au public: c’est à présent chose faite. Le résultat, charmant, a largement convaincu.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Le conte de la fillette et du grand méchant loup, lu et relu à l’envi, est un matériau décidément bien connu des enfants. Tout l’enjeu de l’adaptation consistait dès lors à trouver une manière inventive de raconter ce grand classique, en emmenant son public sur un sentier certes battu, mais au détour duquel se cachent toutefois quelques surprises.

Si la trame reste fidèle au conte original, les créateurs ont ainsi tenu à colorer leur Chaperon Rouge de problématiques actuelles, qui entrent en résonance avec les thèmes de l’histoire: on découvre ainsi une héroïne adolescente, plus rebelle et assertive que le personnage de Perrault et Grimm, actrice de sa propre histoire et responsable de sa propre évolution. À la fois fraîche et familière, cette création s’empare habilement de la matière sombre du conte pour s’attaquer de biais à la problématique du consentement et des violences sexuelles, sous un angle facétieusement féministe.

fillette et méchant loup
Photo: Jean-Guy Python

Qu’on se rassure toutefois, ces lectures en filigrane viennent enrichir la portée psychologique de l’œuvre sans en rendre évidents tous les ressorts, et le spectacle reste largement approprié pour tous les yeux et toutes les oreilles.

La musique, résolument moderne, est harmonieuse de bout en bout et sert remarquablement le récit, avec notamment des jeux de dialogue très réussis dans la forêt, où la mélodie alterne rapidement entre un mode majeur lumineux (qui souligne l’insouciance du Chaperon rouge) et un mode mineur grinçant (qui annonce l’arrivée du loup, dont on aperçoit déjà la silhouette menaçante entre les arbres). Espiègle et colorée, la mise en scène participe à donner un ton « bon enfant »  à l’œuvre avec une mention spéciale pour la maison de la Mère-Grand, qui s’approprie pleinement l’expression « se jeter dans la gueule du loup ».

Côté casting, on ne peut qu’applaudir le quatuor d’interprètes qui se glissent dans la peau des personnages du récit: le Chaperon, sa Mère, le Loup, la Mère-Grand (pas de Chasseur dans cette version-ci, eh non! le Deus ex Machina sera à chercher ailleurs). On distinguera tout particulièrement la jeune Yuki Tsurusaki dans le rôle-titre, dont le soprano stratosphérique épouse à merveille toute la légèreté bondissante du rôle réinventé par le duo Leuenberger-Pinelli. Un très joli moment de musique, qui ravira aussi bien les têtes blondes que grises. Loup y es-tu?

Le Petit Chaperon Rouge
Jusqu’au 10 octobre
Opéra de Lausanne
https://www.opera-lausanne.ch

Classique et opéra

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Les Jardins Musicaux refleurissent après une année de jachère

À la fois publicitaire et peintre, aussi adulé que controversé, Andy Warhol, obsédé par la mort et la finitude, a tout de même fini par entrer dans l’histoire en rendant éternel l’éphémère. Celui que l’on considère comme le Pope of the Pop semble effectivement être l’homme de tous les paradoxes. Ces différentes facettes qui font la singularité de l’artiste mais aussi de son œuvre sont justement ce que Pop Art Identities, produite et organisée par l’ on retour pour une 24e édition claironnante, qui se tiendra du 15 au 29 août 2021. Si l’âme du festival reste attachée à la Grange aux Concerts et aux Grandes Serres de Cernier à Neuchâtel, où se tiendront la plupart des représentations, des Bal(l)ades sont également prévues sous la forme de concerts extramuros, pour mieux emmener le public à la découverte du patrimoine suisse. Musique classique et actuelle, théâtre, performances littéraires, ciné-concerts et ateliers viendront rythmer cette nouvelle édition, qui s’ouvre à tous les yeux et toutes les oreilles.

