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Isabelle Falconnier

ZAZA LIT Martin Suter

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter

Pendant cinq ans, au début des années 2010, je n’ai pas pu rencontrer Martin Suter. J’avais interdiction de l’interviewer. En tant que critique littéraire, c’était professionnellement ennuyeux, et personnellement décevant. Pourtant, je l’avais déjà rencontré à de nombreuses reprises, à ma – et j’espère sa – grande satisfaction. J’avais même fait le voyage d’Ibiza, où il passait plusieurs mois par an à vivre une vie de gentleman-farmer avec sa femme Margrith dans une vaste hacienda entourée d’oliviers, pour un long portrait-reportage paru dans le newsmagazine romand qui m’employait alors. Mais le malheur avait frappé. En 2009, son jeune fils de 4 ans était décédé accidentellement et le quotidien populaire Blick avait publié une photo de sa tombe, fraichement fleurie, dans un cimetière zurichois. Martin Suter n’avait pas pardonné. Il avait demandé une lettre d’excuses au patron de Blick, lettre qui ne lui était jamais parvenue. Il avait décidé de ne plus jamais donner d’interview à aucun des titres du groupe Ringier, auquel appartenait Blick, ainsi que le newsmagazine L’Hebdo. Ma petite personne journalistique était donc un dommage collatéral de cette indélicate paparazzade. Tout en trouvant cette décision personnellement injuste, je ne comprenais par ailleurs que trop bien son chagrin dévastateur – et surtout l’indécence qu’il ressentait devant les photographes de Blick guettant les preuves tangibles de son deuil. D’autres que lui n’auraient pas réagi avec cette vigueur, admettant que lorsqu’on est une star, ce qu’il était alors de manière incontestable depuis le succès international de Small World et Un Ami parfait, tout ce qui nous arrive suscite la curiosité des médias et du public.

Mais Martin Suter a la pudeur dans le sang. Les costumes-cravates élégantissimes qu’il porte invariablement, chez lui comme à l’extérieur, ne sont pas seulement un héritage de sa vie de patron d’une boîte de pub à succès et d’observateur privilégié de la vie économique zurichoise. Plus esthétiques qu’une armure, ils disent la même chose : mes émotions me regardent, vous n’aurez pas mes épanchements, et ce que je montre – mes costumes, mes livres – est tout ce que vous aurez de moi. Le seul film documentaire qu’il a accepté de tourner, sorti en 2022, s’intitule « Tout sur Martin Suter, sauf la vérité ». On a beau l’y voir en famille, dans son salon, le titre est parfaitement justifié.

Ses livres lui ressemblent : élégants, sobres, poliment efficaces, intrigants, doucement ironiques, tout en retenue malgré les passions remuées. Le dernier ne fait pas exception. L’Amour et la fureur, best-seller annoncé de la rentrée littéraire d’hiver, met en scène Camilla et Noah. Elle est comptable, lui est artiste-peintre sans le sou. Ces deux jeunes gens s’aiment mais l’amour ne suffit pas toujours et Camilla quitte Noah du jour au lendemain en lui déclarant : « Je t’aime, mais je n’aime pas la vie avec toi. » Tandis qu’elle s’installe avec un riche entrepreneur qui la couvre de cadeaux, Noah se met à la peindre obsessionnellement, prêt à tout pour la reconquérir. C’est alors qu’il rencontre Betty, veuve d’un homme d’affaire poussé dans la tombe par son associé, prête à se venger – et pourquoi pas en faisant de Noah son bras armé contre une juteuse rétribution qui lui permettrait de récupérer Camilla. Mais un artiste se transforme-t-il facilement en tueur à gage, même lorsqu’il s’acquitte régulièrement de ses tirs militaires ?  L’Amour et la fureur décortique de manière jouissive et fine les jeux de l’amour, de l’argent, du marché de l’art, de la trahison et du pouvoir, multipliant les jeux de dupes et les trompe l’œil narratifs. Désabusé, amoral et candide tout à la fois, le roman nous emmène au pays des mirages : les projets et plans savamment orchestrés des uns et des autres s’évanouissent au fur et à mesure qu’ils se rapprochent. Cela ressemble furieusement à la vie.

Après avoir perdu son jeune fils en 2009, Martin Suter a perdu sa femme adorée, Margrith, en 2023. Elle était depuis quarante ans sa première lectrice. « Margrith est toujours ma première lectrice », écrit Martin Suter en fin d’ouvrage, au chapitre des « Remerciements ». L’interrogation « Qu’est-ce qu’elle en dirait ? » accompagne chaque page qu’il écrit. Cela ressemble furieusement à l’amour.

Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter. Phébus, 284 pages.

PS: La rentrée littéraire d’hiver démarre cette semaine. 508 romans sont attendus d’ici fin février – le rendez-vous égale désormais, en volume, celui de l’automne. Celles et ceux qui vous donnent rendez-vous en librairie se nomment J.M.G. Le Clézio, Pierre Lemaitre, Mélissa da Costa, Aude Seigne, Marie-Hélène Lafon, Cécile Coulon, Delphine de Vigan, Philippe Besson, Jodi Picoult, Laurence Nobécourt, Lionel Shriver et tant d’autres. Il n’y a pas plus désintéressé et amoureux qu’un rendez-vous entre une lectrice ou un lecteur et son auteur.

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Notre part féroce

ZAZA LIT le 24 décembre

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Notre part féroce », de Sophie Pointurier

Au moment où le monde se pâme devant le film animé publicitaire de la chaîne Intermarché mettant en scène, au son de la chanson Le Mal-aimé de Claude François, un loup esseulé qui arrête de manger de la viande pour se faire des amis, historiette d’une grande mièvrerie, il est bon de se plonger dans Notre part féroce de Sophie Pointurier. Paru à la rentrée d’août, c’est le livre avec lequel je vous conseille de terminer l’année. Il y est question pêle-mêle de rapports mère-fille, de l’enfance, des réactions passionnelles que déclenche le retour du loup dans nos forêts et campagnes, et de notre part sauvage, celle que l’on occulte, bâillonne, domestique, et qui parfois surgit au détour d’une conversation, d’un rêve ou d’une promenade dans les bois. Loin d’aseptiser notre part sauvage pour nous fondre dans la masse, de chercher à se faire aimer à tout prix, Notre part féroce en reconnait la légitimité, l’effroi qu’elle suscite. Sophie Pointurier ne dissout pas le loup dans un océan de bons sentiments, mais lui rend son identité biologique naturelle, qui n’est ni d’être un ami, ni un ennemi, mais de vivre sa vie de mammifère carnivore.

