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Moira Rosato

« Dans une autre vie… » – Ce n’est pas la fin, mais le début d’une autre histoire

Transmettre des émotions profondes et apporter de la poésie et de la légèreté à des thèmes lourds, c’est l’une des approches de Moira Rosato et de sa compagnie Au-delà des mots… Pour son nouveau spectacle intitulé Dans une autre vie…, c’est la séparation qui sera explorée, comme deuil d’une vie et ouverture sur autre chose. Rencontre avec une artiste multidisciplinaire, sensible et engagée.

Texte et propos recueillis par Jeanne Moeschler

La vie des autres… et la sienne

Raconter la vie des gens qu’elle observait autour d’elle, voici ce qui remplaçait un habituel journal intime entre les mains de Moira Rosato. Elle écrivait depuis déjà des années sur des sujets divers et souvent sombres, tels que le suicide ou le viol, dont on ne parle pas ouvertement dans la société. Le passage du texte à la mise en scène s’est fait par son travail de maturité, en 2020, dans un premier spectacle intitulé Au-delà des mots…, afin de lier ses passions de la danse et de l’écriture dans un spectacle.
« Je souhaitais vraiment faire passer un message, et pour la première fois, mes textes ont été écoutés par un public. Quant à la danse, elle permet d’apporter une légèreté qui contrebalance les thématiques dures », explique l’autrice et danseuse.
Au fil des années, le projet s’est transformé en compagnie. À côté, Moira danse professionnellement et étudie à l’Université de Lausanne. Un emploi du temps chargé, qui s’additionne à celui de la quinzaine d’artistes avec qui elle travaille. Cela représente une grande part de travail, rendue plus légère par le soutien de sa famille et des artistes qui travaillent bénévolement avec elle. En riant, elle admet déléguer certaines tâches, mais en tant que « control freak », elle préfère jeter un œil sur tout : « comme ça si quelque chose se passe mal, je peux en vouloir qu’à moi-même ! »

Des disciplines et des mots : une réconfortante légèreté

Dans Une autre vie…, c’est le thème de la séparation qui est exploré – amoureuse, identitaire ou liée à la disparition d’un être cher. Un thème difficile, qu’elle souhaite aborder dans un espace bienveillant : « Ce genre de sujet peut faire peur, mais c’est un moment tellement beau. On se livre et le public se met en quelque sorte à nu aussi, car il est touché par ce qu’il ressent. »
Dans ce nouveau spectacle, Moira tente une approche encore plus personnelle : raconter un bout de son histoire, en transformant l’intime en universel. « Sur scène, j’ose plus, parce que je sais que ma place est là, et que les gens sont venus pour nous voir », confie Moira.
« Dans les deux premiers spectacles, j’avais écrit seulement sur la vie des autres. Ici, il y a des passages plus intimes, car c’est quelque chose que j’ai vécu, comme presque nous tous sous une certaine forme. »
Le spectacle se déploie entre un fil rouge et des tableaux déstructurés. « Dans la scène d’intro, on a glissé plein de petits détails, qui réapparaissent par clins d’œil, jusqu’au tableau final. » L’univers global oscille entre le hip-hop new style avec un brin de contemporain et de théâtre. Le cerceau, que Moira pratique depuis une quinzaine d’années, vient apporter apaisement et liberté, adoucissant la dureté des textes lus et teignant le sujet d’une certaine poésie : « À la place d’aller sous terre, je m’envole avec le cerceau pour représenter la mort », annonce Moira.

Moira Rosato

Photo: Théo Collet

Pas une fin en soi…

Le titre Dans une autre vie… ouvre la séparation à un après, un au-delà. « On traite de sujets sombres, mais beaucoup de gens m’ont dit : C’est fou, ça respire la vie même si vous parlez du deuil !, explique l’artiste. C’est aussi le fait qu’on soit un groupe de jeunes qui donne de l’espoir : oui, on a vécu des choses dures, mais ensemble on peut les surmonter, et une séparation, ce n’est pas une fin en soi. »
Les points de suspension sont régulièrement utilisés par l’autrice pour donner l’idée qu’un après est toujours possible : « Que même si une histoire est terminée, elle continue de vivre en nous et à travers les souvenirs. Les trois petits points transmettent l’idée que dans une autre vie, une relation aurait pu se passer différemment, ou alors que notre séparation permet de découvrir autre chose et qu’on est mieux pas ensemble. Pour la séparation identitaire, ils montrent que pour certaines personnes trans, elles ont vraiment l’impression d’avoir deux vies séparées, l’une avant et l’autre après la transition. »

Le fait de parler de la disparition d’une personne permet d’en ranimer le souvenir.
« Moi, je trouve qu’on devrait toustes avoir une oreille attentive pour en parler, ça aide de discuter avec quelqu’un plutôt qu’avec un papier qui ne nous répond pas… Mais dans le deuil, il n’y a pas de mode d’emploi : des gens préfèrent vivre ça seuls, d’autres le raconter. Durant la préparation du spectacle, c’était pour beaucoup la première fois qu’ils pouvaient réévoquer des gens disparus, et ça a fait du bien. » Les souvenirs, c’est quelque chose que Moira aime matérialiser à travers des vidéos et des textes, afin de garder les personnes toujours quelque part.

Elle souhaite au public de venir avec un esprit critique et bienveillant, et de vivre pleinement ce moment :« Pour nous, c’est comme une thérapie d’être sur scène et, à la fin du spectacle, on aime parler avec les gens pour voir s’ils ont versé des larmes, ont aimé et se sentent en quelque sorte aussi allégés. »

Dans une autre vie…
Samedi 8 novembre 2025 à 17h30 et 20h
Rubicube, Morges
Lien billetterie

Danse Théâtre

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Yve-Noelle Bollinger. Photo: the LK Studio at YAGP

Danser avec l’âme : Yve-Noelle Bollinger au Prix de Lausanne

Du haut de ses pointes et de ses 15 ans, la pétillante danseuse Yve-Noelle Bollinger représentera la Suisse pour l’édition 2025 du Prix de Lausanne. Elève à la Amanda Bollinger Dance Academy en Australie, elle attend avec impatience ce concours international qui approche à grands pas.

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler

 

Une préparation riche en émotions

Après une phase de stress, les variations d’Yve-Noelle sont désormais au point et l’excitation prend le dessus. Trois aspects poussent la danseuse à se dépasser. « D’abord, le challenge. C’est un défi de trouver le bon style pour chaque variation. Ensuite, c’est comme un rêve. Pour être honnête, je n’aurai jamais imaginé aller là-bas. Enfin, un tourbillon de sentiments intenses. C’est vraiment intéressant de se préparer à fond et de viser une technique la plus parfaite possible », raconte-t-elle l’air concentré. Entre ses nombreuses séances d’entraînement, elle a le droit de s’accorder des « vacances », comme elle le dit en riant. Entre summer school composée de workshops, body conditioning, et cardio, la jeune fille veille à garder un équilibre physique et mental. « J’aime tenir un journal pour me rendre compte de ce qui se passe. Je suis parfois épuisée mais je sens mon corps et sais arrêter quand il le faut ».

Quand le public entre dans la danse

Loin de se contenter d’une technique irréprochable, Yve-Noelle se concentre aussi sur l’interprétation théâtrale de ses chorégraphies. « J’aime autant les solos libres que les rôles à interpréter dans les ballets. Mais avec une histoire à raconter, c’est plus simple d’exprimer les émotions avec ton visage. Si c’est un solo joyeux par exemple, j’aimerais que le public ait un sourire sur son visage et qu’il devienne une partie de l’histoire ». La jeune danseuse aime s’inspirer de ballets de renom – Roméo & Juliette, Le lac des Cygnes – et admire la manière dont les danseur∙euse∙s entrent de manière professionnelle dans leurs rôles. « Il n’y a rien de plus ennuyeux que de danser sans âme », conclut-elle avec passion.