Texte: Athéna Dubois Pèlerin

De Beethoven à Debussy
Profondément ancrée dans l’ADN du festival, la musique classique sera mise à l’honneur au travers d’une sélection d’œuvres phares. Sous la houlette de Valentin Reymond, l’Orchestre des Jardins Musicaux interprétera des pièces de Mendelssohn, Mahler et Wagner. Parmi les nombreux artistes invités, le pianiste Roger Muraro conviera son public à découvrir les Années de pèlerinage de Liszt, tandis que le Quatuor Béla s’embarquera pour Venise en donnant à entendre deux œuvres de Britten et Chostakovitch célébrant la Cité des Doges. La célèbre Symphoniepastorale prendra vie sous les doigts du Beethoven Trio Bonn, et c’est à l’Ensemble Fecimeo que reviendra l’honneur de conclure le festival en rendant hommage à Debussy et ses Préludes.

De la musique classique… mais pas seulement
Les adeptes de chant lyrique auront l’occasion de découvrir deux œuvres du répertoire contemporain, l’opéra de chambre The Lighthouse, drame fantastique aux accents de thriller, et Encore une fois, opérette bondissante et délurée. Une incursion dans l’univers de la musique folk est prévue, avec un florilège de chansons populaires du compositeur Luciano Berio, tandis que le quatuor Convulsif ira explorer les confins du rock avec un projet avant-gardiste teinté de jazz. Une place importante sera laissée enfin à l’expérimentation artistique, avec des performances musicales hors des sentiers battus: c’est là l’occasion de se plonger dans le « théâtre alchimique » de Stanislas Pili, de redécouvrir La Disparition de Georges Pérec adaptée à la scène par Luc Birraux, de se laisser sombrer dans la folie musicale de San Clemente de Pierre Jodlowski, ou encore de s’étonner devant les percussions surréalistes de Pascal Pons.

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Encore une fois © Guillaume Perret

À la découverte du patrimoine
Fidèle à sa tradition, le festival encourage le décloisonnement de la scène musicale et le dialogue entre art et patrimoine. Dans cette optique, une série de Bal(l)ades seront organisées sous la forme de concerts-visites dans des lieux surprenants, parfois insolites, toujours chargés d’histoire. Ainsi, le projet musical aux résonances aquatiques Deep Rivers, du pianiste jazz Paul Lay, sera présenté au chantier naval Rohn, et le concert se verra précédé d’une visite guidée des lieux. Die Europaërin, spectacle musical d’après une œuvre de l’écrivain biennois Robert Walser, emmènera son public dans l’ancienne usine de pâte à papier de Rondchâtel, qui a autrefois produit les pages sur lesquelles l’écrivain aura couché son œuvre. Une représentation du Chant de la Terre de Mahler donnera rendez-vous aux spectatrices et spectateurs dans les fours à chaux de Saint-Ursanne, et sera introduite par des géologues et spécialistes de la région.

Pour les jeunes oreilles
Autre habitude de la maison, le ciné-concert garantit un moment ludique et exaltant à partager en famille. Cette édition mettra à l’honneur Buster Keaton et livrera deux représentations du grand classique La Croisière du Navigator: la bande-son, composée pour l’occasion, sera assurée en live par l’Orchestre des Jardins Musicaux. Les petits mélomanes auront également l’occasion de participer à deux ateliers organisés dans le cadre du festival, qui leur dévoileront les coulisses d’une répétition d’orchestre, et leur feront explorer l’univers de la radio lors d’une activité autour du son.

The Navigator - Copyright Collection Cinémathèque suisse - Tous droits reserves
The Navigator – Copyright Collection Cinémathèque suisse – Tous droits réservés

Pour ceux et celles que la distance n’effraie pas, nous ne pouvons que recommander ce joli festival neuchâtelois à la programmation aussi fraîche qu’éclectique !

Les Jardins Musicaux
Divers lieux, Neuchâtel
Du 15 au 29 août 2021
www.jardinsmusicaux.ch

Classique et opéra Festival

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Bougies, féérie et lointaines galaxies: on a testé un concert Candlelight de Fever

Peut-être avez-vous eu vent de cette nouveauté fraîchement arrivée à Genève: les concerts éclairés à la bougie, qui promettent au public une ambiance mystique et enchanteresse. Avec des représentations prévues au Théâtre Les Salons, au Victoria Hall, à l’hôtel Four Seasons et même au sommet du Salève (si, si) la start-up américaine Fever, toujours à l’affût de «bons plans», fait les yeux doux au public genevois et espère le conquérir à la lueur romantique des chandelles. Pari réussi?