Anne, l’héroïne de Notre part féroce, est journaliste. Elle enquête sur le retour du loup en France et des attaques de troupeaux dans la région de Gap. Un jour, un agriculteur se retrouve au tribunal pour avoir tué sans autorisation une jeune louve lors d’une battue au sanglier. Pour avoir contesté son geste, Anne reçoit des menaces de mort. Sa rédactrice en chef l’envoie au bord de la mer passer des vacances et retrouver les témoins de l’apparition d’une mystérieuse Dame Blanche, trente ans auparavant, pour un sujet estival sur les phénomènes étranges. Anne part avec sa fille adolescente, Scarlett, et sa mère Louise, éternelle hypocondriaque avec qui la journaliste entretient une relation compliquée. L’inexplicable ne tarde pas à se manifester. Un poney est retrouvé déchiqueté par un loup non loin. La mère d’Anne présente d’étranges griffures sur le cou, et ne se sépare jamais d’un étrange duvet de fourrure. Depuis qu’elle est enfant, Anne n’a connu sa mère qu’épuisée, souffrante et consommant à l’excès des médicaments pour le ventre ou les maux de tête. Son état semble s’aggraver. Lorsque son voisin Vassili lui glisse un carnet rempli de notes sur les lycanthropes, les hommes-loups, elle commence à entrevoir que la personnalité de sa mère est plus complexe qu’il n’y parait. Et s’immerge dans l’univers parallèle des Dames Blanches, loups-garous et autres vampires.

Écho fictionnel du livre culte Femmes qui courent avec les loups de la psychanalyste et conteuse amérindienne Clarissa Pinkola Estes, Notre part féroce se lit comme un roman réaliste – comment s’assurer que sa mère, lorsque qu’elle se transforme en loup-garou, ne se fasse pas tirer par un tir de chasseur ? – tout autant qu’une fable puissante sur les émotions refoulées qui s’accumulent au fil des années et qui un jour explosent de manière furieuse, déroutante, animale peut-être. Longtemps, avant sa démonisation par les théoriciens du christianisme, la lycanthropie était vue comme une forme de mélancolie, qui amenait certaines personnes à se prendre pour des loups et à errer la nuit près des cimetières, à l’instar des chiens et des loups. Pour la psychanalyse, le loup-garou, ou l’homme-loup, est un puissant symbole de l’autre qui est en nous.

Après Femme portant un fusil, où dans une communauté de femmes une mère de famille doit répondre du meurtre d’un homme, Sophie Pointurier plonge ainsi à nouveau dans milieu féminin pour porter une belle réflexion genrée des figures de nos légendes. Elle ne dit pas qu’il faut s’intégrer à tout prix, comme le loup mal-aimé d’Intermarché, se dépouiller de ce qui nous caractérise, devenir une version consensuelle et acceptable de soi-même. Elle ne dit pas qu’il faut s’apprivoiser, comme le renard et le Petit Prince. Au contraire, Notre part féroce sépare celles qui s’aiment. Troublant, dérangeant, intéressant.

Isabelle Falconnier

« Notre part féroce ». De Sophie Pointurier. Phébus, 206 pages

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Isabelle betty Bossi

ZAZA LIT – Betty Bossi

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 »

Betty Bossi existe-t-elle ? Enfant, c’était une question récurrente, juste après « Le Père Noël existe-t-il ? » C’est que nous possédions ses œuvres complètes à la maison. Un vaste rayonnage qui s’étoffait à chaque nouvelle parution, « Savoir recevoir » ou « La cuisine italienne » rejoignant « Biscuits et friandises », « Menus de fêtes » ou « Gâteaux, cakes et tourtes », édité en 1973, best-seller absolu avec 1,35 million d’exemplaires écoulés.

Betty Bossi, c’était un nom sur la couverture d’un livre, d’abord. Donc, une auteure. Rassurante : elle avait réponse à tout, et rien ne pouvait nous arriver en cuisine si l’on suivait ses recettes. J’ai appris à lire et à cuisiner dans ses livres. Je m’y plongeais avec autant de plaisir que dans Astérix ou la collection des Tout l’Univers héritée de mon grand-père. J’étais une lectrice de Betty Bossi. Sa prose – noms de légumes, de fruits exotiques, de desserts, termes de cuisson – m’ouvrait à un imaginaire culinaire et gustatif fantastique. Je rêvassais à ce nom étrange, Betty Bossi. Si « Betty » me paraissait d’une ringardise extrême, dans « Bossi », j’entendais « boss », « patron », trouvant cela parfaitement normal, puisqu’en cuisine, c’était « Betty », ou ma mère, et d’une manière générale toutes les femmes, qui commandaient.

Nous savions que c’était suisse allemand. Nous nous méfions ainsi des recettes de pâtes et d’une manière générale de toutes les recettes italiennes, que la gentille mais ignorante Betty déformait honteusement en ajoutant de la crème à la Carbonara. Et nous évitions soigneusement tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des recettes de riz Casimir avec fruits en boîte, intolérables à notre palais de Welsches.

Je suis ravie de découvrir aujourd’hui la vie secrète de Betty Bossi, via le biopic de Pierre Monnard racontant le destin de la rédactrice publicitaire zurichoise Emmi Creola-Maag, créatrice d’un personnage de fiction et d’une marque désormais mythique. Mais Betty Bossi restera pour moi un nom imprimé sur des livres posés sur la table de la cuisine, ma mère et moi qui nous activions autour, ensemble, pour concocter un repas qui ferait plaisir.