Photo: Stephan Bollinger
Photo de haut de page: the LK Studio at YAGP

Différents chemins vers les étoiles

Sélectionnée parmi 445 participant∙e∙s à partir de vidéos comportant des exercices de classique et des variations de danse contemporaines, Yve-Noelle se produira sur scène pendant 2 minutes sur scène. Une partie de sa famille, qu’elle n’a pas vue depuis 10 ans, assistera à son passage ; un moment clé qui pourrait lui ouvrir de nouvelles portes pour la suite de sa carrière… débutée à l’âge 3 ans. « Mes parents m’ont inscrite et je n’ai jamais cessé d’être amoureuse de la danse. Ma maman est elle-même danseuse et m’inspire énormément. Elle m’a toujours dit qu’elle n’avait pas, au départ, les caractéristiques typiques d’une danseuse professionnelles. Mais elle a travaillé si dur qu’elle y ait parvenu. Aujourd’hui, c’est aussi ma professeure, j’ai beaucoup de chance », confie-t-elle avec un sourire.

Enfin, à toutes celles et ceux qui rêvent de participer un jour au Prix de Lausanne, Yve-Noelle adresse un message encourageant : « Ne jamais abandonner, même si tu penses que tu ne vas jamais y arriver. En persévérant, ça va finir par marcher, même si ce n’est pas par le chemin que tu avais imaginé ».

Prix de Lausanne 2025

Du 2 au 9 février 2025
Théâtre de Beaulieu, Lausanne

Durant la semaine, le public peut assister aux cours de danse donnés par les professeurs aux candidat·e·s.

En plus du magnifique spectacle qu’est la finale du Prix, différents événements jalonnent la semaine:

– Une rencontre avec le jury (mardi 4 février à 18h30)
– La Soirée Chorégraphique (mercredi 4 février à 18h)
– Le gala des Étoiles Montantes (dimanche 9 février à 15h)

Tout le programme sur:
www.prixdelausanne.org

Dancing with Soul: Yve-Noelle Bollinger at the Prix de Lausanne

At just 15 years old, standing tall on pointe, the lively dancer Yve-Noelle Bollinger is eagerly anticipating the 2025 edition of the Prix de Lausanne. A student at the Amanda Bollinger Dance Academy in Australia, she will represent Switzerland in this prestigious international competition, fast approaching.

Text and interview by Jeanne Möschler

A Preparation Full of Emotions

After an initial phase of stress, Yve-Noelle’s variations are now polished, and excitement has taken over. Three key aspects drive her to push her limits. “First, the challenge. It’s a test to find the right style for each variation. Then, it’s like a dream. Honestly, I never imagined I’d get the chance to go there. Finally, it’s an intense whirlwind of emotions. It’s really fascinating to prepare thoroughly and aim for the most perfect technique possible,” she shares with a focused expression. Between summer school workshops, body conditioning, and cardio, the young dancer ensures she maintains a physical and mental balance. “I like keeping a journal to reflect on what’s happening. Sometimes I’m exhausted, but I’ve learned to listen to my body and know when to stop.”

When the Audience Joins the Dance

Far from being content with flawless technique, Yve-Noelle also focuses on the theatrical interpretation of her choreographies. “I love both free solos and character roles in ballets. But when there’s a story to tell, it’s easier to express emotions through your face. If it’s a joyful solo, for example, I’d like to make the audience smile and feel like they’re part of the story.” The young dancer draws inspiration from renowned ballets like Romeo and Juliet and Swan Lake, admiring how professional dancers fully embrace their roles. “There’s nothing more boring than dancing without soul,” she concludes passionately.

Photo Stephan Bollinger

Photo: Stephan Bollinger
Top page photo: the LK Studio at YAGP

Different Paths to the Stars

Selected from 445 applicants through video submissions featuring classical exercises and contemporary variations, the Swiss-New Zealander dancer will perform a two-minute routine on stage. Part of her family, whom she hasn’t seen in 10 years, will attend her performance—a pivotal moment that could open new doors for her blossoming career, which began at the age of three. “My parents enrolled me in dance classes, and I’ve been in love with it ever since. My mom is a dancer herself and inspires me so much. She always told me she didn’t have the typical characteristics of a professional dancer at first, but she worked so hard that she made it. Today, she’s also my teacher, and I’m incredibly lucky,” she shares with a smile.

Finally, to all those who dream of one day competing at the Prix de Lausanne, Yve-Noelle offers an encouraging message: “Never give up, even if you think you’ll never make it. With perseverance, you’ll get there, even if it’s not the path you originally envisioned.”

 

Danse

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Donatienne Amann

Donatienne Amann – En Slip

Prendre du recul par rapport à nos fragilités et rire de nos échecs? Dépasser la fiction pour devenir un∙e superhéros∙ïne dans la réalité? Voici des thématiques dont parle et rit Donatienne Amann dans son premier stand-up, en tournée depuis février 2024.

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler

Démasquer le stand-up

Se produire seule sur scène avec son propre projet, la comédienne l’avait vécu en 2018 pour son travail de sortie de la Manufacture. Elle souhaitait reproduire l’expérience, enrichissante, dans son bagage d’actrice et d’humoriste. En effet, le stand-up la challenge différemment du théâtre, et la motive à continuer: « Quand tu fais un bide, c’est hardcore, mais les rares fois où j’ai eu des moments de grâce, où je surfais sur mon texte, c’était de l’impro mais je contrôlais.… je me suis dit, cette sensation est ouf, je veux arriver à maitriser ce truc! ». Elle ajoute, pragmatique: « Dans le stand-up, le public sent si tu mets un masque. Je dois y aller en étant moi, je me mets à nu, je me mets en slip. »

L’anxiété comme source de créativité

La peur et l’anxiété font intégralement partie de l’identité de Donatienne, qui a appris à vivre avec depuis son enfance. Toutes ces choses qui nous empêchent d’être notre super-nous – fragilités, échecs et hontes – constituent ainsi le fil rouge de son spectacle, inspiré d’une première version écrite l’été 2023. « Être anxieux, c’est être créatif… imaginer tout ce qui pourrait mal se passer, c’est un art », estime-t-elle, mi-figue, mi-raisin.

La poésie de l’humour

Le rire occupe une place centrale dans la vie de Donatienne. Avec l’impro, l’artiste a découvert que l’humour, en plus de faire passer des messages, permettait aussi de prendre du recul. « L’autodérision, ça oblige à avoir un certain regard… récemment, je me suis fait voler mon vélo, ça m’a bien saoulée. Mais c’était pendant que je faisais du vélo d’intérieur au fitness, c’est tellement marrant en fait, j’en ai ri! ».

En tant que femme dans le domaine de l’humour, la comédienne a développé des « stratégies de survie » pour exister, en revêtant des masques. « J’ai appris les codes masculins, et je m’y adapte en apportant ma touche. C’est nul de devoir être stratège comme ça. Mais il y a cette croyance que les filles sont moins drôles – c’est pas vrai! Le monde s’est juste développé avec un humour pour les mecs. » Elle poursuit: « Sur les plateaux d’humour, il y a le mec qui fait les blagues absurdes, les blagues poétiques, le mec trash, … et il y a la meuf. LA meuf. Elle n’a pas de style précis. J’ai hâte qu’on ait un autre rôle que d’être LA femme », conclutelle, déterminée.

Dans son spectacle, elle a ainsi décidé de faire voyager le public – tous genres confondus – et transmettre le goût de la vulnérabilité et la joie de l’échec. « Je veux qu’après le spectacle, les gens repartent avec l’envie de réaliser un rêve, de se dire ‘allez go, j’essaye, peut-être que je me rate mais je tente!’ », souhaite Donatienne.