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Parmi la palette de spectacles à l’affiche, aux programmations joyeusement hétéroclites, il a fallu faire un choix après avoir considéré les différentes soirées annoncées, célébrant Chopin, Enio Morricone, Daft Punk ou la musique traditionnelle espagnole. C’est peut-être là la première chose qui interpelle et amuse lorsqu’on découvre Candlelight: une envie presque candide de proposer des saveurs pour tous les goûts, doublée d’une bonne volonté à toute épreuve. On y trouve du Hans Zimmer comme du Vivaldi, les soirées spéciales « musiques d’animes japonais » s’affichent de manière décomplexée à côté des Quatuors Beethoven. Rafraîchissant. 

On s’embarque donc pour un concert « John Williams » au Théâtre Les Salons. Le cadre historique et élégant se prête parfaitement au jeu et contribue à l’atmosphère frémissante qui accueille le public. Au centre de la scène, un piano baigne dans la lumière tamisée de 2000 bougies. La pénombre participe étrangement à assourdir les sons autant que les couleurs, et au lieu du bavardage caquetant qui envahit généralement les salles de spectacle avant la représentation, à peine surprend-on çà et là quelques murmures intrigués. Le jeune pianiste, Franck Laurent-Grandpré, semble un peu décontenancé de découvrir une salle moins remplie que ce qu’il attendait (la faute conjointe au Covid et à l’heure tardive sans doute, la représentation débutant à 21h30) mais s’amuse de ce « petit comité » et s’exécute avec le sourire, n’hésitant pas à faire précéder chaque pièce musicale d’une courte introduction humoristique.

Photo: Luc Faure

On redécouvre ainsi les compositions les plus iconiques de John Williams, de Star Wars à Jurassic Park en passant par La Liste de Schindler, toutes réimaginées pour piano solo. Laurent-Grandpré allie la sensibilité à la virtuosité, laissant d’abord entendre le thème épuré, avant de le redessiner avec passion, à la manière d’une série de variations ornées, où la ligne principale au loin surnage. Certaines pièces – on pense notamment à la bande-son d’Harry Potter – prennent une couleur particulièrement féerique dans la lumière vacillante des chandelles. On regrettera seulement peut-être que l’ampleur symphonique des pièces de John Williams, dont beaucoup reposent sur un vaste ensemble de cordes, peine à être restituée par un unique piano. On n’en salue pas moins la performance magistrale du soliste et on se réjouit d’un prochain rendez-vous Candlelight pour aller écouter des pièces au style légèrement plus intimiste. 

Concerts Candlelight 
Fever 
Tout l’été 
www.feverup.com/geneve/candlelight 

Musique actuelle

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Moi, monstre macabre et merveilleux

Si vous avez le goût de l’onirique, l’exposition Je est un monstre présentée à la Maison d’Ailleurs d’Yverdon vaudra sans doute le détour. Dédié à la science-fiction et à l’imaginaire, cet espace si singulier présente une sélection des œuvres de deux illustrateurs, Benjamin Lacombe et Laurent Durieux, dans l’écrin d’une scénographie étudiée. La visite s’apparente à une déambulation placée sous le signe de l’étrange, qui oscille tantôt vers le rêve, tantôt vers le cauchemar. Envoûtant.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Ce n’est pas innocemment que l’exposition nous dévoile les mystérieux personnages de Lacombe: à la manière d’un cabinet de curiosité, les dessins se plaisent à nous apparaître derrière un grillage, ou sous les néons d’un chapiteau de cirque. Références limpides à un temps (guère lointain d’ailleurs), où les « anomalies » humaines se voyaient tantôt enfermées à l’abri des regards, tantôt exhibées sur les scènes foraines à titre de divertissement. Endossant malgré lui le rôle du voyeur, le public est amené à se questionner sur ses propres rapports à l’altérité: pourquoi avoir accouru pour voir cette exposition, aussitôt qu’on a pu lire le mot « monstre »? Pourquoi cette fascination pour l’étrange, le bizarre, le difforme? Pourquoi le monstre, toujours ramené à son étymologie, reste-t-il celui que l’on montre, pour le pointer du doigt?