Et puis j’ai quitté la maison. Lorsque je me suis « installée », comme on dit, ma mère m’a donné quelques-uns des dizaines de volumes de sa collection. Je ne les ai jamais utilisés. Je n’ai pas continué à la compléter avec les titres plus modernes qui paraissaient, « One pot », « Pains cocotte » ou « Végane ». Mes enfants trouvent désormais leurs recettes sur les réseaux sociaux. Si je devais classer mes livres de Betty Bossi, je les mettrais avec les albums photos. Ils appartiennent à cet espace-temps que l’on appelle « la maison », ce passé de l’enfance et des liens affectifs qui nous construisent. Les applications ont ringardisé les livres pratiques, qui ne méritent pas ce dédain. Ce sont des livres performatifs. Comme les guides de voyage, les livres de mécaniques, les livres Chanson Vole et les bons livres érotiques. Ils vivent avec nous.

Isabelle Falconnier

« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 », Betty Bossi

 Hallo Betty, film de Pierre Monnard, 2025
www.swissfilms.ch

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Zaza Lit Anne Cuneo et Adélaïde de Clermont-Tonnerre

ZAZA LIT – Anne Cuneo / Adélaïde de Clermont-Tonnerre

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Je voulais vivre », de Adélaïde de Clermont-Tonnerre

« Le maître de Garamond », de Anne Cuneo

C’est déjà bientôt Noël et les libraires passent la journée à répondre à la même requête : « Je cherche un livre qui plaise à mon père, ma mère, ma belle-mère, mon petit-fils, etc ». Ah ! De la science exacte qui permette de prédire quel roman va plaire, ou non ! Notez que Tinder, à sa manière, tente d’y répondre – pas pour les romans. Nos valeureux libraires aussi – pour les romans, eux.

Qui cherche à plaire cherche à donner du plaisir. On l’oublie, diantre, ce plaisir, tout occupés que nous sommes à nous trifouiller les neurones et aiguiser notre esprit critique afin de déterminer si un livre est « bon » ou « mauvais », s’il mérite ou non le Goncourt, le Nobel ou le Prix 30 Millions d’Amis. La lecture est un geste d’amour. On lit parce qu’on aime lire, relation toute d’intimité et de sensibilité personnelle. « Qu’importe le style, pourvu qu’on ait le plaisir ! », pour paraphraser l’expression mussettienne fameuse, semble mener la quête cadeau de Noël idéal en librairie, et tant de décontraction fait plaisir.

C’est là qu’intervient ce cher Alexandre Dumas. Lui a voué son existence au bon plaisir de ses lecteurs, qui furent innombrables depuis qu’après 20 ans à triompher sur les scènes de théâtre, il se mit au roman avec Les Trois Mousquetaires en 1844. J’ai passé la semaine avec lui. C’est qu’il a fait de nombreux, et de nombreuses, émules, qui suivent religieusement et passionnément sa recommandation : « Il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant. »

L’une de ses émules, très aimée en Suisse romande, est morte il y a dix ans, mais trouve une nouvelle vie cet hiver à travers la réédition aux éditions Héros-Limite d’un de ses romans historiques les plus populaires et originaux, Le Maître de Garamond. Anne Cuneo – c’est d’elle qu’il s’agit – avait Dumas pour idole. Arrivée orpheline d’Italie à Lausanne à l’âge de 9 ans, elle apprend le français en lisant Les Trois Mousquetaires et à 20 ans, elle peut terminer n’importe laquelle des phrases des romans de Dumas. Le maître de Garamond, dont la réédition a été fêtée lors de deux soirées émouvantes au Théâtre de Vidy-Lausanne et à la Comédie à Genève, nous plonge dans les débuts furieusement tourmentés de l’histoire du livre et de la Réforme. Anne Cuneo narre la vie d’Antoine Augereau, imprimeur et fondeur de caractères typographiques, maître d’un autre imprimeur et typographe de génie, Claude Garamond. Dans une éblouissante mise en scène romanesque, le roman rend justice à un personnage historique hors du commun, ennemi de tout fanatisme, mais prêt à mourir pour défendre ses idées – Antoine Augereau finira pendu et brûlé à Paris le 24 décembre 1534. Je me suis délectée de ce voyage à travers l’Europe de la Renaissance où l’on rencontre Rabelais, Marguerite de Navarre et un certain Jean Calvin.

L’autre émule de Dumas est bien vivante, elle est écrivaine, directrice de la rédaction du magazine Point de vue, et son roman vient de remporter le Prix Renaudot. Quel régal en tournant les pages de Je voulais vivre ! Entre fanfiction haut de gamme et exofiction, à partir des indices semés dans Les Trois Mousquetaires et avec une gourmandise épique, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s’empare de l’héroïne la plus fascinante et ambigüe de toute l’œuvre de Dumas, la fameuse Milady de Winter, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, agent double, espionne du cardinal de Richelieu, ennemi mortel de d’Artagnan, criminelle vengeresse au visage angélique qui a traversé les siècles, la littérature et le cinéma, prenant tour à tour les traits de Lana Turner, Faye Dunaway, Mylène Demongeot ou Eva Green sur grand écran.

Et Adélaïde de Clermont-Tonnerre de rendre justice à Milady ! Athos, Portos, Aramis, d’Artagnan ? Dumas gâte ses personnages masculins, montre de l’empathie, se glisse dans leur tête. Milady, elle, reste à peine esquissée. Seul le récit de son assassinat, cruel, hante les mousquetaires comme il semble hanter l’écrivain. Oui, même un personnage de fiction peut réclamer justice. Adélaïde de Clermont-Tonnerre fait émerger la femme derrière la légende, lui donne une voix, une histoire, celle d’une orpheline traumatisée jetée dans un monde d’hommes qui chacun à leur tour la trahiront jusqu’au moment où elle décidera de prendre son destin en main et de se venger. Dumas songeait au lecteur comme à un « vieil ami à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les suivantes. » Adélaïde de Clermont-Tonnerre tient parole jusqu’à la dernière page.