Informations pratiques:

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Les Voyages de Gulliver

Les Voyages de Gulliver

Si vous croisez la route d’un chapiteau dans un lieu insolite, il pourrait bien s’agir de celui des ArTpenteurs, une troupe de théâtre itinérante et pleine d’énergie. Dès cette semaine, elle repart en vardouille conter le monde merveilleux de Gulliver. 

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler
Photos: © Philippe Pache

Carte blanche en poche, Yvan Richardet, improvisateur, comédien et musicien, devait écrire une comédie musicale jeune public sur le thème du voyage. En se replongeant dans Les Voyages de Gulliver, il a remarqué que beaucoup d’éléments faisaient échos à L’Odyssée d’Ulysse, interprété par sa troupe quelques années auparavant. Adapter la masterpiece de Jonathan Swift se révélait donc être une belle occasion de prolonger le travail avec la même équipe… ou presque. « Nous serons six à jouer sur scène; Laurent Annoni, Chantal Bianchi, Lorin Kopp, Verena Lopes, moi-même et Donatienne Amann, qui rejoint la troupe pour ce spectacle. Elle a un chouette parcours dans l’humour et l’improvisation, et ça nous permet d’avoir un autre point de vue. »

Depuis plus de 20 ans, les ArTpenteurs, sous la direction Chantal Bianchi et Thierry Crozat – metteur en scène des Voyages de Gulliver – présentent leurs créations dans toute la Suisse et à l’étranger. Lors de ces voyages, une « hospitalité réciproque » s’instaure; l’équipe s’installe dans une région qui devient temporairement la sienne et les gens sont chaleureusement reçus chez elle… chez eux. « Le chapiteau permet
de se rendre dans des lieux où il n’y a pas forcément de théâtre. Et aussi, on a une réelle envie de voyager et de rencontrer! »

arTpenteurs

Photo: Félix Imhof

Du théâtre lisible et jovial

L’oeuvre gullivérienne se compose de plusieurs couches – parodique, satirique et ironique – et propose donc un matériau très riche pour éveiller et stimuler les enfants. « Avec un jeune public, il faut que la pièce soit claire, mais pas simpliste. Elle doit être lisible, et nous, on doit tenir nos promesses, car le jeune public ne pardonne pas », estime Yvan en riant. Celui-ci a pris une liberté généreuse dans l’adaptation de ce fameux texte datant de 1721. En plus de proposer des images esthétiquement belles, il a souhaité réactualiser certaines analogies pour les jeunes générations d’aujourd’hui: « Comment parler de thèmes adultes, tels que l’anthropocentrisme, à des enfants? J’ai remplacé les chevaux parlants de Swift par des souris. C’est à la fois un animal chou, ce qui ménage une porte d’entrée aux enfants, et c’est une bête de laboratoire – ce qui est lié à la question de la place que prend l’humain dans la nature. » Le rire aura aussi une place centrale dans la pièce, car c’est « un outil pour garder l’attention. Et en plus, quand on rit ensemble, on est relié par quelque chose, c’est énergisant. » Avec un théâtre critique et joyeux, la troupe souhaite entamer la réflexion de la multiplicité des points de vue et de la prise de recul sur la réalité.

Un autre à la fois très petit et très grand

L’improvisateur confie être effrayé par l’évolution de notre rapport à l’information: « Une partie des jeunes se fie désormais à des vidéos TikTok et des tutos YouTube pour s’éduquer. Avec des informations très courtes, on ne montre qu’un seul point de vue alors qu’une pensée complexe devrait en faire dialoguer plusieurs entre eux. » C’est par un jeu de perspectives, de miniatures, de vidéos et d’ombres chinoises que les comédien∙ne∙s vont s’amuser à multiplier les points de vue et à questionner notre rapport parfois trompé à la réalité. Le théâtre à vue ou avoué est particulièrement adapté pour explorer ces questions. « On ne cherche pas à créer une illusion du vrai, on montre les coulisses et cela s’inscrit dans notre ligne artistique. » Marionnettes en boîtes de conserves et grimage en direct; objets et corps prennent vie sous les yeux du public. « Pour la scène de l’orage, par exemple, on filme une scène d’objets avec une toile pour faire la mer, et on la projette ensuite en grand écran au ralenti, ce qui donne un côté épique! » se réjouit Yvan.

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En musique et avec le public

« Dans la troupe, on aime les personnalités multi-facettes et polyvalentes, certains font à côté du cirque, de la danse contemporaine ou du mime. Ces différents outils donnent des possibilités de création très riches. » L’équipe fera la part belle à la musique avec une ribambelle d’instruments – notamment ukulélé, trompette et synthé – sur des chansons de Joséphine Maillefer. « Les musiques permettent de faire une description d’un lieu de manière dynamique ou d’amplifier une petite émotion… et elles créent un moment mémorable. » Le public sera placé en arc de cercle autour des comédien∙e∙s – et jamais à plus de trois mètres, ce qui crée une belle proximité entre les deux côtés. L’équipe souhaite transmettre et éveiller plusieurs choses chez leur jeune public: « on aimerait qu’ils cherchent à reproduire les effets d’optique et qu’ils puissent mettre en scène la réalité. Par exemple s’amuser à reproduire des miniatures avec leur smartphone ou faire parler leurs doigts comme des marionnettes. Et s’il leur reste un ou deux refrains en tête, c’est encore plus chouette! ».

Informations pratiques:

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Festival cinémas d'Afrique

Festival cinémas d’Afrique

Chaque année depuis 18 ans, le Festival cinémas d’Afrique Lausanne (FCAL) investit le Casino de Montbenon, et installe son écran géant et sa tente dans le théâtre de verdure avoisinant. C’est le seul festival en Suisse dédié au continent africain et à la diaspora.

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler

« Le festival est né du constat de l’absence de représentation de films africains dans le réseau de distribution classique » raconte Sam Genet, directrice du festival. « Même s’il y a une tendance à avoir plus de sorties en salle, ça reste peu visible ». Le festival veille à parler des cinémas d’Afrique au pluriel: « C’est un continent avec 54 pays qu’on ne peut pas réduire à un seul genre de cinéma. C’est comme le cinéma français, coréen, il y a un cinéma égyptien, rwandais… et toujours avec une grande diversité de styles et d’approches créatives. »

Les cinémas africains contemporains constituent le cœur du festival. Ne sont montrés que des films non-sortis en salle en Suisse, répartis en différentes sections. Tout d’abord, le panorama, qui montre les productions des deux dernières années, qu’elles soient de l’ordre du court ou du long métrage, fiction, documentaire, de l’expérimental ou de l’animation. Ensuite, la partie plein air, en libre accès tous les soirs. Le public pourra également apprécier une rétrospective avec des films restaurés du patrimoine; visionner une projection jeune public suivie d’un atelier créatif; découvrir la carte blanche accordée au Tourne-Film Festival Lausanne, ainsi qu’au Festival International de Cinéma d’Auteur de Rabat.

Le FCAL présente également un focus sur un pays: « L’an passé, c’était le Cap Vert et encore avant, le Bénin. Cette année, ce sera le Kenya. On souhaitait non seulement se pencher sur un pays anglophone et aussi souligner la vitalité et le dynamisme qui animent les productions kenyanes. » L’équipe œuvre également en dehors de la semaine de festival. Toute l’année, elle organise des événements avec des maisons de quartier et réalise un travail de médiation avec des élèves de tous âges au sein d’établissements scolaires. « L’idée est de montrer que les cinémas d’Afrique permettent de parler de plein d’aspects pédagogiques, artistiques, mais aussi des thèmes liés au programme d’histoire et de géographie, ainsi que des thématiques sociales telles que le racisme et surtout des thématiques universelles. On discute et on réfléchit tous ensemble sur des sujets qui les touchent » explique Sam. Le festival organise également de plus en plus d’événements avec des institutions culturelles, comme en ce moment au Musée d’Ethnographie de Genève, à travers une programmation de films faisant écho à l’exposition temporaire Mémoires. Genève dans le monde colonial et collabore avec les distributeurs et les cinémas pour les sorties en salle.