Je est un monstre, ce titre détourne la fameuse phrase de Rimbaud « je est un autre », pour mieux souligner les luttes inconscientes auxquelles nous nous livrons pour triompher de la « bête » en nous. C’est elle que nous aimons tant à voir livrée à nous pieds et poings liés, sur une estrade de cirque ou fermement enserrée par le cadre rassurant d’un tableau, croyant ainsi nous exorciser d’une image angoissante et déformée de nous-mêmes. L’altérité monstrueuse, ce Mr Hyde que nous portons toutes et tous en nous, constitue d’ailleurs l’une des pierres d’angle de la psychanalyse freudienne, à laquelle nous renvoient inévitablement les innombrables images adaptées du folklore oriental ou des contes de fées européens.

Benjamin Lacombe

Dans un style qui emprunte beaucoup à l’esthétique de Tim Burton (pour lequel Lacombe n’a jamais caché son admiration), l’illustrateur nous présente une galerie de personnages d’une poésie inquiétante, imprégnés d’un parfum victorien, qui explorent en le revisitant l’imaginaire foisonnant du romantisme noir. Si Rimbaud prête son vers au titre de l’exposition, c’est davantage Baudelaire que l’on retrouve dans le lyrisme grinçant des portraits, dont le mélange de candeur et d’horreur rappelle la tonalité ambivalente des Fleurs du Mal. Frêles, silencieuses, les créatures de Lacombe nous fixent de leurs grands yeux pensifs, et leurs poses ont la grâce mélancolique d’enfants qui auraient grandi trop vite – comme c’est si souvent le cas dans les contes.

Il nous semble que l’enthousiasme passionné que suscitent souvent les œuvres de Lacombe tient effectivement à leur capacité à faire écho au « monstre en nous », et plus précisément à la dualité d’ombre et de lumière qui caractérise la nature humaine. Si on s’émeut devant ces personnages, c’est parce qu’on se retrouve témoin d’une sublimation de la laideur du monde: par un curieux sortilège, la bête se change en belle, la morsure du macabre se change en caresse. Le mal est conjuré par la beauté du trait qui le capture.

Comme en contrepoint à l’univers gothique et feutré de Lacombe, Durieux nous emmène à la découverte de ses affiches de films, dont l’esthétique pop se réclame autant du Golden Age hollywoodien que d’un réseau d’influences plus classiques, comprenant notamment le peintre Edward Hopper. Ces monstres à lui sont ceux du cinéma américain: King Kong, Hannibal Lecter, les Corleone du Parrain ou le requin des Dents de la Mer, qu’il s’agit pour l’artiste de se réapproprier pour les mettre en scène dans des affiches de films alternatives.

Laurent Durieux

Le travail d’adaptation représente ici un défi de taille, puisqu’on attend de l’illustrateur qu’il capture l’essence d’un film très connu du grand public, tout en abordant l’œuvre sous un angle original, puisque la nouvelle image ne doit ressembler à aucune des affiches du film déjà existantes. Pour Durieux, le processus créatif passe donc par une mise à distance nécessaire des représentations préexistantes, qui ont pourtant participé à forger son imaginaire artistique: entre orgueil et humilité, apparaît le besoin de s’arracher aux modèles, de tuer le maître (le père?) pour faire émerger une nouvelle vision de la même œuvre. Dans une démarche qui touche au symbolisme, l’illustrateur retient du film à peine quelques éléments-clés, qu’il doit ensuite méticuleusement agencer, mettre en scène et colorer d’une ambiance très précise. Bien exécuté, le dessin agit comme un catalyseur: et c’est le film entier qui ressurgit dans la conscience du spectateur qui contemple la nouvelle affiche.

