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Répétition Le Dindon©Marie Marcon

« Le Dindon » genevois de Maryse Estier

Il la croise dans la rue et tombe éperdument amoureux, selon l’intrigue de Georges Feydeau. Durant huit jours, il la poursuit jusqu’à s’introduire chez elle, se retrouvant nez à nez avec son vieil ami, Vatelin. Mais dans cette mise en scène, signée Maryse Estier, le séducteur Pontagnac arrive non pas dans le salon de Lucienne, mais dans sa salle de bain, à la Nicholson. S’ensuit une série de péripéties, tromperies, réconciliations, où réalité et rêve se confondent. Création faisant partie du cycle « Transmission », Le Dindon de George Feydeau est présenté au Théâtre de Carouge du 4 au 23 mars 2025. Elle est reprise ensuite sur la scène du Théâtre Kléber-Méleau du 28 mars au 6 avril 2025.

Texte et propos recueillis par Eugénie Rousak

Comédienne à ses débuts dans le théâtre, Maryse Estier a progressivement glissé de l’autre côté du plateau, se spécialisant dans la mise en scène. Aujourd’hui, elle aborde les œuvres classiques, leur apposant un regard à la fois contemporain et onirique. Dans cette nouvelle création, elle resserre l’intrigue du Dindon de Georges Feydeau, en plaçant Lucienne, Vatelin et Pontagnac dans le paysage genevois. Échange avec Maryse Estier au Théâtre de Carouge.

Maryse Estier, répétitions au Théâtre de Carouge. Photo: Marie Marcon

L’Agenda : Dans vos dernières mises en scène, vous avez travaillé sur Chaise d’Edward Bond, Marie Stuart de Friedrich Schiller ou encore La Dernière Nuit de Don Juan d’Edmond Rostand. À présent vous abordez un classique de Georges Feydeau. Quel est le fil conducteur dans ces choix ?

Maryse Estier : Aussi inattendu que cela puisse paraître car les dramaturgies sont extrêmement différentes, je considère Le Dindon comme le troisième volet d’un cycle, qui a commencé en 2023 avec Friedrich Schiller et s’est poursuivi en 2024 avec Edmond Rostand. Bien que les époques et les genres de théâtre soient différents, ces œuvres s’articulent autour des rapports de possession, de séduction et de pouvoir, intimement entrelacés et mutuellement nourris. Dans le premier volet Marie Stuart il s’agissait de l’observation; dans le second, d’une déconstruction avec notamment un examen de conscience fait par Don Juan au terme de sa vie. Aujourd’hui, avec Le Dindon je vais au bout de cette recherche en poussant les situations jusqu’à l’invraisemblable, pour pouvoir enfin s’en libérer par le rire.

Quelle est votre rapport avec George Feydeau ?

Il est pour moi l’un des grands maîtres du rire. Les situations qu’il écrit sont en vérité terrifiantes et pourtant l’on rit ! C’est que c’est un rire qui fait du bien, un rire de soulagement, un rire qui fait se dégonfler tout ce qui nous faisait peur. Feydeau, avant de sombrer dans la maladie et la folie, avait découvert les premiers pas de Charlie Chaplin et il s’était mis en tête d’écrire pour lui. Comme Chaplin fait face aux bourreaux, Feydeau me permet d’affronter mes fantômes.

Parmi l’ensemble des œuvres de Feydeau, pourquoi avez-vous décidé d’aborder Le Dindon précisément ?

Cette pièce est épurée et actuelle. Dans mon travail d’adaptation, je n’ai gommé ou remplacé que quelques expressions un peu datées, laissant le texte de Feydeau pratiquement intact. C’est une grande œuvre avec une dimension résolument universelle qui nous met en rapport à notre humanité et parle à tout public. L’intrigue n’est pas socialement désuète et se prête aisément à une lecture en dehors de son époque. Si la société suit un modèle comportemental, le personnage de Pontagnac en est complètement en dehors. Par sa simple présence, il provoque un écaillement du vernis qui couvre ce cadre construit et mesuré, faisant ainsi ressortir les passions cachées, les pulsions contenues, les désirs refoulés, mais aussi les frustrations, les mensonges, les espoirs et les fantasmes. Tout.

Répétitions au Théâtre de Carouge. Photo: Marie Marcon

Vous avez mentionné n’avoir apporté que quelques modifications dans le texte, mais comment avez-vous abordé le reste de l’adaptation ?

Une partie de l’adaptation a consisté à resserrer l’intrigue pour une question de durée, la version originale du spectacle durant près de trois heures. Ce travail ne se résume pas à s’emparer d’un texte classique pour raconter sa propre histoire, mais il consiste à se mettre en rapport avec l’écriture de l’auteur et faire des choix de mise en scène. Concrètement, en décidant de supprimer certains personnages ou de couper quelques scènes, d’autres gagnent en valeur et en importance. L’autre grande modification était la transposition de l’histoire à Genève. Feydeau a écrit Le Dindon à Paris, s’inspirant fortement des choses qu’il observait et des personnes qu’il fréquentait. Ainsi, nous avons par exemple modifié les noms des rues avec des références genevoise, ou encore transformé les sonorités marseillaises de Soldignac en un accent jurassien. En ce qui concerne la scénographie, je ne voulais pas faire une représentation historique ou ancrer la pièce dans une autre époque, mais plutôt travailler avec des anachronismes et des références, comme celle à Shining, par exemple. Au début, la pièce s’ouvre sur un espace épuré et très concret, qui tend, acte après acte, vers une abstraction. Cette évolution donne justement la sensation de plonger de plus en plus dans un rêve ou dans un cauchemar et pousse, au fur à mesure de la représentation, d’admettre des choses invraisemblables

Pour l’adaptation, vous avez l’habitude de travailler avec la comédienne Clémence Longy et cette pièce ne fait pas exception. Comment cette collaboration se passe-t-elle ?

Nous nous sommes rencontrées à l’ENSATT, l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre à Lyon, et nous avons directement eu un coup de foudre artistique. Depuis, Clémence a joué dans quasiment tous mes spectacles. Nous avons pris l’habitude de lire les textes ensemble et d’échanger autour des adaptations, nos visions se complétant parfaitement. Depuis que je me suis dirigée vers la mise en scène, j’ai pris du recul pour poser un regard dramaturgique sur l’ensemble du plateau, alors qu’elle, en tant que comédienne, reste physiquement sur la scène et vit les choses depuis l’intérieur. Ensemble, nous avons donc une perspective complète des deux côtés !