De nombreux moments musicaux feront aussi retentir le festival; notamment avec le suisso-algérien El Mizan, des sets de musique afro mixés par des DJs, et un ciné-concert; « Le Franc » de Djibril Diop Mambety mis en musique par le groupe Oriki, avec Woz Kaly (Sénégal). Des moments musicaux, thématiques et cinématographiques que le public est invité à vivre festival, dans une ambiance conviviale et un esprit de rencontre.

Informations pratiques:
Du 15 au 18 août 2024
Casino et parc de Montbenon, Lausanne
www.cine-afrique.ch

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TCS

TCS Ciné drive-in

Des toiles sous le pare-brise

À Cossonay, le concept de Ciné drive-in à la saveur américaine – regarder un film, confortablement installé∙e à bord de son véhicule – ravit le public: « Quand on a commencé, il y a huit ans, on installait aussi des gradins, maintenant on accueillie uniquement les voitures, et c’est ce qui plait le plus. On a une capacité de 140 véhicules maximum, ça permet à tout le monde d’avoir une belle qualité d’image » témoigne le directeur Michele Convertini. La programmation est réalisée par rapport aux grandes sorties de l’année et les films présentés correspondent à la plus grande tranche d’âge possible. 

Des soirées cinématographiques singulières à succès, comme en témoigne le parking toujours complet. « C’est un moment qui sort de l’ordinaire à partager entre amis ou en famille… l’ambiance est conviviale, les gens viennent même avec leur frigidaire et leur matelas », raconte le directeur en souriant. Il termine en demandant aux conducteur∙ice∙s d’être prudent∙e∙s sur la route!

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler

Informations pratiques de l’édition 2025
Du 7 au 9 août 2025
Centre de mobilité TCS, Cossonay
www.tcs.ch/tcs-cine-drive-in 

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OXEON

OXEON à l’aube

Au soleil levant, les sonorités colorées et intimes du duo OXEON résonneront à la Jetée de la Compagnie, à l’heure où roches et poissons sont encore endormis. Lea Gasser à l’accordéon et Sylvie Klijn, au chant, explorent avec leur instrument et une pédale d’effet un univers bien à elles. Rencontre avec ces deux passionnées de musique à l’énergie inspirante.

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler
Photo: ©Laurent Guignard

En route vers le jazz

Leur amitié et leur duo sont nés pendant leur Master en jazz à L’HEMU de Lausanne. C’est pourtant en musique classique que Lea et Sylvie ont commencé leur formation, mais elles ont toutes deux décidé de suivre une autre voie.

La Suissesse Lea Gasser découvre, enfant, l’accordéon, « un instrument fascinant par la manière dont il bouge avec tous ses boutons ». Cependant, ce n’est pas dans le classique qu’elle se sent le plus à son aise: « Après mon Bachelor à la Haute Ecole des Arts de Berne, j’ai même un peu perdu l’envie de jouer. Pendant quelques années, j’ai voyagé et commencé des études. J’ai ensuite voulu reprendre la musique à fond, mais plutôt en jazz. C’est plus facile d’y trouver son langage, tu peux faire un solo juste avec des silences et trois notes et ça peut être très touchant et très beau. » Sylvie étudie quant à elle le piano aux Pays-Bas et poursuit avec un Master à l’université d’Utrecht, en Arts and Society. Invitée par une professeure de chant à Lausanne, elle a l’occasion de réaliser un échange à l’HEMU, où elle peut suivre le Master en chant et composition jazz. Passionnée par le théâtre, elle a tout à coup un déclic et le chant se révèle comme une fusion entre ses deux univers, « dans la manière de se présenter au public pour lui raconter une histoire ».

Hybrides entre un univers classique qu’elles se réapproprient et un univers jazz qu’elles aiment explorer, les deux amies et musiciennes nomment leur duo OXEON, un terme qui fusion ‘voix’ et ‘accordéon’. Sous ce nom, elles sortent leur album Somewhere far en 2023, avec de nombreux concerts à la clé.

Une intime palette de couleurs

Comment décrire leur musique? C’est une question qu’elles posaient parfois à leur public lors de moments d’échanges afin de pouvoir définir un style ou plutôt, comme le précise Lea, une ambiance. « On cherche dans les détails des atmosphères pour créer un monde à nous, avec des morceaux qui montrent plein de couleurs différentes. On utilise aussi une pédale à effets, qui nous permet de chercher plein de sonorités différentes ». « La dimension colorée se situe aussi dans la manière dont on voit le projet » ajoute Sylvie. « Avant chaque concert, on se dessine notamment des triangles de couleur sur les bras, c’est un moment méditatif et symbolique. » Pour composer, elles font moitié-moitié. Toujours à l’écoute l’une de l’autre, elles se complètent et s’inspirent mutuellement en mêlant leurs univers: « parfois on prend un morceau classique qu’on arrange » explique Lea « ou on part d’une ligne ou d’un motif de base et après vient une histoire qu’on a envie de raconter ». Le thème de la nature notamment est central dans leur nouvel album, « la nature comme refuge dans des mondes loin d’ici », glisse Sylvie.

Photo ©Gennaro Scotti

Les différentes langues dans lesquelles la musicienne hollandaise chante – néerlandais, anglais, allemand, français, portugais, espagnol, italien – permettent aussi au groupe d’explorer diverses ambiances. « Chaque langue a sa propre sonorité et musicalité… on utilise sa bouche de manière très différente. Aussi, je chante en italien même si je ne le parle pas, et il y a un réel travail pour apprendre à prononcer correctement. » Cette large palette d’univers se traduit bien dans leur album, riche en ambiances. « Parmi les morceaux d’OXEON, c’est difficile de choisir un hit. On varie entre des morceaux tristes et lourds et d’autres joyeux avec une toute autre énergie. O Cessate représente bien notre univers, mais Inside-Out est bien plus rythmique, ou il y a encore The Call, qui est très colorful… » hésite Lea. « En fait, il faut écouter tout l’album » concluent-elle en riant.

Pour la suite, elles ont pour projet de composer ensemble de A à Z, en intégrant leur pédale d’effet pendant le processus de création. Une utilisation qui leur permettrait de se diriger vers des sons plus underground. « On a tendance à vouloir toujours bien jouer et rester un peu trop douces, cela vient de notre éducation musicale classique, mais aussi de notre éducation de femmes. On va essayer d’être uglier et plus folles », avancent-elles.

Un grain de douceur et de folie qu’elles se réjouissent de partager avec leur public le 17 août aux aurores, au son des clapotis du Léman: « C’est une belle atmosphère de se réveiller tous ensemble, dans un début de journée doux en musique ».

OXEON
Samedi 17 août 2024 à 6h du matin
La Jetée de la Compagnie, Lausanne
leagasser.ch/oxeon
sylvieklijn.nl/oxeon

Des moments musicaux aux aurores et à prix libre à la Jetée de La Compagnie

Organisée par l’association Thelonica, la série de concerts 2024 s’ouvrira ce samedi 22 juin sur le jazz de l’artiste Anouar Kaddour Cherif, inspiré de ses racines musicales algériennes. La suite de la saison accueillera notamment Lakna, artiste métisse suisse-burkinabée à l’univers mêlant pop, néo-soul et R&B, la violoncelliste franco-américaine Sonia Wieder-Atherton dans un répertoire riche entre classique, contemporain et expérimental, ou encore le duo composé de Matthieu Michel et Patrice Moret, respectivement à la trompette et à la contrebasse. Les concerts ont lieu tous les samedis matin à 6h, du 22 juin au 24 août. En cas de pluie, ils sont reportés au dimanche.