À ne surtout pas manquer: le passionnant documentaire Out of the Box de Laurent Frapat, diffusé au dernier étage de l’exposition. Entre découragements et illuminations, on suit Laurent Durieux dans son parcours artistique en réponse à une requête d’un commanditaire, demandant une affiche alternative du Silence des Agneaux. Au terme d’un cheminement éprouvant, le résultat s’impose, éclatant: fruit d’un accouchement magnifique et monstrueux.

Je est un monstre
Jusqu’au 24 octobre 2021
Maison d’Ailleurs, Yverdon-les-Bains
www.ailleurs.ch

Exposition

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La Possession (2) Photo : Samuel Rubio

Angoisse à Vidy: La Possession ou le cauchemar de n’être plus soi-même

Jusqu’au 31 octobre, le Théâtre de Vidy présente La Possession de François-Xavier Rouyer. À l’heure où les animations macabres d’Halloween, qui essaiment en général à cette période de l’année, succombent les unes après les autres aux restrictions sanitaires, la grand-messe annuelle du frisson se tiendra cette année sur les planches. Sous une lumière blafarde, la pièce de Rouyer se déploie lentement comme un monstre tentaculaire, pour donner corps à l’une des angoisses humaines les plus profondes: la perte du moi, aspiré par un corps étranger, rongé de l’intérieur par une force hostile. Avis aux adeptes de sueurs froides…

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

« Je voudrais savoir s’il est possible d’épouvanter au théâtre, de faire dresser les cheveux sur la tête comme cela arrive parfois au cinéma ou dans la vie », s’interroge l’auteur et metteur en scène. Depuis sa genèse littéraire, le genre dit « d’épouvante » a pour vocation de mettre au jour nos terreurs primitives, dont la plus fondamentale est sans doute la peur de l’altérité menaçante, quelle que soit sa forme. Le fantasme spécifique de la possession a été exploré tant de fois à l’écran qu’il est devenu l’un des principaux ressorts du cinéma d’horreur: l’imaginaire collectif est hanté (c’est le cas de le dire) par des scènes d’Alien ou de L’Exorciste, qui figurent une invasion – matérielle ou psychique – du corps, espace intime supposé jusque-là inviolable.

S’il reste plus difficile d’effrayer sur les planches qu’à l’écran (effet de réel oblige), transposer cette thématique-là sur la scène s’impose presque comme une évidence, le théâtre étant l’art de la possession par excellence. Transfiguration du comédien, métamorphose de la comédienne, qui exécutent dans la chair cette « expérimentation éternelle d’être autre, […] de se dédoubler ». L’interprète se laisse posséder par son personnage, qui se voit à son tour possédé par une puissance qui le subjugue. Délicieux vertige de la mise en abyme théâtrale.

Photo: Samuel Rubio

L’intrigue de la pièce est aisément résumée: une femme, mal dans sa peau, décide de prendre possession d’un autre corps. Mais on ne brise pas impunément le lien qui unit un corps à son esprit… Et c’est bien là que repose la charge horrifique de la pièce, brillamment emmenée par un casting des plus affûtés. Au-delà de la performance impressionnante des comédiennes, qui se métamorphosent sous nos yeux, on se sent saisi∙e de malaise à la vue de ces êtres vidés de ce qui faisait leur singularité un instant auparavant. Corps parasité par une conscience qui n’est pas la sienne, esprit piégé dans une enveloppe qu’il ne reconnaît pas, carcasse humaine abandonnée à l’état de coquille vide: on s’étonne soi-même de constater à quel point l’indivisibilité du corps et de l’âme répond à une loi naturelle, qu’il est angoissant de voir enfreindre. La scission est vécue comme une mutilation, et perçue comme telle par le spectateur, qui ne peut que s’interroger sur sa propre essence – et se laisser gagner par la peur de la perdre. N’est-ce pas là la fonction d’une excellente œuvre d’horreur: susciter l’introspection par le biais de l’épouvante?