En parlant du plateau. Initialement comédienne, vous ne jouez plus. Est-ce une décision temporaire ou un nouveau chapitre ?

Je pense avoir trouvé ma place dans le théâtre et un rôle qui correspond à mes qualités. La question de la scène ne s’est donc plus posée pour moi. Quand j’ai découvert le théâtre en le lisant, je savais que j’allais en faire mon métier, mais à l’époque la seule option que j’imaginais en pensant à ce milieu était d’être comédienne. Ce n’est qu’en quittant le Conservatoire de Genève que j’ai commencé à faire des assistanats à la mise en scène. J’ai tout de suite trouvé fascinant de vivre les répétitions de l’intérieur, sans être sur scène. C’est comme rentrer dans la cuisine d’un grand chef, observer les associations des saveurs et les techniques de préparation. Et depuis ce moment, je n’ai plus du tout eu envie de jouer.

Informations pratiques:

Le Dindon

Théâtre

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La Crise - Carole Parodi

La Crise – Un vent de légèreté au Théâtre de Carouge 

Adaptée du film de Coline Serreau datant de 1992 et mise en scène par Jean Liermier, La Crise nous fait rire du début à la fin et trouve un écho en chacun∙e de nous.  

Texte de Frida 

Un matin, Victor (Simon Romang) se réveille sans sa femme à ses côtés. Un mot laissé sur la table lui apprend que celle-ci l’a quitté. En arrivant au travail, son supérieur lui signifie son licenciement. Ces deux bouleversements, dont il ne comprend pas la cause, l’amènent progressivement à poser un regard plus lucide sur lui-même et le guident vers de subtils changements dans son comportement. Il sort de sa trajectoire égoïste pour s’ouvrir à celles et ceux qui l’entourent. 

Cette évolution n’est pas simpliste, elle s’opère grâce à des situations concrètes. La rencontre avec Michou (Romain Daroles), un individu perdu, gentil à l’excès, touchant et drôle à la fois, joue un rôle décisif dans sa transformation. Le développement de leur relation aide tant Victor à devenir plus sensible aux vicissitudes affectant ses proches, que Michou à s’ancrer et à construire davantage son futur. Les paradoxes et les défauts des protagonistes  sont certes mis en exergue dans cette pièce, mais sans jamais les condamner. Jean Liermier a choisi une pièce qui mêle profondeur et légèreté, et qui fait assurément du bien. Nous rions de situations de crise, de situations courantes et de personnages humains et faillibles. Nous nous reconnaissons dans ces protagonistes rempli∙e∙s de contradictions.  

La Crise - Carole Parodi

Photos: Carole Parodi

Huit comédien∙ne∙s interprètent une galerie de personnages – jusqu’à huit rôles différents, pour Baptiste Gilliéron ! – et jonglent avec les émotions. Les métamorphoses, appuyées visuellement par les perruques, les styles vestimentaires variés et la posture corporelle propre à chaque protagoniste, s’enchaînent sans un faux-pas. Le choix des acteur∙ice∙s est parfait, leur jeu étant extrêmement juste. Les nombreuses scènes se succèdent de manière fluide. La mise en scène insuffle dès le début un rythme à la pièce qui n’est jamais rompu.  

L’écriture de Coline Serreau reste d’actualité, évoquant des sujets tels que l’émancipation d’une mère, l’hypocrisie de certains hommes politiques ou l’écologie. Cependant, ce n’est jamais réalisé de manière dogmatique. L’autrice dépeint une société ébranlée mais qui ne se limite pas à cela. Les personnages, dans leurs incohérences et peut-être grâce à celles-ci, cherchent à dépasser leur état pour trouver davantage de sens. Et si nous pouvons éclater de rire à la vue de nos travers et de ceux de nos contemporain∙e∙s c’est que l’espoir n’est pas si loin. 

Les réactions du public montrent l’engouement que suscite cette pièce. Les applaudissements viennent ponctuer les délicieux échanges entre les comédien∙ne∙s. Nous pouvons notamment mentionner l’impeccable tirade de la sœur de Victor (Camille Figuereo) sur son choix d’habiter seule ou les performances téléphoniques de Michou qui tente de substituer, à sa diction brouillonne, un accent snob. À la fin de la représentation, nous n’avons pas vu passer les deux heures. Les commentaires fusent et autour de nous, le qualificatif « excellent » revient à maintes reprises. Plusieurs spectateur∙ice∙s ayant vu le film n’hésitent d’ailleurs pas à affirmer que l’adaptation de La Crise réussit un pari difficile, celui de nous faire oublier les acteur∙ice∙s du long-métrage, qui incarnaient déjà magnifiquement les personnages. Ce sera sans doute l’une des meilleures pièces de théâtre de 2025 sur la scène romande.  

 

Humour Théâtre

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Petra Weiss

Couleur, graphisme et mouvement

La Galerie Latham, à Genève, présente une exposition de l’artiste tessinoise Petra Weiss, dans le cadre du Parcours Céramique Carougeois.

Texte d’Emilie Thomas

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Vingt ans après son exposition majeure au Musée Ariana, la sculptrice Petra Weiss est à nouveau mise à l’honneur à Genève, dans la galerie de Lionel Latham, avec une exposition d’envergure qui réunit plus de cinquante de ses œuvres. Intitulée Signe. Couleur. Sculpture. L’Âge d’or de Petra Weiss, cette exposition illustre l’évolution de son parcours artistique sur trois décennies, en juxtaposant des œuvres plus anciennes et des créations récentes. Les visiteur∙euse∙s peuvent y découvrir des sculptures en grès, faïence, marbre de Carrare, métal, ainsi que des œuvres sur papier, reflétant la diversité des médiums explorés par l’artiste à la suite d’une période de questionnement profond dans les années 90. Durant cette phase critique, confrontée à un blocage créatif avec le grès, Petra Weiss s’en est temporairement détournée pour expérimenter divers matériaux, dans une quête pour trouver ce qu’elle décrit comme « l’épine dorsale » de sa pratique sculpturale.