Isabelle Falconnier

À lire :

« Je voulais vivre », de Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Grasset,  480 p.

« Le maître de Garamond », de Anne Cuneo. Héros-Limite, 512 p.

 

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ZAZA LIT – La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« La maison vide », de Laurent Mauvignier

Au lendemain de l’annonce du Prix Goncourt 2025 à Laurent Mauvignier pour « La Maison vide », un dessin de presse montrait le président du jury Goncourt annoncer non pas le titre du livre lauréat, mais « le livre que votre belle-mère vous offrira pour Noël !».

C’est à la fois bien vu – le Goncourt annuel caracole rituellement dans les meilleures ventes de fin d’année en librairie – et très méchant. C’est se moquer des belles-mères, a priori incapables de faire preuve de goût personnel. C’est se moquer de vous, a priori victime consentante qui devrez faire contre mauvaise fortune bonne figure. C’est se moquer de la foule des lecteurs dociles qui se précipitent sur un nouveau roman pour le seul motif qu’il a été adoubé par plus savants qu’eux.

Je défends ici tout à la fois la belle-mère, le récipiendaire et le réflexe d’achat collectif qui s’amorce. Je vous révèle un secret, à vous qui, vous attendant à recevoir « La Maison vide », pensez être ainsi confronté à une épreuve – le lire – tout en ressentant une crainte immense – qu’il ne vous plaise pas : tous les livres vous plaisent, mais vous ne le savez pas. Plus précisément, tous les livres peuvent vous plaire, à condition d’avoir emmené la bonne valise. C’est ainsi. Lorsque vous allez à la mer, vous empaquetez palmes et bikini. Direction le grand nord ? Ce sera mitaines et bonnets. L’adaptation vaut règle de survie. C’est tout pareil avec les livres. On n’entame pas la lecture de « La Maison vide » de Laurent Mauvignier comme on entame la lecture de « La femme de ménage » ou de « Astérix en Lusitanie ». Pour les bricoleurs, la métaphore du plombier fonctionne tout aussi bien : à condition d’avoir la bonne boîte à outil, aucun livre, ni aucun évier goutteur, ne vous résiste.

Voici donc la liste de ce qu’il faut mettre dans votre bagage avant de partir à l’aventure avec Laurent Mauvignier.

De la patience. Oui, « La Maison vide » est un livre long – 752 pages. Oui, les phrases sont longues. Et alors ? Respirez, c’est tout. C’est humain, une longue phrase, aussi humain et naturel que l’esprit d’escalier. Long ne signifie pas ennuyeux. « La Maison vide » est un livre long mais tout sauf ennuyeux.

Un goût pour l’Histoire, ensuite. Laurent Mauvignier traverse un siècle et demi et deux guerres mondiales qui changent la face du monde, entraînant dans leur chaos le fragile équilibre des sociétés et des familles.

Une curiosité, voire une obsession pour les objets et les histoires qu’ils racontent en silence. Si vous aimez chiner, trainer dans les brocantes, vous aimerez ce piano noir et trapu qui traverse les décennies, tapi au cœur de la maison vide d’une campagne de Touraine que Laurent Mauvignier remplit de rires, de larmes puis de fantômes, piano dont personne ne peut ni ne veut se séparer, piano intouchable car ayant appartenu à Marie-Ernestine, l’aïeule mythique qui sacrifia un destin de pianiste pour épouser de force un paysan que son père avait choisi pour elle.

L’envie, aussi, d’en découdre avec votre famille, votre généalogie, de secouer le cocotier pour voir ce qu’il en tombe, quelque secret de famille, quelque explication sur l’héritage que l’on vous a confié sans une ligne de mode d’emploi.

Votre clé à molette de mécanicien, dans la foulée, parce que Laurent Mauvignier croit à la « mécanique précise et invisible d’enchaînements que rien n’aurait pu arrêter », comme un « mécanisme meurtrier » qui va d’une nuit de noces tragique en 1905 au suicide de son père en 1983 – ce qu’on appelait la fatalité.

Votre carte d’inspecteur, dans l’idéal la carte de l’inspectrice Lily Rush, qui vous pousse sur la piste de ces cold-cases familiaux qu’à part vous, tout le monde a renoncé à résoudre : pourquoi le visage de la grand-mère de l’auteur, Marguerite, est-il découpé ou effacé des albums photos ? Qu’est-ce qui pousse le fils de Marguerite, par ailleurs père de l’auteur, à se donner la mort à l’âge de 46 ans ? Où se nichent les racines du mal ?

Dotez-vous par ailleurs d’un sacré sens de la famille, reconnaissez les vertus de la psycho-généalogie, soit de l’influence du vécu de nos ancêtres sur notre psyché.

Emportez un immense réservoir de tendresse pour celles et ceux qui avant vous vivaient, aimaient, naviguaient d’espérances en désillusions. De quoi accueillir Jules, Marie-Ernestine, Marguerite, André, Firmin comme des membres de votre propre famille, qu’ils sont, au final.

Ayez foi, enfin, en le pouvoir de la fiction. C’est parce qu’il ne sait rien ou presque de son histoire familiale que Laurent Mauvignier en écrit une sur mesure. Certes à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont « tellement lacunaires et impossibles à reconstituer » qu’il a fallu leur créer un monde dans lequel ils auront eu une existence. Car c’est par l’invention que l’histoire peut parfois survivre à l’oubli.

Ayez le cœur sur la main, enfin, pour entendre le cri d’amour fou d’un fils à son père, un fils devenu écrivain peut-être pour la seule raison de tenter de ressusciter ce père, l’espace d’un roman de 752 pages.

Vous pouvez remercier la bonne âme qui vous offrira le Prix Goncourt 2025. C’est un chef-d’œuvre, et il vous bouleversera.