La Possession
Jusqu’au 31 octobre
Théâtre de Vidy
www.vidy.ch

Théâtre

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Château de Chillon

Shakespeare enflamme le Château de Chillon

C’est dans une ambiance délicieusement gothique que s’est jouée la célèbre tragédie Othello, présentée vendredi soir dans l’Aula Magna du château de Chillon. Fruit d’une collaboration entre l’American Drama Group Europe et le TNT Theatre Britain, le projet était porté par un solide casting – entièrement anglophone, cela va sans dire. Un public frissonnant s’est massé dans la grande salle pour venir voir le texte de Shakespeare prendre vie, ponctué par le martèlement de la pluie contre les vitres sombres du château-fort.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

À l’heure où les questions de genre et d’ethnie occupent le cœur de l’actualité, adapter Othello à la scène apparaît comme un choix à la fois fin et audacieux. L’histoire du général maure, homme noir dans un monde blanc, que la jalousie pousse à commettre l’irréparable, est sous-tendue de préoccupations qui trouvent un écho important aujourd’hui. Tout commandant respecté qu’il soit, Othello demeure un étranger aux yeux des Vénitiens (les autres personnages le désignent bien plus volontiers par l’épithète « le Maure » que par son nom) et son union avec la ravissante aristocrate Desdémone est implicitement regardée comme une mésalliance pour la jeune femme. Guerrier courageux mais amant vulnérable, Othello devient dès lors une proie facile pour le vénéneux Iago, qui pour se venger de son général, est déterminé à lui faire croire à tort que son épouse lui est infidèle.

On s’étonne toujours de l’habileté avec laquelle Shakespeare met à nu certaines vérités intemporelles de la nature humaine. Bien que la perfidie de Iago soit généralement considérée comme la force antagoniste du récit, elle n’est que la flamme de l’allumette: toute la charge explosive réside dans la fragilité d’Othello, qui devient à la fois le bourreau et la victime d’une tragédie qui se joue de lui – et à cause de lui. Toute l’extraordinaire ambivalence de l’humain se retrouve là. À noter toutefois que le public du 21e siècle voit sa compassion pour le personnage éponyme passablement érodée: là où les contemporains de Shakespeare s’émouvaient sans doute de la détresse d’Othello après avoir injustement assassiné sa loyale épouse, l’assistance de nos jours n’a que très peu de sympathie à lui accorder après la scène horrifique de l’étranglement de Desdémone – scène qui se voulait bouleversante à l’époque, et qui devient proprement insoutenable aujourd’hui. Preuve que si la plupart des tabous tombent avec l’avancée de la modernité, certains deviennent au contraire plus tenaces (et c’est sans doute pour le mieux).

Pandémie oblige, c’est une version écourtée de la pièce qui a été présentée par les acteurs du TNT Britain, les entractes étant interdits. Le spectacle a cependant su garder intactes toutes les lignes de force de la tragédie, et en restituer toute la puissance. David Chittenden en particulier fait des étincelles dans le rôle de Iago, et régale l’assemblée de son jeu fripon et grinçant à chacune de ses apparitions. Hannah Douglas livre une Desdémone toute en tendresse et en sensibilité, soutenue par une éclatante Louise Lee dans le rôle de l’impétueuse servante Emilia, contrepoint féminin de sa maîtresse. On regrettera seulement la diction quelque peu imparfaite de Joseph Black dans le rôle-titre, en dépit d’une présence scénique incontestable. La production a en outre eu l’idée très bienvenue de sous-tendre les moments les plus intenses de la pièce d’un accompagnement musical: les interprètes non-sollicités s’assoient donc volontiers en bord de scène, s’emparent d’une guitare, d’un violoncelle, de percussions ou de leur voix pour soutenir la passion du texte par celle de la musique, sans jamais laisser les interventions mélodiques noyer les mots pour autant. En somme, un moment de théâtre poignant joué dans un cadre superbe, qui nous laisse impatients de découvrir le TNT Britain et l’American Drama Group Europe dans une prochaine production shakespearienne: peut-être un Hamlet ou un Macbeth au Château de Chillon pour 2021?

www.adg-europe.com

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