Dès 2002, Petra Weiss a élargi son champ créatif en se tournant vers l’écriture, et dès l’année suivante, elle a initié un dialogue interdisciplinaire mélangeant sculpture, danse et musique, comme en témoigne la performance L’Alphabet de la terre, présentée notamment à l’Institut Suisse de Rome en 2005. Cet alphabet, transformé en sculptures en grès, se compose de symboles qui évoquent des pictogrammes anciens. Bien que ces signes paraissent authentiques, ils sont purement imaginaires et visent à exprimer de manière plastique et artistique l’essence même du mystère de notre monde.

Depuis l’automne 2022, Petra Weiss se consacre à une étude où le bois et le métal permettent de créer de vastes extensions de formes colorées. Les œuvres en bois peint sont conçues pour des espaces intérieurs, tandis que les créations en métal sont destinées aux espaces extérieurs. Les formes et les couleurs de ces œuvres révèlent son univers créatif et émanent de son identité de céramiste.

Ces œuvres combinent des signes graphiques abstraits et des formes géométriques en relation avec la couleur, la lumière et l’espace. L’artiste s’intéresse à des terres locales, comme l’argile de Riva San Vitale, qui, sans besoin d’émail, révèle une teinte corail particulièrement intense. La simplicité, la fluidité et l’élégance, ancrées dans un idéal épuré et méditerranéen, sont des termes fréquemment utilisés pour décrire les œuvres de Petra Weiss. À travers ses créations, l’artiste souligne l’importance qu’elle accorde à la préservation de la nature et son aspiration à une paix mondiale.

Petra Weiss, originaire de Cassina d’Agno dans le Tessin, est née en 1947. Fille de la journaliste et écrivaine Mix Weiss et du sculpteur Max Weiss, elle a acquis une formation solide auprès de céramistes renommés. Elle a étudié dans l’atelier d’Antoine de Vinck à Bruxelles, de Jean-Claude de Crousaz à Bernex, et de Carlo Zauli à Faenza, et dont elle est devenue la collaboratrice pendant quatre ans. En 1970, Petra Weiss s’est installée à Tremona où elle a ouvert son propre atelier.

Lionel Latham a ouvert sa galerie il y a plus de 40 ans, en 1981. Spécialiste des Arts Décoratifs des 20e et 21e siècles, il a organisé de nombreuses expositions thématiques, notamment sur l’Art Nouveau, l’Art Déco ou encore le Design. Ses recherches l’ont fait par la suite s’intéresser aux créations contemporaines d’artistes et de créateur∙ice∙s suisses.

Signe. Couleur. Sculpture. L’Âge d’or de Petra Weiss
Du 10 septembre au 5 octobre 2024
Galerie Latham, Genève
www.galerie-latham.com

Photos d’en-tête: ©Galerie Latham
Petra Weiss, Il tempio. Grès émaillé et métal | H: 23 cm largeur: 42,5 cm profondeur: 24,5 cm

Exposition

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Irene Venetsanou. Photo Oxana Besenta

Être humain et monde naturel

Artion Galleries à Genève, dans le cadre du Parcours Céramique Carougeois, propose une exposition réunissant les sculptures de deux artistes céramiste ainsi que des œuvres d’un duo de photographes.

Texte d’Emilie Thomas

Marion Inglessi, artiste multidisciplinaire, designer et curatrice, a vécu dans de nombreux pays allant du Nigeria au Liban, en passant par l’Italie, la France et les États-Unis. Elle est titulaire d’un Master en conception théâtrale de l’Université Brandeis à Boston ainsi que d’un Master en beaux-arts et arts appliqués de l’Université Aristote de Thessalonique. Ses œuvres explorent des thèmes variés comme l’extinction, la survie et la vie organique, des virus aux animaux, sans oublier l’être humain ou comme elle aime le dire « l’animal humain ». Elle utilise le langage corporel souvent présent dans sa pratique artistique.

Pour cette exposition, Marion Inglessi présente deux installations marquantes. La première, intitulée Vertebrae, associe l’argile à des tubes en silicone pour former une structure semblable à une colonne vertébrale hybride. Ce travail, façonné par des gestes répétitifs de pétrissage et de modelage utilisant ses doigts, ses paumes, mais aussi ses genoux et ses cuisses, montre comment l’artiste a engagé son corps entier dans la création des vertèbres d’un autre corps. Symbolisant la structure qui nous soutient tout en nous élevant vers le ciel, que nous soyons debout, couché∙e∙s ou à quatre pattes, cette œuvre met en lumière notre connexion profonde avec le monde physique.

Sa deuxième installation, intitulée Static/Ecstatic, est composée d’argiles de différentes couleurs naturelles, sans aucun ajout de pigments artificiels. Elle évoque une accumulation de structures répétitives, semblables à des cellules qui se développent, prolifèrent et s’entassent. Ces éléments rappellent l’exosquelette qui protège les invertébrés, évoquant des formes de vie primitives et laissant leur interprétation ouverte aux spectateur∙ice∙s.

Consciente de l’importance du processus créatif, Marion Inglessi expose également une vidéo d’une minute, offrant un aperçu fascinant de la fabrication des éléments de Vertebrae. Cette démarche souligne son désir de dévoiler les coulisses de ses créations, les considérant comme une partie intégrante de l’œuvre artistique.

En écho à ces installations, des œuvres de l’artiste céramiste Irene Venetsanou, issues de sa série When Elephants Fly, sont présentées. Elles invitent à une réflexion sur la communication humaine.

« Quand les éléphants volent, les lois de la gravité s’assouplissent et les limites de la réalité s’estompent ». Cette métaphore que l’artiste utilise pour dépeindre le thème central de sa série reflète notre désir de nous libérer des fardeaux et de transcender nos limites. Cela incite à croire en l’extraordinaire et à valoriser l’imagination où l’impossible devient soudain réalisable. Les trompes d’éléphants façonnées en argile symbolisent la quête humaine pour une communication qui dépasse le verbal, pour une écoute qui va au-delà de l’auditif, pour ressentir les vibrations et discerner les nuances subtiles qui nous entourent.

De la même manière que les éléphants utilisent un réseau complexe de signaux pour orchestrer leurs interactions sociales, les humains échangent continuellement des messages à travers le langage corporel, l’intonation et une compréhension implicite.