Retrouvez tout le programme sur: thelonica.net

Shems Bendali et Théo Duboule à la Jetée de la Compagnie, 2018. Photo: Florine Mercier, pour L’Agenda

Musique actuelle

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Festival de la Cité

La Cité bousculée, chantée et dansée

La Cité, juillet 2023. Les dédales de rues, escaliers et esplanades de la Vieille Ville de Lausanne résonneront sous les pas de danse, les notes de musique et les applaudissements du public. Le Festival de la Cité déploie sa 51e édition du 4 au 9 juillet, avec un programme riche en spectacles atypiques et en performances surprenantes… de quoi offrir aux estivalier∙ère∙s un début d’été inoubliable!

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler

De l’énergie de la préparation au plaisir de la contemplation

Joyeuse et colorée, l’affiche annonce l’ambiance qui teindra le festival: des formes d’arts diverses et inattendues offerte à un public très varié, gratuitement. À un mois du festival, le rythme s’accélérait pour l’équipe chargée de l’organisation de cet événement annuel, fermement ancré dans le paysage culturel lausannois. « C’est beaucoup d’excitation, on est en train de finir la programmation dont on est très fiers », raconte Martine Chalverat, nouvelle directrice à la tête du festival pour la genèse de cette nouvelle décennie qui s’annonce, « le bureau est une vraie fourmilière, c’est très enthousiasmant ». Cette année, le public aura la chance de se promener entre 112 propositions artistiques, qui s’inscrivent dans deux promesses que tient l’événement: la variété et la gratuité. « On revendique la pluralité des arts, et beaucoup de spectacles se trouvent à la frontière, il y a des danseurs et danseuses qui chantent et des chanteuses chanteurs qui dansent », explique la directrice. « Pour imaginer la programmation, on voit énormément de spectacle et concerts – tout comme un nombre croissant de programmateurs et programmatrices sont au rendez-vous au festival, de plus en plus reconnu à l’étranger – et des compagnies viennent à présent d’elles-mêmes présenter leurs projets », explique-t-elle. Des projets parfois déjà existants, parfois créés pour le festival, mais qui prendront dans tous les cas vie sous une forme inédite.

Martine Chevalerat

Martine Chalverat. Photo © Nikita Thévoz

Le chant du pont et les paroles de la piscine

Voilà l’une des singularités du Festival de la Cité: faire bouger des lieux dans lesquels on passe normalement sans s’arrêter. « Ce qui m’anime dans le milieu culturel », confie la jeune directrice, « c’est la rencontre entre les projets artistiques et le public. On a un cadre magnifique, et c’est essentiel de trouver les bons lieux pour les bonnes formes d’arts ». La diversité des lieux et, parfois, leurs contraintes ouvrent à diverses possibilités artistiques: « la place St-Maur est un espace confiné, c’est un cadre plus intime, alors que la place du château est un grand plateau, elle ouvre donc à de plus grands projets. » Sur la première, le public pourra plonger dans l’ambiance des vacances à la mer… ou à la piscine. Basé∙e∙s avec leur parasol et machine à écrire au bord du bassin des piscines de quartier, des écrivain∙e∙s du collectif Caractères mobiles récolteront les récits des baigneurs et baigneuses sous forme de carte postale et liront ensuit leurs textes à la Place St-Maur. Pour donner forme à la réflexion du festival sur l’architecture des lieux, le collectif lausannois La-Clique, carte blanche en poche, a jeté son dévolu sur le Pont Bessières et des étudiant∙e∙s en architecture de toute la Suisse. De nombreux workshops interdisciplinaires entre mars et juillet ont permis de repenser une scénographie de ce fameux pont, comme lieu de concerts, de rencontres et de partage. Deux autres événements à ne pas manquer: dans le quartier des Faverges, le duo Joëlle et Vincent Fontannaz emmènera les spectateur∙ice∙s redécouvrir les lieux à la hauteur d’un enfant, en mêlant leurs souvenirs aux vies des habitant∙e∙s actuel∙le∙s du quartier. Dans la cathédrale, la chorale lausannoise Hot Bodies, queer et féministe, fera résonner ses chants, composés à partir d’idées qui ont émergé lors de lectures collectives dans des ateliers d’écriture féministe.

Festival de la cité

Dans ton Cirque, Festival de la Cité 2022. Photo © Nikita Thevoz

Festival de la cité

Festival de la Cité, édition 2022. Photo © Nikita Thevoz

Ainsi, des créations d’ici et d’ailleurs se déploieront: « On souhaite aussi faire la part belle à la création suisse qui est foisonnante », témoigne Martine Chalverat. Dans Hark! Luísa Saraiva, du Portugal, et Senem Ogultekin, d’Allemagne, interprètent la musique de Purcell… et même plus que ça, elles la montrent. Donnant corps à la musique baroque à travers leurs gestes, elles explorent la relation entre son, visuel et mouvement. Autre spectacle qui promet d’être mouvementé, c’est Impact d’une course, qui mêle cirque, parkour, escalade pyschobloc, danse contemporaine, toy music et afro-beat psychaedelic. Le collectif franco-suisse La Horde dans les pavés va justement quitter le sol pour arpenter des lieux en hauteur et leur donner une fonction inédite.

« Au final, les 112 propositions artistiques illustrent toutes très bien ce qu’est le festival car on revendique la pluralité des pratiques artistiques », se réjouit Martine Chalverat.

Un dernier mot de la part de la jeune directrice? « Venez, soyez curieux, laissezvous surprendre… osez! »

Festival de la Cité
Du 4 au 9 juillet 2023
Vieille Ville de Lausanne

2023.festivalcite.ch

Article paru dans L'Agenda papier Divers Festival

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A m'assoir sur un banc2

À m’asseoir sur une chaise et m’attabler avec vous

et regarder le spectacle tant qu’il est là. L’association Midi théâtre propose une aventure culturelle et gourmande au sein de dix théâtres romands: déguster un bon plat et assister à la représentation d’une pièce, conçue spécialement pour le midi. C’est au Reflet, à Vevey, que j’ai eu la chance d’apprécier À m’asseoir sur un banc, ainsi que le repas qui l’accompagnait. Retour sur une expérience inhabituelle et conviviale.

Texte de Jeanne Möschler

Bientôt midi quinze. Les gens s’attablent à leur gré dans la salle, sourient, se saluent et le cliquetis des couverts se mêlent aux voix et bruits de conversation. On parle du temps qu’il fait dehors, de ce qu’on fait dans la vie, de si on est déjà venu ici. Les courgettes fondantes, la feta goutue et le riz vénéré – croquant juste comme il faut, viennent accompagner tendrement les paroles prononcées la bouche pleine. Après une brève annonce de la part de Brigitte Romanens-Deville, directrice du théâtre Le Reflet, le public est invité à tourner les chaises en direction de la scène et à profiter du spectacle. Aujourd’hui, c’est une pièce écrite par Yann Guerchanik et mise en scène par Primo d’abord qui sera jouée. Deux inconnus sur un banc, qui parlent de la pluie et du beau temps. Un sujet de conversation qui paraît au début très banal, mais qui montre, qu’au moins, il y a quelqu’un avec qui partager la pluie… car si l’autre n’est plus là, la pluie, on peut se la garder pour soi. Ils parlent des passants, puis d’eux, de leur métier, du comédien qui, une fois qu’il est descendu des planches, n’est plus rien, de sa fille et de sa mère, et de la mer. Les phrases sont bien tournées et la saveur de la langue se mêle à celle du repas que l’on a mangé juste avant. C’est à la fois très simple et très beau, cette conversation sur un banc entre deux inconnus qui deviennent étrangement familiers.