Isabelle Falconnier

PS
Jeudi 20 novembre à 18h30 au Théâtre de Vidy à Lausanne (salle La Passerelle), nous fêtons la réédition du roman « Le Maître de Garamond » d’Anne Cuneo, disparue il y a 10 ans, et le lancement de la « Petite Collection Anne Cuneo » des éditions Héros-Limite. La renaissance éditoriale d’Anne Cuneo ! Soyez des nôtres !
www.vidy.ch/fr/evenement/anne-cuneo

« La maison vide », de Laurent Mauvignier. Éditions de Minuit, 752 pages.

 

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ZAZA LIT – La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Christie’s, les nazis et moi », de Mathieu Lindon

La liste des raisons qui m’ont poussées à ouvrir ce petit bijou de 90 pages plutôt qu’un autre parmi la pile de livres qui attendent mes faveurs au pied de mon lit est longue mais précise. Je venais de terminer « Les Eléments » (Lattès, 512 p, Prix Fnac 2025), de l’Irlandais John Boyne, et ne voulais pas entamer un autre Everest émotionnel. La brièveté du petit bijou en question, intitulé « Christie’s, les nazis et moi » et signé de l’écrivain et journaliste français Mathieu Lindon, convenait aisément à un picorage du dimanche soir. Et enfin, parce qu’une attachée de presse avait jugé bon, piquant ma curiosité, d’indiquer « Cette histoire se passe aussi en Suisse » sur le carton qui accompagnait l’envoi. Bingo.

Non seulement cette histoire se passe aussi en Suisse, mais c’est en Suisse même que le héros-malgré-lui du livre, un tableau intitulé « Premier jour de printemps à Moret » et peint par Alfred Sisley en 1889, se trouve, mis sous séquestre par la justice suisse depuis 2017.

« Christie’s, les nazis et moi » est un pamphlet d’une rare élégance. Un cri de colère à l’argumentaire imparable, une histoire personnelle, intime et familiale qui tend à l’universel. Mathieu Lindon y questionne des concepts fondamentaux comme la morale, la richesse, la mémoire, la responsabilité, l’hypocrisie. C’est d’une immense tristesse et d’une profonde intelligence. Ce sont 90 pages sarcastiques, tendres, désabusées et brûlantes, un exercice de style à la rhétorique maitrisée et la langue jouissive qui remuent les courants sombres de l’histoire européenne du 20e siècle et attaquent, naïveté et morale au poing, les réflexes les plus vils des riches et puissants.

Le tableau de Sisley a été acquis au début du 20e siècle par Alfred Lindon, arrière-grand-père de l’auteur. En 1940, avant de se réfugier aux États-Unis pour fuir Paris et les nazis, Alfred Lindon place sa collection dans les coffres de la Chase Bank. À son retour en France, en 1945, il ne retrouve qu’une petite partie de ses tableaux, volés par les nazis. En 2008, à New York, Christie’s vend « Premier jour de printemps à Moret » au galeriste bâlois Alain Dreyfus pour 350’000 euros, sans se soucier que le tableau figure sur la liste des biens spoliés. Sur la notice de présentation du tableau, un trou béant : rien sur son propriétaire entre 1923 et 1972. En 2017, la famille se décide à porter plainte. Mais Christie’s, maison de ventes aux enchères appartenant à François Pinault depuis 1998, refuse de rembourser le galeriste. Depuis, le conflit est embourbé.

Mathieu Lindon prend la plume pour une question de « principe » – les descendants de l’arrière-grand-père sont si nombreux, à cheval entre l’Europe et les États-Unis, que ce ne sont que des cacahuètes qui les attendent en cas de résolution de l’affaire. « Par quelle aberration Christie’s ou François Pinault seraient les héritiers de l’Allemagne nazie ? Y a-t-il un degré de richesse où la morale est une dépense inutile ? (…) Ce qui me paraissait invraisemblable à moi était que pour Christie’s et François Pinault aussi, c’était une question de principe, semble-t-il. Il ne faut pas qu’on les spolie, eux, des œuvres spoliés par les nazis, l’art et l’argent étant sans doute des choses trop sérieuses pour être dévolues à des simples héritiers légitimes. »

Les pages se glissent avec pudeur dans les coulisses et la généalogie de la vaste famille Lindon – Mathieu l’écrivain, feu Jérôme l’éditeur, Vincent l’acteur, Justin, l’arrière-arrière-petit-fils trentenaire qui a repris la quête. Alfred, dont les bons mots se transmettent de génération en génération, y occupe une place tutélaire, admiré autant pour son amour de l’art, son esprit d’entreprise que ses talents de copiste – un de ses tableaux avait été pris pour un vrai Toulouse-Lautrec et exposé comme tel dans les années 1950 avant qu’il ne prenne la peine de le signaler lui-même. À chaque étape de l’affaire, Mathieu Lindon avoue avec dépit et ironie en revenir à son « idée première » avec « un optimisme et une régularité qui ne sont pas à l’honneur de (son) intelligence » : « Voilà un homme, François Pinault, qui est un des plus riches de France, qu’est-ce qu’il va se déconsidérer avec une histoire miteuse dans laquelle sa société et donc lui jouent un rôle lamentable. (…) Si prenait à certains ultrariches l’idée de rendre les biens mal acquis, ce serait rapidement tout un strip-tease financier dont, paradoxalement, l’obscénité accablerait ceux qui le pratiquent. » Le combat entre l’argent et la morale a rarement tourné au bénéfice de la seconde. Espérons que l’attachée de presse de Mathieu Lindon a envoyé le livre à la justice bâloise avec la même indication « Cette histoire se passe aussi en Suisse ».

Isabelle Falconnier

PS :
Cocorico. L’aventure Incardona continue : le roman de l’écrivain genevois « Le monde est fatigué » (Finitudes) figure parmi les 5 finalistes du Prix Femina 2025. Réponse lundi 3 novembre.

« Christie’s, les nazis et moi », de Mathieu Lindon. Éditions P.O.L., 96 p.

« Les Eléments », de John Boyne. JC Lattès, 512 p.