Irene Venetsanou. Photo Oxana Besenta

Photo: Oxana Besenta

Par ailleurs, à l’instar du dieu indien Ganesha, ces trompes représentent le surmontement des obstacles et créent un pont entre le passé et le présent. Elles symbolisent un réservoir de vie qui illustre la nature cyclique de l’existence. Ces œuvres soulignent les liens profonds entre les humains et la nature, fondés sur le respect, la coexistence et la survie mutuelle.

Née à Athènes, Irene a vécu et travaillé à Londres avant de s’établir à Genève, où elle réside depuis quinze ans. Son œuvre, profondément enracinée dans des thématiques de nature et de communication, porte les traces des diverses influences culturelles acquises lors de ses séjours en Grèce, en Angleterre, en Italie, en France et en Suisse. Depuis 2019, elle poursuit sa démarche artistique à la Fondation Bruckner à Carouge, où elle continue d’explorer ces thèmes universels.

En parallèle, l’exposition met en avant des photographies du duo Ana D. & Noora K. Ces deux artistes explorent également, à travers leur médium, les liens entre l’humanité et l’environnement. Leur travail, marqué par une conscience écologique et sociale, expose les interactions entre nos comportements et les ressources naturelles. Elles s’efforcent de sensibiliser sur les conséquences environnementales de nos actions et leurs répercussions sur notre bien-être mental. Leur série photographique nous entraîne dans une exploration visuelle où l’illusion de la nature et de la forme humaine nous confronte à la surconsommation des ressources et à l’accroissement de l’isolement dans nos sociétés actuelles, mettant en évidence la nécessité urgente de réviser nos modes de vie.

En complément de leur œuvre photographique, Ana et Noora ont également exploré un nouveau médium pour le Parcours Céramique Carougeois, en présentant deux œuvres composées de plaques en céramique ou en porcelaine. Cette démarche crée un dialogue avec les œuvres d’ Irene Venetsanou et de Marion Inglessi.

ANA D & NOORA K

 © ANAD&NOORAK all rights reserved

Ana Dominguez-Lombard, née en 1974 à Veracruz, Mexique, a étudié le graphisme à l’Institut d’études supérieures de design de Mexico avant de s’installer en Europe pour se dédier à la photographie. Noora Kulvik, née en 1979 à Helsinki, Finlande, est diplômée des beaux-arts de la Parsons School of Design et a exposé à l’international avant de former un duo en 2015. Depuis, elles exposent leur travail conjoint sur la scène internationale, principalement à travers la photographie.

Marion Inglessi, Irene Venetsanou et le duo Ana D. & Noora K.
Du samedi 12 au lundi 30 septembre 2024
Artion Galleries, Genève
www.artiongalleries.com

Exposition Festival

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Parcours Céramique

La céramique est à l’honneur : Édition 2024 du Parcours Céramique Carougeois

Depuis le 14 septembre, Carouge vit au rythme de la Biennale Internationale de Céramique Contemporaine. Dans plus d’une vingtaine de lieux répartis entre la cité sarde et Genève, cette manifestation qui fête cette année ses 35 ans est devenue un événement culturel majeur pour les amateur∙trice∙s, les collectionneur∙euse∙s et les professionnel∙le∙s de la céramique et de l’art contemporain.

Texte d’Emilie Thomas

Organisé par la Fondation Bruckner, dirigé par Émilie Fargues et le curateur associé Frédéric Bodet, cet événement, qui ne dure qu’une semaine, nous plonge dans l’univers riche et varié de la céramique. Longtemps cantonnée aux arts décoratifs, elle s’affirme aujourd’hui comme un puissant moyen d’expression artistique.

Cette 18ᵉ édition du Parcours Céramique Carougeois (PCC), placée sous le signe des « Écritures, Images, Messages », explore le dialogue entre l’art et son public.  Le programme inclut expositions, ateliers, démonstrations et performances, soulignant la formidable plasticité de la céramique qui, bien que techniquement exigeante, offre une liberté sans égale aux artistes. Dans un monde dans lequel l’éphémère règne et où le contact tangible est de plus en plus délaissé, la céramique rappelle l’importance du contact, la puissance de l’artisanat et transforme la matière brute en véritables œuvres d’art contemporain. Ce médium ne sert pas uniquement à réfléchir sur notre passé, mais devient un vecteur pour explorer nos potentiels futurs.

Dans cette démarche, l’invitée d’honneur de la biennale, l’Allemande Stephanie Marie Roos, expose à la Maison Pertin ses œuvres hyperréalistes et archétypales qui captivent par leur précision et leur portée socio-culturelle.

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Bien que la Biennale se clôture le 22 septembre, certaines expositions demeureront accessibles encore plusieurs jours dans divers espaces. À L’Agenda, nous continuerons de vous proposer des articles détaillés sur nos coups de cœur dans les différents espaces visités, capturant l’essence de ce festival céramique et partageant avec vous les pièces les plus fascinantes et les histoires les plus inspirantes.

Nos deux coups de cœur du jour sont deux expositions qui se terminent au 22 septembre:

Parcours Céramique Carougeois
Du samedi 14 au dimanche 22 septembre 2024
www.parcoursceramiquecarougeois.ch

Exposition Festival

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Writings, images, messages

L’art pour mettre en garde

Exposition de l’artiste espagnol Xavier Monsalvatje à l’espace Teo Jakob dans le cadre du Parcours Céramique Carougeois.

Texte Emilie Thomas

Né en 1965, Xavier Monsalvatje a obtenu son diplôme en céramique artistique à l’École d’Art et de Design de Valence en 1988. Dès 1992, il a commencé à étudier l’architecture industrielle et l’urbanisme à travers des œuvres céramiques et des peintures, mais aussi des dessins et des installations. 

L’exposition el arte alerta présentée au Parcours Céramique Carougeois met en avant des créations où les signes, l’iconographie et les récits se mêlent sur des objets céramiques usuels tels que des assiettes et des carreaux. L’artiste y questionne les dérives de la modernité et lance une mise en garde contre ce qu’il appelle un « danger permanent ». Il dépeint un monde en déséquilibre, où les excès humains mènent à des catastrophes inévitables.