Photo: Carlo De Rosa

Les applaudissements sont chaleureux, les parois de bois contre les fenêtres sont ôtées, la lumière blanche d’un mercredi de décembre teinte à nouveau la salle. Une belle parenthèse entre le matin et l’après-midi. Le temps d’une heure, les comédiens ont réussi à nous emmener avec eux sur le banc du parc, et plus loin encore, dans leur rêverie, leurs pensées et leur dialogue échangé. Le public est content, cela se voit aux mines réjouies et aux bribes qui me parviennent du coin de l’oreille – ‘on en est tout ragaillardi’, ‘c’était si beau à voir’, ‘ils nous ont vraiment emmené ailleurs’. Les deux comédiens Yves Jenny et Vincent Rime viennent saluer leur famille et ami∙e∙s dans le public et manger également un morceau. À la table d’à côté Brigitte Romanens me parle du Midi théâtre et de l’intérêt de cette expérience pour le public et pour les artistes. D’un côté, c’est une manière originale de vivre un moment chaleureux, de découvrir de nouvelles pièces, de passer un midi plus palpitant qu’un simple sandwich sur un banc. Les spectateur∙ice∙s sont d’ailleurs nombreux∙ses à se rendre dans les différents théâtres où sont jouées les pièces. Ce sont ici des personnes âgées, trop fatiguées pour aller au théâtre le soir, là des collègues de bureau, ou encore là-bas des connaissances des artistes. Pour les comédien∙ne∙s, c’est une belle occasion pour se produire dans des institutions connues de Suisse romande, appréhender une autre manière de jouer et savoir s’adapter aux contraintes (taille de la scène, durée, bruits des couverts, public) qui varient selon les lieux. La directrice du Reflet raconte en riant qu’une fois, la pièce s’était à la fin déroulée sous la table, avec des cuillères de dessert que les artistes glissaient dans la bouche des spectateur∙ice∙s. Une grande liberté est donc laissée à la mise en scène: l’ordre entre la pièce et les plats, la disposition des tables, et la manière dont le public et les artistes peuvent interagir ou pas peuvent varier selon les spectacles. Ce concept de Midi théâtre a aussi permis à quelques compagnies de présenter le soir une pièce écrite pour le midi. C’est donc un moyen de se faire connaître et de développer des projets artistiques.  Brigitte conclut en disant que les retours sont globalement toujours très positifs, car ce moment inhabituel rassemble des gens contents d’être là et qui sentent qu’ils vivent un moment hors du temps.

Un conseil, donc: si vous mangez votre repas de midi sur un banc, parlez avec la personne qui s’assied à côté de vous, même si c’est juste du mauvais temps. Et s’il n’y a pas de banc, venez-vous asseoir sur une chaise de l’un des théâtres romands et profiter d’une heure culturelle, gourmande et conviviale!

 

Prochaine pièce:

Le Club du Homard
Cie Pied de Biche (associé au Théâtre de l’Ecrou)

Toutes les dates de Midi théâtre sur:

miditheatre.ch/programme/banc.html

Théâtre

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Sabine Pakora

Trois points de suspension sur une page blanche

La veille de la première représentation de son spectacle La Freak, journal d’une femme vaudou au festival Les Créatives, Sabine Pakora participe à la table ronde sur les libertés d’expressions. En tant que femme comédienne franco-ivoirienne soumise aux clichés et préjugés, elle a dû constamment se réinventer dans sa carrière. Elle a notamment vite compris que “le monde des arts n’est pas du tout un univers de création détaché des rapports sociaux, [mais que l’]on y reproduit les rapports de domination”. Sur cinquante projets, l’artiste en a reçu seulement deux sans exotisation: prostituées, femmes de ménages, femme vaudou, voici à quels rôles on la rattachait continuellement. C’est ce qui la pousse en partie à monter son propre spectacle, synthèse de toutes les expériences vécues ces 10 dernières années.

Texte de Jeanne Moeschler

Sur scène, deux sculptures, belles, imposantes, qui reprennent leur place et éblouissent le public. Des habits colorés sur des cintres, un miroir de loge artistique, une chaise et des micros. Sabine Pakora se meut dans l’espace et les rôles, racontant parfois des histoires qui lui sont arrivées, imitant parfois des personnes dont les commentaires éminemment racistes l’ont marquée. On voyage ainsi entre la Côte d’Ivoire, la France et la Suisse et les stéréotypes qui ont accompagné Sabine, de son enfance à l’âge adulte.

La force de cette pièce réside dans la sincérité des propos et la richesse des images utilisées. Par ses mots, la comédienne nous transporte d’une pièce « chatoyante » où la télévision « crépite comme un bon feu » à une église où c’est dans un costume de Mickey bien trop serré (il est du 42, elle en fait du 52) qu’elle doit apporter un gâteau à l’enfant roi du jour, sous les yeux effarés des invité·e·s.

À la télévision, Sabine n’a jamais vu de personne qui lui ressemble. On vit dans un monde où les fées sont blondes et minces, et pas noires et grosses. Elle grandit sans modèle dans un monde avec un filtre blanc. Être noir, c’est comme être « trois points de suspension sur une page blanche », trois petits points dérisoires dans un « un océan de blancheur immaculée », alors que toutes les couleurs devraient pouvoir y nager.

La comédienne change également de peau en se mettant dans celles d’hommes ou femmes blanches, du réalisateur au professeur d’université. Ces personnes-là, considérées comme la norme, sont rarement stéréotypées. C’est une vraie reprise de pouvoir de le faire, car leurs propos racistes, souvent banalisés, sont mis en lumière frontalement. Ça surprend, ça étonne et on se dit: mais non, ils·elles ont quand même pas dit ça? Et pourtant si. On ne sait si on doit rire ou être stupéfaite en entendant ces histoires, à la fois très drôles mais révélatrices d’un racisme profondément ancré dans la société. Au final, on fait les deux, un rire dépité nous échappe – comment un tel rapport de domination est-il encore possible aujourd’hui?

À la fin, les applaudissements sont bruyants et la comédienne annonce, émue, que c’est la première représentation de son spectacle hors de Paris. En souhaitant que celui-ci transmette son message drôle, émouvant et politique au plus grand nombre de personnes, nous quittons la salle, accompagnées par le goût de colorier une bonne fois pour toute cette vilaine page blanche.

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Odyssée

Ulysse, le grand héros?

l’odyssée (en minuscule) revisitée

En octobre 2022, L’Agenda découvrait la première de Odyssée, dernier chant au Théâtre 2.21, dans une mise en scène de Cédric Dorier d’après la pseudo-tragédie de Jean-Pierre Siméon, qui se réapproprie les codes du célèbre mythe avec poésie et humour. La pièce est reprise actuellement au Théâtre Alchimic.

Texte et propos recueillis par Jeanne Moeschler

Le spectacle commence de manière incisive (quelques âmes sensibles dans le public sursautent) et nous voilà plongé∙e∙s dans les Enfers. L’Odyssée commence… une odyssée? Les navires, les batailles sanglantes et les amourettes d’Ulysse à tout va ne sont plus qu’un souvenir: c’est un jeune homme affaibli qui se tortille comme un ver au bout d’une corde que nous voyons sur scène. Larmoyant, déchiré entre la vie et la mort – car l’intrépide a bu de l’eau mortelle de l’Achéron – Ulysse n’attend que de questionner Tirésias sur son avenir politique et amoureux. Il devra prendre sa curiosité en patience… c’est Euméos, douanier des âmes, et une jeune femme – une Ombre étrange et envoûtante – qui s’occupent, pour l’instant, du Héros tourmenté. Alors que le premier part à la recherche du devin, un jeu de séduction et de désillusion commence entre la femme et Ulysse, encore vivant, torse nu, dévoilant ses attraits tel le héros que l’on imagine, quelque part entre la mort et la vie, la tendresse et la moquerie. Mais qu’est-ce qui séduit le jeune homme? Le prestige et les victoires dont il se languit à grands cris, regardé de haut par l’Ombre qui se trouve au-dessus de lui (autant physiquement que par ses dires). Détachée de l’existence des vivants, elle rit de l’orgueil et de l’égocentrisme de notre héros qui feint de se remettre en question au moment où il goûte la saveur de la mort sur sa langue.