 

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ZAZA LIT – La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« E.E. », d’Olga Tokarczuk
« Le Boyfriend », de Freida McFadden
« Le monde est fatigué », de Joseph Incardona

Ce week-end, j’ai mangé trop de chocolat et j’ai lu le nouveau livre de Freida McFadden. Ce qui revient au même. Vous connaissez les recommandations de santé publiques obligatoires en France avec chaque publicité pour des produits sucrés ? « Pour votre santé, limitez les aliments gras, salés, sucrés », ou « Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas » ? Elles s’appliquent aussi aux livres fast-food : on le sait, ce n’est pas bon pour la santé, mais parfois, on grignote entre les repas et on mange gras, sucré, salé.

J’ai eu du plaisir à lire « Le Boyfriend », j’avoue. Les mangeuses de chocolat compulsifs me comprendront : un plaisir orgasmique, violent, rapide. Un véritable shot de plaisir. Pendant vingt-quatre heures, je le lisais partout, dans le bus, à table, dans le lit. Les pages glissaient dans mon gosier comme une bouillie bien sucrée. Et puis, quand j’ai eu fini, un petit rot écœuré m’a fait reprendre pied – mais qu’est-ce que je venais d’ingurgiter ? Je ne voulais pas mourir idiote. Ce que tout le monde lit, j’ai voulu le lire aussi. J’en étais arrivée à jalouser celles qui avaient lu religieusement les quatre tomes de « La femme de ménage », les imaginant faire partie d’une secte mystérieuse et désirable. Mais de fait, lire « Le Boyfriend » rend idiote. C’est un mauvais livre : des personnages insipides et prévisibles, une héroïne aussi peu attachante qu’une fille sur papier glacé, une intrigue bâclée voire grotesque, une écriture paresseuse ou générée par l’IA, bref, de la junk food grasse et sucrée.

Lundi, changement de cap. Et de régime. J’ai rempli le frigo de salade et de quinoa et à moi l’antidote à Freida McFadden. Pour cela, il me fallait au minimum un Prix Nobel. Heureux hasard, une nouvelle traduction de la Nobel de littérature 2018, la polonaise Olga Tokarczuk, nous arrive grâce aux éditions Noir sur Blanc. Quel régal ! Quel festin pour l’âme ! « E.E. », paru il y a trente ans en Pologne, est le deuxième roman d’Olga Tokarczuk, et celui qui a commencé à asseoir sa formidable réputation. E.E., c’est Erna Eltzer, une jeune fille de 15 ans vivant à Breslau en 1908, qui un matin s’évanouit à table, entend des voix, voit des fantômes. Sa mère ravie organise des séances de spiritisme avec des amis. Amateurs d’ésotérisme et médecins précurseurs de la psychanalyse se pressent à son chevet. Troublant, émouvant, d’une poétique accessible, « E.E. » nous en dit autant sur ce territoire étrange et violent qu’est l’adolescence que sur le rapport à l’invisible et aux morts.

Bilan nutritionnel : je sais qu’il y aura d’autres dimanches chocolat. Et d’autres Freida McFadden pour les accompagner. Tant mieux, tant pis. That’s life, Baby. Ne laissez jamais personne vous obliger à choisir votre camp – Freida vs Olga – et prétendre que si vous aimez la new romance, vous ne pouvez apprécier Modiano, ou que les intellos sont incapables de jouir d’un bon polar. Choisir son camp est l’impératif catégorique de la décennie. Résistez.

PS :
Tenez les pouces à Joseph Incardona ! L’écrivain genevois, déjà lauréat du Prix des Deux Magots 2025, figure sur la 2e liste du Prix Femina avec « Le monde est fatigué ». Son roman sera-t-il sur la 3e liste le 21 octobre ? Remportera-t-il le Prix Femina 2025 le 3 novembre ? C’est tout ce qu’on souhaite à Eve, son héroïne, inoubliable sirène vengeresse !

« E.E. », d’Olga Tokarczuk. Éditions Noir sur Blanc, 190 p.

« Le Boyfriend », de Freida McFadden. City Éditions, 400 p.

« Le monde est fatigué », de Joseph Incardona. Éditions Finitudes, 224 p.

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« Je suis né du diable ».  de Jean-Christophe Grangé
« La Secte », de Nicolas Feuz 

Jean-Christophe Grangé est une crème. Souriant, sympa, il reçoit les journalistes sans chichis chez lui, se promène pieds nus dans son salon parisien, revient de la leçon de piano de sa petite dernière et, même, s’intéresse à votre modeste personne en vous retournant une question.

Sympa, donc. Je dirais même : sympa comme un auteur de polar. Il faut l’avouer, dans une carrière de critique littéraire au long cours, une récurrence : les auteurs de polar sont toujours les plus sympas. Décontractés, fêtards, modestes. C’est une immense généralité – et pardon à tous les autres – mais, parole de Zaza, elle a du vrai. Croisez dans un salon du livre Olivier Norek, Michel Bussi, Franck Thilliez ou Bernard Minier, sans parler de nos Nicolas Feuz et Marc Voltenauer nationaux – ils sont les meilleurs des gars, tout sourire, du début à la fin des longues heures de dédicaces. Rien de l’artiste torturé, du poète maudit ou de l’intellectuel condescendant. Ce qui surprend forcément, puisque la plupart du temps, nous les rencontrons après avoir lu leurs polars qui rivalisent de violence, de noirceur morbide et de turpitudes criminelles. D’autant qu’ils en rajoutent, expliquant à longueur d’interviews qu’il n’y a pas plus normal qu’eux et que leur vie est d’une banalité à pleurer.