L’une des œuvres, une assiette en faïence blanche à décor bleu cobalt sous glaçure, est conçue comme un tableau ayant plusieurs niveaux de lecture possibles. L’artiste a eu recours à diverses références et iconographies. La première évoque les trois singes de la sagesse « Ne pas voir le mal. Ne pas dire le mal. Ne pas entendre le mal ». Outre les écrits, l’artiste a représenté trois personnages autour d’une table, deux parlent sans rien dire, l’autre ne fait qu’écouter, mais ne peut pas parler. Ce dernier possède une enveloppe contenant de l’argent dans sa poche, serait-il un conseiller corrompu comme le souligne l’artiste ? Il existe également des références à la manière dont la technologie dirige nos vies à travers la représentation d’un satellite ou d’un téléphone portable. En arrière-plan, une maison en flamme, inspirée d’une image datant du début du 20e siècle, est une allusion aux catastrophes qui nous entourent.

L’artiste met en lumière la banalité et la fugacité des messages dans une société dominée par la surmédiatisation et l’éphémère. Ainsi, dans la conception de ses créations, il a souhaité conserver des formes et des techniques traditionnelles de la céramique, telles que la faïence à décor bleu cobalt sous glaçure.

Maximum alert  © Xavier Monsalvatje
Photo de haut de page: Writings, images, messages © Xavier Monsalvatje

Dans cette exposition dans laquelle le message prime, l’artiste encourage les spectateur∙rice∙s, grâce à ses représentations textuelles, figuratives et métaphoriques, à s’interroger sur notre société et à avoir un esprit critique.

Xavier Monsalvatje – el arte alerta
Du samedi 14 au dimanche 22 septembre 2024
Galerie Teo Jakob, Carouge

teojakob-website.eu.aldryn.io

Exposition Festival

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Du textile à la céramique

Exposition du céramiste franco-suisse Réjean Peytavin, présentée à la Galerie h + Peter Kammermann, dans le cadre du Parcours Céramique Carougeois.

Texte Emilie Thomas

Né en 1986, Réjean Peytavin, diplômé de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs à Paris, de l’école des Beaux-Arts de Nantes ainsi que de l’ENSAD Limoges, a exploré en profondeur l’art de la céramique contemporaine.

Le projet Traduslation, qu’il a débuté en 2022, est un voyage à travers la transformation et la traduction des formes. Les vases, motifs principaux de la série, sont les protagonistes de cette transformation, passant du dessin au textile pour finalement devenir des céramiques, suivant un protocole prédéfini par l’artiste. 

Peytavin commence par dessiner des œuvres à l’aquarelle et au pastel. Ces créations sur papier sont ensuite confiées aux tisserandes de la coopérative marocaine Mabrouka. En s’inspirant de leur propre histoire personnelle, ces dernières les transposent en tapis et kilims. Ces œuvres, qui ont acquis une nouvelle dimension texturale, font l’objet d’une dernière interprétation par l’artiste en céramique. Le rendu parfois lisse parfois granuleux est le fruit de son appréciation. Il utilise des textures et des procédés tels que le tuftage de l’argile pour évoquer l’apparence de certains tapis. 

Chaque étape de la production est un acte de traduction, où les interprétations et les transformations favorisent la compréhension de l’œuvre finale. Le médium peut dépasser sa matérialité et devenir un vecteur de récits culturels et historiques, ce qui ouvre une nouvelle perspective sur la céramique.

Rejean Peytavin

Skupaj, 2022. Craie grasse sur papier. Photo: Tanguy Beurdeley

Rejean Peytavin

Photo ci-dessus et photo de haut de page: ©Peter Kammermann

Exposer cet artiste s’est révélé une évidence pour Peter Kammermann et Valérie Hangel, car tous∙tes deux ont une histoire liée à l’univers du textile.

Originaire de Lucerne, Peter Kammermann a commencé sa carrière par un apprentissage dans un atelier de tapissier-villier, lui permettant ainsi de maitrise l’art du textile. Il s’est ensuite intéressé à l’histoire du mobilier et de la décoration et est devenu un architecte d’intérieur réputé.

De son côté, Valérie Hangel, initialement formée dans les arts graphiques, a trouvé son inspiration lors d’un voyage en Asie où elle a découvert des soies anciennes du Japon. Fascinée par ces tissus aux imprimés rares, elle en fait la source de ses bijoux. Ses créations, qui allient bijouterie et textile, invitent au voyage et sont imprégnées de poésie.

Réjean Peytavin
Du samedi 14 au dimanche 22 septembre 2024
Galerie h + Peter Kammermann, Carouge

www.peterkammermann.ch

www.galerieh.ch

Exposition Festival

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La Lumière des possibles 1a

Artraction – reprendre la route

Mercredi soir à Genève, La Lumière des possibles filtrait au travers des Ports Francs, diffusée par les œuvres des deux artistes Emanuela Lucaci et Madeleine Rosselet Van Zyl ainsi que par le vibrato de la soprano Savika Cornu Zozor. Le titre de cette exposition temporaire organisée par Artraction, à voir du 3 au 25 novembre, évoque on ne peut mieux la mission de l’entreprise: celle de tracer un bout de chemin prometteur avec des personnes en réinsertion professionnelle.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

En accueillant l’exposition La Lumière des possibles et son vernissage, c’est la seconde fois que les Ports Francs et Entrepôts de Genève œuvrent aux côtés d’Artraction. Anne-Claire Bisch, directrice générale du complexe, le souligne: Artraction, c’est se remettre sur les rails, reprendre la route, et surtout en équipe; les Ports Francs sont donc fiers d’en être les partenaires pour l’occasion.

La plateforme nomade – ayant notamment exposé à la boutique Ateapic à Lausanne, à l’Espace 81 à Morges ou encore à la Société de lecture à Genève – a un statut particulier et des buts non des moindres; fondée en 2008, elle est l’une des onze entités de la Société Coopérative Démarche, qui soutient l’insertion sur le marché du travail. En tant que pôle culturel, elle vise donc, tout en employant temporairement des personnes dans des domaines tels que la logistique, la communication, le marketing ou l’accueil, à donner une visibilité à des artistes et créateur∙ice∙s contemporain∙e∙s au travers de ses services de vente, de location d’œuvres et d’expositions.

Jusqu’au 25 novembre, ce sont ainsi les œuvres d’Emanuela Lucaci et Madeleine Rosselet Van Zyl qu’Artraction invite à découvrir dans un bel espace dédié.