Sur plusieurs niveaux visuels, Ulysse semble parfois se rapprocher du monde des vivants avant de glisser douloureusement en-dessous, au bas des Enfers, à l’inverse de l’Ombre qui se déplace dans l’espace avec la légèreté et la malice d’un souffle d’air. C’est également avec un sourire narquois que le public assiste à l’effroi d’Ulysse lorsqu’il entend les prédictions du devin, qui nous fait glousser par sa tenue cocasse et ses mimiques comiques. L’eau mortelle du fleuve renverse les ordres et Ulysse plonge chez les morts (dans un décor aux airs de bassin de piscine): aux eaux victorieuses que le Héros traversait et aux libations dont il s’abreuvait, s’oppose le « murmure des fontaines », subtile et doux que les Grands ne prennent même plus la peine d’écouter. C’est ce chuchotement simple qui devrait accompagner l’existence à laquelle Ulysse tient tellement qu’il est prêt à en regoûter la saveur terrible de la vie que va lui imposer Hadès pour le reste de ses jours.

odyssée dernier chant

À la fin de la pièce, le public conquis applaudit chaleureusement le metteur en scène et les comédien·ne·s (Denis Lavalou, Clémence Mermet et Raphaël Vachoux) jusqu’à en avoir les mains rouges et endolories. Dans le foyer du 2.21, nous félicitions Cédric Dorier pour son travail de mise en scène et celui-ci nous confie « avoir été très content de voir la pièce se créer dans ce lieu, car l’idée était de créer des Enfers avec de la profondeur dans un espace petit ». Au niveau des costumes, il a été décidé (après différents essayages de marcels) de présenter Ulysse « torse nu, comme les héros et les statues grecques » et les deux autres personnages « dans des couleurs cuivrées des Ombres des Enfers, où le jeu de lumières – reflets brillants et vivants – laisse planer le doute ». Ulysse, encore vivant, semble en effet plus vulnérable que les Ombres intangibles.

Cette odyssée en minuscule nous invite à remettre en question l’égocentrisme contemporain de l’homme et sa recherche de la grandeur qui ne trouve que la haine au bout. L’insatisfaction perpétuelle de la réalité résonne comme des vagues assourdissantes au lieu de couler avec le murmure des fontaines. Un voyage, introspectif mais de dimension atemporelle et universelle.

Odyssée, dernier chant
Cie Les Célébrants
Du 10 au 19 octobre 2024
Théâtre Alchimic, Carouge
www.alchimic.ch

Création du 25 octobre au 13 novembre 2022 au Théâtre 2.21, Lausanne

La Semaine de L'Agenda Théâtre

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Garçonnières

Garçonnières, à la découverte de l’homme d’aujourd’hui et de demain

À travers un documentaire sur la masculinité, l’ethnologue Céline Pernet tente de déchiffrer le comportement des hommes et de mieux comprendre leur vision de la séduction, du sexe, du corps ou encore de la paternité. À l’heure où l’on essaye de détrôner l’homme viril de son piédestal duquel il lorgne la gente féminine, les discussions entre la réalisatrice et les mâles interrogés mettent en lumière les clichés à oublier, les enjeux à discuter et les chemins à prendre pour se diriger vers une nouvelle masculinité inspirante.

Texte de Jeanne Möschler

Une entrée dans leur monde

Assis en tailleur sur un tabouret jaune ou enfoncés dans leur canapé, t-shirt rapiécé ou chemise à col saillant, tous les spécimens pourtant bien différents dégagent une petite fragilité ou une légère inquiétude face à la caméra qui les incite à se questionner sur la masculinité. Céline Pernet est en effet bien décidée à décrypter les valeurs auxquelles les hommes obéissent et celles qu’ils souhaitent transmettre, car bien qu’elle les désire et les aime, ils lui semblent parfois venir d’un autre monde… dont les portes peuvent enfin s’ouvrir grâce à sa caméra. Nous sommes invité∙e∙s à entrer dans l’intimité des quelques 26 hommes qui, après avoir répondu à l’annonce de Céline Pernet, se retrouvent filmés de manière frontale dans leur appartementet et doivent répondre à une première question suivie de beaucoup d’autres: c’est quoi un homme aujourd’hui?

Détrôner… mais où vont s’asseoir les rois?

L’homme doit se sentir homme, c’est-à-dire chasseur et savoir qu’il peut attraper sa proie… Il y a d’autres choses que la pénétration, les oreilles par exemple, c’est une source de plaisir incroyable… Si je ne paie pas le deuxième verre, je sais que je perds 50% de chance de rentrer avec la fille… On pense souvent que je suis riche, c’est peut-être parce que je suis chauve… Un mari qui n’éprouve du désir que pour sa femme? Impossible, mais l’inverse… Il faudrait laisser les femmes vivre comme des mammifères, avec leurs poils…

Dans la salle de cinéma, des gloussements et des éclats de rire (surtout de la part des femmes) ponctuent ces bribes de phrases prononcées par les bêtes interrogées. Le discours des hommes du film est parfois drôle, décomplexé, parfois touchant ou ambigu mais le fait qu’ils aient répondu à l’annonce de la réalisatrice montre dans tous les cas qu’ils sont curieux et s’interrogent. Et c’est sûrement parce qu’ils se trouvent en effet dans une période charnière, autant dans la société qu’à leur échelle personnelle. Globalement, le féminisme ruisselle de plus en plus un peu partout et la masculinité de la génération de nos parents est remise en question et subvertie. Intimement, dans la fleur de l’âge entre la trentaine et la quarantaine, les hommes se rendent compte que les injonctions qu’ils ont subies pendant leur enfance causent des dommages sur leur comportement encore aujourd’hui et se questionnent donc sur les valeurs qu’ils souhaitent transmettre à leurs enfants ou dans quelle peau d’homme ils souhaitent vieillir.

Ce qui ressort globalement, c’est que les hommes se sentent un peu perdus. Entre masculinité sexiste, toxique, à l’ancienne, ou des individus qui se sentent mis à l’écart et invisibilisés, il conviendrait alors de trouver une masculinité inspirante, qui ne surplombe ni ne se retrouve dans l’ombre de la femme. Mais à en entendre certains, on se rend compte que leur retirer la couronne s’avère plus compliqué que prévu.

Une réflexion en miroir

Céline Pernet s’interroge également sur son rapport aux hommes, au sexe et aux relations amoureuses. Le dialogue entre la réalisatrice et les hommes montrent les différences qui ont été créées par la socialisation et qui forgent leur comportement au quotidien. À travers des plans insérés entre les moments d’interview, on voit aussi la démonstration de force masculine dans les domaines extérieurs au chez soi: soldats à l’armée, garçons sur le plongeoir et filles sur le côté, buissons très frisés se faire raser par des hommes à tronçonneuses… ces images du Public répondent aux dialogues du Privé, qui les illustrent ou les déconstruisent, montrant que la domination masculine existe toujours mais se fait de moins en moins timidement réinterroger.