Dans un récit poignant et sidérant, intitulé sobrement « Je suis né du diable », Jean-Christophe Grangé prend le risque de lézarder le tableau idyllique. Oui, il y a quelque chose derrière les scènes de crimes débridées et la violence des « Rivières pourpres », de « Congo Requiem » ou « Lontano ». Quelque chose, ou plutôt quelqu’un : un père qui a planté la graine de la peur dans le cœur et l’âme de son fils, un homme violent et perturbé dont l’ombre menaçante a plané sur toute son enfance, après avoir fait vivre le pire à sa mère. Il a fallu une vie, une carrière de grand reporter puis d’écrivain à succès, une décennie de psychanalyse, une vie de famille bien remplie, des enfants qu’il adore, pour que Jean-Christophe Grangé ose fouillasser son passé, et nous le livrer sur un plateau. S’y mêlent, sans la moindre dose d’auto-apitoiement mais une lucidité fluide, une histoire de résilience par la sublimation puis le geste créateur, un farouche instinct de survie, l’amour salvateur d’une mère et d’une grand-mère, et la quête opiniâtre des origines de la violence et du sadisme.

Que nous autres lecteurs nous le tenions pour dit : non, Grangé n’aime pas la violence, il n’a aucun goût morbide pour la cruauté et croire l’inverse est un malentendu. C’est justement parce que la peur – de la violence, de la cruauté, des monstres – le hante jusqu’à la moelle de ses os qu’elle est devenue sa « passion, redoutée et adorée ». C’est parce que la création agit chez lui comme une catharsis qu’il écrit des romans terrifiants, dont les figures de pères sont souvent aussi des tortionnaires. Psychanalyse à deux sous ? Chez Grangé, fantastique raconteur d’histoires, c’est fait avec maestria, relisez un seul de ses romans pour vous en rendre compte.

Sur ce, j’attends désormais de pied ferme les confessions de nos amis Feuz, Voltenauer ou Norek, bons gars beaucoup trop souriants et sympas pour ne rien cacher.

PS
En parlant de l’ami Nicolas Feuz : en Suisse, nous nous sommes beaucoup demandés dans les années 1990 si le Diable ne s’était pas réincarné en Jo Di Mambro, concepteur d’un enfer tout personnel baptisé Ordre du Temple solaire. Et si l’OTS était encore parmi nous ? Tremble, lecteur, car c’est la thèse glaçante de « La Secte », son 20e roman à suspense, très réussi !

« Je suis né du diable », Jean-Christophe Grangé. Albin Michel, 336 p.

« La Secte », de Nicolas Feuz. Rosie & Wolfe, 336 p.

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«In violentia veritas », de Catherine Girard
« La Serpe », de Philippe Jaenada

À chaque rentrée littéraire sa polémique. Cette année 2025, elle prend la forme du premier roman d’une « fille de » qui aura attendu l’âge de 63 ans pour livrer « sa » vérité. Catherine Girard révèle dans « In violentia veritas » (Grasset) que oui, son père Henri Girard, auteur – sous le pseudo de Georges Arnaud – du célèbre roman « Le salaire de la peur », a bien tué à coups de serpe son propre père, sa tante et leur bonne dans la nuit du 23 au 24 octobre 1941 au château d’Escoire, au fin fond de la Dordogne. Pourtant, à l’issue d’un procès d’assises retentissant en 1943, Henri Girard avait été acquitté. Pour la Justice, même si l’assassin n’a jamais été retrouvé, le dossier est clos. Pas pour sa fille cadette.

La polémique est passionnante. Tout semble contre Catherine : Henri Girard, son demi-frère, 78 ans, porte plainte contre elle pour calomnie et conteste tous les faits rapportés dans le livre, qu’il qualifie de « tissu de mensonges ». Philippe Jaenada, écrivain réputé qui passe sa vie dans les archives à revisiter des faits divers, lauréat du Prix Femina 2017 avec « La Serpe », récit justement consacré à l’affaire et dans lequel il poussait le perfectionnisme jusqu’à retrouver le principal suspect, affirme, preuves à l’appui, que « rien » de ce que Catherine Girard avance ne tient. En 1987, Catherine elle-même s’était constituée partie civile, avec succès, dans un procès pour diffamation intenté au Quotidien de Paris, lequel mettait en doute l’innocence de son père.

Alors quoi ? Toute la démonstration de Catherine repose sur un aveu : celui que son père, qu’elle adorait, lui aurait fait l’année de ses 14 ans. Reste le mobile : elle déroule sur 300 pages la logique infernale d’une violence familiale passé inaperçue. Son grand-père aurait été un homme violent qui a détruit son fils, la tante assassinée un vampire affectif, et c’est pour se libérer de leur emprise que Henri, dans un geste extrême mais courageux, les aurait supprimés.

Catherine Girard ment-elle ? Si oui, pourquoi s’inventer un père assassin ? Pour se rendre intéressante ? Il est clair que c’est l’aveu, c’est le « j’ai tué » qui rend le livre digne d’intérêt aux yeux des lecteurs et de l’éditeur. Peut-on préférer un père assassin à un père innocent ? Sur le livre, aucune mention du genre, ni « roman », ni « récit », ni « témoignage ». Nous voilà donc, lectrices et lecteurs, avec un objet aux contours flous et ambigus entre les mains. Devrait-on la croire parce qu’elle est la fille de Henri et que cela lui donne tous les droits ? La vérité sort-elle forcément de la bouche des enfants ?

« J’ai écrit sur une tragédie familiale dont je suis imbibée depuis l’enfance », déclare Catherine Girard au journal Le Monde. C’est certain : gamine, on la surnommait La Fille de l’assassin parce que la rumeur n’avait pas lâché Henri Girard, même acquitté. C’est tragique, d’être surnommée La Fille de l’assassin. Est-ce une preuve ? Non. Veut-elle se venger du surnom dont on l’affublait en chargeant son père post-mortem ? « In violentia veritas révèle de manière incontestable la vérité de cette histoire », écrit l’éditeur Grasset dans une audacieuse quatrième de couverture. Rien d’incontestable, à voir les contestations qui surgissent de toutes part. Le secret, comme toujours avec la littérature, réside dans le mot « vérité », que le titre nous assène avec autorité (en latin, qui plus est) mais qui ne veut rien dire tant il est relatif. Ce livre est la vérité de celle qui l’a écrit. Ni plus, ni moins. Catherine Girard n’y était pas, au château d’Escoire, cette nuit d’octobre 1941. Ce livre est la trace qu’elle veut laisser. L’intention derrière le livre lui appartient, que ce soit ce qu’elle sait, ce qu’elle aimerait croire ou ce qu’elle veut nous faire croire.