La Lumière des possibles 2a

UnityMadeleine Rosselet Van Zyl

Dans les toiles de Madeleine Rosselet Van Zyl, née en Afrique du Sud, on observe une volonté de capter la lumière. Julie Fazio, curatrice, attire notre attention sur l’approche photographique de l’artiste qui étudie l’anatomie de fleurs comme à travers un objectif macro.

Emanuela Lucaci, qui été commanditée notamment par le CERN ou UNICEF International, expose la série inédite Green Spaces réalisée pendant le confinement, abordant le thème de notre perception et de nos liens sensoriels et visuels avec la nature.

Réunies sous ce thème de la nature, les œuvres ont pris encore une nouvelle teinte lors du vernissage, tandis que la soprano Savika Cornu Zozor interprétait Song to the moon, tiré de l’opéra fantastique Rusalka de Dvořák, et un émouvant Somewhere de West Side Story. En chantant « there’s a place for us, […] hold my hand and we’re halfway there« , elle rendait ainsi hommage, a-t-elle expliqué, au soutien d’Artraction dont elle avait elle-même bénéficié dans son parcours.

La Lumière des possibles
Du 3 au 25 novembre 2022
Lundi au vendredi, de 7h45 à 11h30 et de 13h à 16h45
Ports Francs Genève, Les Acacias
artraction.ch

Image de haut de page: Last Green, de Emanuela Lucaci

Exposition

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Odyssée

Ulysse, le grand héros?

l’odyssée (en minuscule) revisitée

En octobre 2022, L’Agenda découvrait la première de Odyssée, dernier chant au Théâtre 2.21, dans une mise en scène de Cédric Dorier d’après la pseudo-tragédie de Jean-Pierre Siméon, qui se réapproprie les codes du célèbre mythe avec poésie et humour. La pièce est reprise actuellement au Théâtre Alchimic.

Texte et propos recueillis par Jeanne Moeschler

Le spectacle commence de manière incisive (quelques âmes sensibles dans le public sursautent) et nous voilà plongé∙e∙s dans les Enfers. L’Odyssée commence… une odyssée? Les navires, les batailles sanglantes et les amourettes d’Ulysse à tout va ne sont plus qu’un souvenir: c’est un jeune homme affaibli qui se tortille comme un ver au bout d’une corde que nous voyons sur scène. Larmoyant, déchiré entre la vie et la mort – car l’intrépide a bu de l’eau mortelle de l’Achéron – Ulysse n’attend que de questionner Tirésias sur son avenir politique et amoureux. Il devra prendre sa curiosité en patience… c’est Euméos, douanier des âmes, et une jeune femme – une Ombre étrange et envoûtante – qui s’occupent, pour l’instant, du Héros tourmenté. Alors que le premier part à la recherche du devin, un jeu de séduction et de désillusion commence entre la femme et Ulysse, encore vivant, torse nu, dévoilant ses attraits tel le héros que l’on imagine, quelque part entre la mort et la vie, la tendresse et la moquerie. Mais qu’est-ce qui séduit le jeune homme? Le prestige et les victoires dont il se languit à grands cris, regardé de haut par l’Ombre qui se trouve au-dessus de lui (autant physiquement que par ses dires). Détachée de l’existence des vivants, elle rit de l’orgueil et de l’égocentrisme de notre héros qui feint de se remettre en question au moment où il goûte la saveur de la mort sur sa langue.

Sur plusieurs niveaux visuels, Ulysse semble parfois se rapprocher du monde des vivants avant de glisser douloureusement en-dessous, au bas des Enfers, à l’inverse de l’Ombre qui se déplace dans l’espace avec la légèreté et la malice d’un souffle d’air. C’est également avec un sourire narquois que le public assiste à l’effroi d’Ulysse lorsqu’il entend les prédictions du devin, qui nous fait glousser par sa tenue cocasse et ses mimiques comiques. L’eau mortelle du fleuve renverse les ordres et Ulysse plonge chez les morts (dans un décor aux airs de bassin de piscine): aux eaux victorieuses que le Héros traversait et aux libations dont il s’abreuvait, s’oppose le « murmure des fontaines », subtile et doux que les Grands ne prennent même plus la peine d’écouter. C’est ce chuchotement simple qui devrait accompagner l’existence à laquelle Ulysse tient tellement qu’il est prêt à en regoûter la saveur terrible de la vie que va lui imposer Hadès pour le reste de ses jours.

odyssée dernier chant

À la fin de la pièce, le public conquis applaudit chaleureusement le metteur en scène et les comédien·ne·s (Denis Lavalou, Clémence Mermet et Raphaël Vachoux) jusqu’à en avoir les mains rouges et endolories. Dans le foyer du 2.21, nous félicitions Cédric Dorier pour son travail de mise en scène et celui-ci nous confie « avoir été très content de voir la pièce se créer dans ce lieu, car l’idée était de créer des Enfers avec de la profondeur dans un espace petit ». Au niveau des costumes, il a été décidé (après différents essayages de marcels) de présenter Ulysse « torse nu, comme les héros et les statues grecques » et les deux autres personnages « dans des couleurs cuivrées des Ombres des Enfers, où le jeu de lumières – reflets brillants et vivants – laisse planer le doute ». Ulysse, encore vivant, semble en effet plus vulnérable que les Ombres intangibles.

Cette odyssée en minuscule nous invite à remettre en question l’égocentrisme contemporain de l’homme et sa recherche de la grandeur qui ne trouve que la haine au bout. L’insatisfaction perpétuelle de la réalité résonne comme des vagues assourdissantes au lieu de couler avec le murmure des fontaines. Un voyage, introspectif mais de dimension atemporelle et universelle.

Odyssée, dernier chant
Cie Les Célébrants
Du 10 au 19 octobre 2024
Théâtre Alchimic, Carouge
www.alchimic.ch

Création du 25 octobre au 13 novembre 2022 au Théâtre 2.21, Lausanne

La Semaine de L'Agenda Théâtre

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UNE-PIECE-ESPAGNOLE-©-A.-Shneider-

Des Poupées Russes Théâtrales

« Les acteurs sont des lâches ». Le ton d’Une Pièce Espagnole est donné dès le début de la représentation. Contemporaine et caustique, cette œuvre théâtrale mise en scène par Claude Vuillemin est à voir jusqu’au 9 octobre aux Amis MusiquEThéâtre.