Une garçonnière ouverte à toutes et tous

Agréable, drôle, reposant et inspirant, ce documentaire de 90 minutes qui, bien que certaines choses aient été déjà pas mal entendues, permet de voir où en sont les interrogations des femmes et surtout des hommes sur leur place dans la société d’aujourd’hui et donne de l’espoir sur une société plus égale entre les genres!

Actuellement aux Pathé Les Galeries (Lausanne), au Nord-Sud (Genève), Cinélucarne (Le Noirmont), Apollo (Neuchâtel)

https://climage.ch/

Cinéma

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Joël Maillard, les trucs qui lui font peur et les choses dont il a marre

Après s’être frotté au théâtre à travers ses propres textes et mises en scène pendant de nombreuses années, Joël Maillard se lance dans le stand-up. Il ne sait pas comment faire, mais il est en quête perpétuelle de dilettantisme. Résilience mon cul, c’est l’artiste lui-même, face à nous, qui nous parle de ses peurs et ses doutes quant à la capacité de résilience d’une société qui fonce droit dans le mur. Des blagues, il y en a, mais pas tout le temps. C’est drôle et triste, étonnant et inspirant.

Texte et propos recueillis par Jeanne Möschler

Du théâtre au stand-up

Fondateur de sa propre compagnie de théâtre SNAUT, Joël Maillard joue depuis 2012 avec différent·e·s artistes dans des pièces qu’il écrit et met en scène. Elles ne sont pas forcément interactives, mais elles « mettent le public dans la fiction » à travers le dispositif scénique et visuel, explique-t-il. L’assistance a par exemple dû s’asseoir sur scène pour former un cercle de parole, dans lequel une actrice se confiait. Une autre fois, la pièce se déroulait dans une cabine noire pour une personne, seule, qui entendait des voix préenregistrées. À travers une mise en scène où le public pouvait décider de son déroulement en appuyant sur des boutons, Joël Maillard a tenté encore une fois de trouver un autre rapport entre acteur·ice·s et spectateur·ice·s, mais il conclut finalement que « c’était raté ». Il décide, en 2017, de revenir à des formes de théâtre plus traditionnelles, avec les gradins d’un côté, et la scène de l’autre. Et cette fois sous la forme d’un stand-up.

Mettre les pieds dans le plat

Le spectacle est presque dénué de mise en scène, juste un micro, un synthétiseur et Joël Maillard lui- même qui nous parle de ses obsessions et ses craintes. Il choisit d’en exagérer certaines tandis qu’il en atténue d’autres. Les thèmes sont inspirés de sa vie et de la vie, ce qu’il dit peut être vrai ou faux, il nous le dit mais on n’est pas obligé de le croire. Les sujets dont il parle sont « touchy » car « c’est important d’essayer de mettre les pieds dans le plat ». Ainsi, le comédien commence en s’interrogeant sur le bien-être et les moyens surabondants pour tenter de le trouver dans notre société. Les rayons des librairies débordent d’ouvrages sur le développement personnel, les sites regorgent d’articles sur la pleine conscience et on trouve des coachs et tutoriels à pléthore. « C’est pas que ça fait pas sens », estime l’artiste, « (…) mais quand on en est à faire ça, c’est comme si tous les autres problèmes étaient résolus et qu’on en est déjà au stade où on a plus qu’à mieux respirer. Il admet avoir tenté un cours de méditation et a été effrayé par l’image de notre société qui recherche le bonheur individuel: « C’était chiant et j’eu l’impression d’être au McDo: on donne aux clients la même recette avec des phrases toutes faites et des citations du Dalaï Lama hors-contexte. Ca faisait aucun sens. »

Une société problématique, capable de résilience?

Ce business du bien-être entre au final dans la structure du capitalisme qui nous force à adopter un regard très individuel sur le monde. Joël Maillard en parle, du capitalisme. Il le chante même, accompagné de son synthétiseur, « j’encule pas le capitalisme (..) j’encule le capitalisme ». Il l’encule ou pas? Non, car en plus de ne pas savoir où est son trou, l’artiste est dépendant des contribuables: « il y a des gens qui ont assez de thune pour que ça ruissèle à quelque chose d’aussi inutile que l’art ». Se déclarer anticapitaliste est paradoxal du moment où la personne qui le prononce reçoit un salaire, estime l’artiste – qui ne voit idéologiquement pas d’alternative réaliste et viable à long terme à ce système. D’ailleurs vivre et mourir, c’est un autre sujet qui préoccupe Joël Maillard: « La mort, j’y pense beaucoup. Parmi les choses qui me retiennent dans la vie, il y a le fait que je suis incapable d’écrire ma lettre d’adieu. » Ce passage a finalement été coupé du stand-up afin de garder un équilibre entre les moments drôles et ceux sans blague. Ce que notre interlocuteur préfèrerait serait de se réveiller une semaine « tous les dix ans ou tous les siècles », pour voir comment la société va se redresser après la catastrophe. Il pense que l’espèce humaine ne disparaitra pas à cause du réchauffement climatique: c’est trop grand, il y a des gens avec beaucoup d’argent qui pourront s’en tirer. Mais quelle humanité va advenir après l’effondrement? La société devra faire preuve de beaucoup de résilience pour se reconstruire sur ses débris. Et c’est une question de comportement, de décision, pas de foi: notre interlocuteur à la tignasse bouclée s’est converti à l’athéisme. « J’ai de la peine à respecter un Dieu qui veut brûler les homosexuels », témoigne-t-il. Et cela ressort explicitement dans son spectacle quand il a des flatulences et que c’est Dieu qui s’exprime sous la forme d’un pet, et « ce n’est pas un blasphème parce que je n’y crois pas ». Et ce Dieu, c’est le Dieu de tout le monde, des chrétien·ne·s comme des musulman·e·s ou des autres religions.

Photo: Dorotheģe Theģbert-Filliger

Dire tout haut ce qui se pense tout bas

Cependant, Joël Maillard reconnaît qu’il est parfois délicat de parler de certains sujets. S’il y en a qu’il évite car sa pensée n’est pas assez arrêtée, il estime qu’il faudrait continuer à tout dire, tout en admettant qu’il y a des thèmes délicats: « une même phrase dite par une personne d’un certain âge, d’un certain genre, ça fait des effets très différents selon à qui elle est adressée ». Il exemplifie cette situation à travers une scène imagée de son stand-up, dans laquelle il s’adresse à un homme du public en rêvant qu’ils aient un coup de foudre amical et qu’ils iraient se poser dans un bar, boire, discuter et refaire le monde. « Dire ça à une femme, je pourrais mais j’ose pas », admet-il tristement. Car en plus de sa position dominante d’artiste (qui coche toutes les cases de l’homme blanc cis hétéro) avec le micro et totalement libre d’expression, il y a forcément un arrière-plan culturel qui fait qu’on le soupçonnerait « de malveillance ». Mais ce qui ne se dit pas il le prononce tout haut, alors à la fin, il ajoute: « qu’est-ce que ça aurait fait si j’avais dit ça à une femme? »

Où le retrouver ?

En ce moment même au Théâtre St-Gervais à Genève

Joël Maillard reprend également cet automne le spectacle Quitter la Terre, à voir au Casino-Théâtre de Rolle les 14 et 15 octobre, et au Théâtre Benno Besson à Yverdon le 9 décembre. On peut également découvrir un week-end de carte blanche autour de son travail, au Pommier, à Neuchâtel, du 10 au 13 novembre.

Résilience mon cul

Dates à venir:

Puis en 2023:

  • Bibliothèque de Vevey
  • Nuithonie, Fribourg
  • Théâtre ABC, La Chaux-de-Fonds
  • Usine à Gaz, Nyon
  • Théâtre du Jura, Delémont

Toutes les dates sur snaut.ch

Photo de haut de page: David Gagnebin-de Bons

Article paru dans L'Agenda papier Humour Théâtre

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