Cela me rappelle un épisode de la vie de Mari Sandoz, fille d’un pionnier de l’Ouest américain né à Neuchâtel. Elle voulait écrire, mais n’y arrivait pas. Elle avait commencé un roman sur la vie haute en couleur de sa famille, mais le livre restait en rade. Un jour de novembre 1928, on l’appelle au chevet de son père mourant dans un hôpital du Nebraska. Et là, miracle, il lui demande d’écrire un livre sur lui, Jules Sandoz, arrivé de Suisse presque un siècle auparavant. C’est ce qu’annonce Mari en sortant de la chambre d’hôpital. La scène a peut-être eu lieu, ou pas. Le fait est que suite à cet épisode, Mari Sandoz termine Old Jules, qui deviendra un immense best-seller et un classique de la littérature américaine.

Qu’a vraiment dit son père à Catherine Girard l’année de ses 14 ans ? Nous ne saurons jamais. C’est égal. Ne nous énervons pas à tenter de démêler le « vrai » du « faux », de savoir qui a raison, de Catherine Girard ou Philippe Jaenada, quel livre est le « plus vrai ». Au final, les filles font toujours ce qu’elles veulent avec leur père. Et nous, lectrices et lecteurs, croyons toujours ce que nous voulons bien croire. Power to the reader.

Isabelle Falconnier

« In violentia veritas », de Catherine Girard. Grasset, 348 p.

« La Serpe », de Philippe Jaenada. Points poche, 648 p.

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Isabelle Falconnier

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« Blue Moon in Kentucky », de Jim Harrison
« Le livre de Kells », de Sorj Chalandon
« Registre de merveilles », de Rose-Marie Pagnard

Pour quels amis lâchez-vous illico ce que vous êtes en train de faire? Ils se comptent sur les doigts d’une main, deux au mieux. Cela m’est arrivé trois fois cet été.

La cavalerie des superstars de la rentrée littéraire se précipitait dans ma direction, à sa tête les Amélie Nothomb, Emmanuel Carrère et autres Michel Bussi. Mais j’ai tout lâché, mes lectures en route, le travail en cours, lorsque dans la boîte à lettres est arrivé un petit livre avec des chevaux violets galopant sur sa couverture et un nom d’auteur qui m’a ramenée d’un coup vers le ciel immense de l’Ouest où j’ai mon lot de souvenirs, Jim Harrison. Chic ! Un inédit de feu l’écrivain du Montana repéré dans les archives de l’Université du Michigan par son fidèle traducteur Brice Matthieussent, soit une novella intitulée « Blue Moon in Kentucky », qui plus est éditée à Genève chez l’exceptionnel artisan qu’est Alain Berset, patron des éditions Héros-Limite. « Blue Moon in Kentucky » a sans doute été écrit à la fin des années 1970, lorsque l’auteur du scénario de « Wolf » était très investi à Hollywood, en vue d’un scénario de film. On retrouve le sel de « Légendes d’automne », une histoire de frères aux caractères opposés et d’amours évanouies au cœur des élevages de chevaux pur-sang du Kentucky, un petit bijou posthume de prose tout à la fois précise, poétique, abrupte, sanguine et subtile. Ami no1, Big Jim.

Quelques jours plus tard, c’est Sorj Chalandon qui m’a fait bondir de ma chaise de bureau pour m’installer sur le canapé et ne pas le quitter avant d’avoir tourné la dernière page de son 12e roman chez Grasset, « Le livre de Kells ». Cet ancien reporter de guerre pleurait en donnant ses premiers interviews de romancier il y a vingt ans, nous prenant nous journalistes dans ses bras, tant il revivait ses livres en les racontant. Kells, c’est lui, bien sûr, adolescent paumé, à la rue, fugueur pour fuir la violence de son père, embrassant le militantisme d’extrême gauche comme on se jette dans les bras d’une famille adoptive. Chaque rencontre avec un nouveau livre de Sorj Chalandon, qui a vécu mille vies humaines et inhumaines, illumine mon âme. C’est ce qu’on appelle un ami.

Enfin, c’est Rose-Marie Pagnard, ma magicienne des Franches-Montagnes, ma conteuse aux yeux pâles et au teint de lutin, qui un matin ensoleillé a fait irruption avec le courrier et redessiné l’ordre des priorités de la journée. Son étonnant « Registre de merveilles » (éditions d’en bas) raconte une année 2022 passée à côtoyer Polina et Mariya, deux Ukrainiennes réfugiées chez sa fille et qui, tout comme elle, possèdent l’art de réenchanter le quotidien pour ne pas laisser la noirceur du monde les engloutir. L’espace de quelques heures délicieuses, j’ai vu le monde à travers les yeux de Rose-Marie, et c’était curieux, empathique, grave, malicieux, piquant et poignant.

Nos livres sont comme nos amis. Au fil des années, on écrème, on dégraisse. Vous avez remarqué ? Cela se fait tout seul, sans même devoir prendre de désagréables décisions. Les amitiés molles, fades ou intéressées, les relations trop sociales pour être vraies, tombent d’elles-mêmes comme des pétales flétris. Votre temps, votre attention, votre affection sont trop précieuses. Sur mes étagères, c’est tout pareil. Il me reste les amis que je souhaite autour de moi jusqu’à la fin. Duras, Ramuz, Le Clézio, Louise Erdrich, Corinna Bille, Auster, Sagan, Pajak, Virginia Woolf, Pessoa. Apollinaire. « Et souviens-toi que je t’attends. »

Isabelle Falconnier

« Blue Moon in Kentucky ». De Jim Harrison. Héros-Limite, 96 p.

« Le livre de Kells ». De Sorj Chalandon. Grasset, 384 p.

« Registre de merveilles ». De Rose-Marie Pagnard. En Bas,136 p.

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