Texte de Frida

Écrite en 2004 par l’autrice et dramaturge française Yasmina Reza, cette pièce réalise une mise en abîme théâtrale. Les comédien·ne·s jouent des acteur·ice·s qui répètent une pièce espagnole. Celle-ci se centre sur la présentation du nouvel amoureux de la mère à ses filles et son gendre. Pour ajouter davantage de complexité, les deux filles sont également des actrices et l’une d’entre elles répète une pièce bulgare, dont le public verra quelques passages. Ces différents niveaux de jeux créent une légère confusion au commencement et il faut plusieurs minutes avant d’être véritablement happé par la représentation. Cette œuvre demande donc une attention soutenue de la part des spectateur·ice·s. Pourtant, ce procédé du théâtre dans le théâtre apporte beaucoup d’originalité ici. Il permet aux acteur·ice·s de revêtir plusieurs peaux.

Cette technique crée également un lien particulier avec le public qui reçoit les confessions des comédien·ne·s sur le rôle qu’ils jouent, qu’ils critiquent et analysent. Ils partagent aussi leurs pensées sur le théâtre et la vie, ces deux éléments qui s’entremêlent tout au long du spectacle. D’ailleurs, dans l’une de ses adresses à l’auditoire, Margarita Sanchez (Pilar, la mère), explicitera cela en déclarant:

 « dans la vie aussi on ne sait pas toujours comment il faut vivre,

 où il faut se mettre,

 s’il faut regarder bien en face,

 ou se tenir de façon provisoire et incertaine ».

A.-Schneider

Photo: A.-Schneider

Chaque protagoniste présente celui qu’il ou elle incarne dans la pièce espagnole. Et ces introductions ne manquent pas de mordant. Mauro Bellucci (Mariano, le gendre), décrit son personnage comme « mou et sans morale ». Tout au long de la pièce, il portera un regard lucide et satyrique sur lui-même. Finalement, il s’agit peut-être du membre de la famille le plus sincère, celui qui joue le moins un rôle. Chez les autres, le masque se fissure petit à petit. Ainsi, sa femme Aurélia, qui semble forte et déterminée, qui persiste à répéter une pièce bulgare plutôt médiocre, se révèle pétrie d’angoisses.

Cette création aborde le thème des tensions familiales notamment avec la relation entre la mère et ses filles, Nuria et Aurélia. La famille n’est pas représentée comme une unité stable mais comme un espace de confrontation. Chacun·e s’affronte mais personne ne sort vainqueur. Tandis que Pilar et Fernan partent s’enivrer de romance, Nuria retourne à sa vie de célébrité et Aurélia et Mariano continuent leur existence dont ils ne perçoivent plus le sens. Les échanges amers mais honnêtes ne permettent pas de construire une situation familiale agréable.

Toutefois, l’humour de cette œuvre s’avère particulièrement savoureux. Les moments qui pourraient devenir sérieux sont traités avec ironie. La scène de séduction entre Pilar et Fernan provoque les rires. Le public s’attend à des mots enflammés et se retrouve face à un businessman qui disserte sur l’immobilier devant une femme qui ne fait que l’écouter. Même la crise d’angoisse d’Aurélia suscite beaucoup d’amusement. Dans cette pièce, on s’esclaffe face aux drames et on rit devant les failles des personnages. Et si à première vue cette création semble exigeante, elle est portée par d’excellents comédiens qui valent le détour.

Une Pièce Espagnole
Du 20 septembre au 9 octobre 2022
Les Amis MusiquEThéâtre, Carouge
lesamismusiquetheatre.ch/une_piece_espagnole/

Théâtre

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Le père 2

Il faut bien que vieillesse se passe

Chef d’œuvre de Florian Zeller, Molière de la meilleure pièce en 2014 et primé aux Oscars 2021 pour son adaptation cinématographique, Le Père est à découvrir ou à redécouvrir jusqu’au 6 février au Théâtre Alchimic dans une mise en scène de Pietro Musillo particulièrement réussie.  

Texte de Margaux Sitavanc 

« Pardon d’exister! », lance André, excédé, à sa fille Anne. André, c’est un vieillard de 80 ans au caractère bien trempé mais dont les souvenirs parfois se brouillent. Souvent, il ne sait plus où se trouve sa montre, qu’il a pourtant cachée lui-même pour éviter que l’aide-soignante dont on lui a imposé la présence ne la lui dérobe. André, formidablement interprété par Armen Godel, a bien du mal à comprendre le sang d’encre qu’Anne semble se faire à son sujet. Il soupçonne d’ailleurs que la malheureuse n’ait plus toute sa tête, tant ce qu’elle lui raconte parfois n’a aucun sens. Et puis il y a Pierre, ce « type » avec qui Anne vit désormais et qu’il « ne sent pas ».

Le père

Le Père. Photo de Isabelle Meister. Sur la photo: Céline Goorghmatigh (la fille, Anne) et Armen Godel (le père, André)

De la pièce de Zeller, on oublie parfois son sous-titre, Farce tragique. Face au désarroi d’André, atteint de démence, ou par la maladie d’Alzheimer – le texte renonce à nommer cette force qui le soumet chaque jour davantage – on oscille entre le dramatique et le comique, entre le rire (qui a retenti franchement à plusieurs reprises dans l’assemblée) et les larmes. Car si la détresse du personnage d’André nous émeut lorsqu’il croit être chez lui alors qu’il vit à présent chez sa fille, ou encore quand il surprend une conversation entre elle et Pierre où ce dernier tente de la persuader de placer son père dans une institution spécialisée, on rencontre également, comme dans la vie, des situations incongrues et désopilantes.

L’absence de construction linéaire de la pièce, les nombreux changements d’agencement du décor ainsi que l’interprétation des personnages qui entourent le père par des comédiens et comédiennes différent∙e∙s font que l’assistance n’est pas épargnée par le sentiment de confusion éprouvé par le père. « Ce personnage croit voir une personne alors qu’en réalité il s’agit d’une autre. Les mêmes scènes sont répétées selon plusieurs versions successives. Cette situation laisse le père dans un inconfort terrible car il ne sait plus quelle vérité choisir et à qui il affaire », indique Pietro Musillo. La dernière partie de la pièce, particulièrement bouleversante et portée par un jeu d’une grande justesse, évoque la chute du personnage fantasque du père, son glissement vers un monde où il appelle sa propre fille « maman » et tente, tant bien que mal, de retenir ses souvenirs qui lui filent entre les doigts.

« J’ai l’impression de perdre toutes mes feuilles, les unes après les autres… Je ne comprends plus ce qui se passe ».

Le Père
Jusqu’au 6 février 2022
Théâtre Alchimic
alchimic.ch

Théâtre

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7_jours Simon Labrosse

La création de Simon par Simon

Les sept jours de Simon Labrosse nous présentent Simon Labrosse, chômeur qui peine à payer son loyer, dans sa quête de travail. Mais pas n’importe quel travail, celui qui comblera ses rêves et qui lui permettra de s’affirmer en tant qu’être vivant. Nous suivons l’homme dans son vaventure de sept jours symboliques, durant lesquels il s’inventera nombre de métiers tout aussi pertinents que vains.

Texte et propos recueillis par Alexandre Romi

Cette pièce a été écrite en 1995 par l’auteure Carole Fréchette, au Québec. Sous le couvert d’un ton léger et d’une aventure rocambolesque, la Canadienne montre les dynamiques humaines modernes et les drames qu’elles engendrent. En effet, Simon Labrosse, pauvre en tous points, sauf en imagination et en bonté, n’a comme seul défaut le fait de vouloir travailler selon ses aspirations, certes abracadabrantes. Il en résulte la solitude, le désarroi, mais toujours dans la bonne humeur. Car c’est bien la comédie poétique d’une tragédie quotidienne que nous dépeint la dramaturge, portant tout autant au rire qu’à la réflexion.

Sylvain Ferron et Dominique Gubser de la compagnie Passe Muraille se sont emparés du texte québécois, qui les a fortement touchés, afin de le mettre en scène. Le duo nous précise que le choix des acteur∙ice∙s s’est fait naturellement, selon l’intuition propre aux gens du métier. D’abord, Dominique Gubser joue le seul rôle féminin de Nathalie, qui rejoint l’aventure de Simon en répondant à une petite annonce afin de gagner des sous et conter son histoire. Ensuite, David Casada incarne Léo, meilleur ami de Simon et pessimiste paumé. Enfin, le choix d’Angelo Dell’Aquila pour incarner le fameux Simon Labrosse est apparu comme une évidence pour représenter ce joyeux désargenté.

Photo: Carole Parodi

Le duo nous a expliqué avoir appliqué une mise en scène résolument théâtrale, selon l’objet de la pièce, mais y avoir ajouté une forte référence à l’image, car désormais le rapport à l’image est prégnant dans notre société, encore plus qu’au moment de l’écriture de la pièce. Pour le retranscrire au mieux, ils ont choisi de placer en fond de décor un mur de téléviseurs cathodiques, vestige des années 80, reflétant les émissions et les publicités vues par Simon tout au long de la pièce, au point qu’elles se reflètent dans ses pensées. Outre le défi technique de programmation et de mise en place, ces écrans auraient pu noyer la pièce en la surchargeant d’images, nous explique Sylvain Ferron, mais, avec sa comparse, ils ont travaillé pour donner un vrai sens narratif à ce mur visuel et l’inscrire comme support de la pièce.

Au-delà de cet artifice narratif, le texte n’a subi que quelques modifications par souci de modernisation. De plus, les références à des lieux précis, notamment au Québec d’origine de l’auteure Carole Fréchette, ont été gommées, afin d’universaliser la pièce, puisque la réalité que brosse Simon est une vérité qui touche l’ensemble des populations des grandes villes.

Cette vérité, c’est celle d’un être humain en accord avec lui-même, qui cherche à poursuivre ses rêves d’enfant tout en pratiquant un travail d’adulte. Néanmoins, la corrélation de ces deux aspects s’avère impossible dans la société capitaliste moderne. En effet, Simon cherche à être utile aux gens, à combler leur manque de présence, à finir leurs phrases et d’autres métiers invraisemblables mais pourtant nécessaires à ses client∙e∙s potentiel∙le∙s. Ce marginal tente de transformer ses idées et ses services en biens monnayables, selon le principe capitaliste et afin de s’assumer économiquement. Mais lorsque vient le moment de payer, aucun∙e de ces client∙e∙s ne comble l’attente de Simon, et le malheureux reste bredouille. Cependant, fort de son imagination et de son intelligence, il n’abandonne jamais.

Photo: Carole Parodi

Simon Labrosse incarne donc l’espoir, la résilience absolue et malheureusement naïve d’un rêveur optimiste qui s’assume en tant qu’adulte, et qui déploie tous les rouages de la société moderne pour apporter du bonheur aux autres tout en gagnant sa croûte. Malgré sa détermination, sa créativité et son argumentaire, sa quête demeure vaine, car, et c’est là l’essence de la critique, notre société ne se préoccupe pas du bonheur des individu∙e∙s, mais du profit impersonnel. Les deux artistes ont souligné l’impact du Covid sur l’équipe et sur la pièce, qui aurait dûêtre initialement jouée l’année dernière. Tout en répétant, l’équipe avait travaillé sans savoir si elle pourrait jouer. En 2020, seul un petit public, majoritairement de collègues, avaient pu assister à la pièce. Comment ne pas être marqué par le message de la pièce, alors même que les théâtres, jugés « non essentiels », ont été mis sur la sellette, de même que les comédien∙ne∙s? Suivant le message d’espoir de Simon, qui a fortement touché l’équipe d’après nos interlocuteur∙trice∙s, tout le monde avait tenu bon, et l’impact sur les quelques spectateur∙trice∙s s’en était fait ressentir.

En guise de conclusion, nous avons demandé au duo s’ils trouvaient le spectacle drôlement triste ou tristement drôle. Ils nous ont affirmé que le spectacle était tristement drôle, « par la candeur de Simon, qui tente ce qu’un adulte n’ose pas par soucis de conformité », rendant la pièce à la fois comique et poétique. L’espoir et la persévérance sont désormais récompensés, puisque la pièce est reprogrammée pour la fin de cette année. L’équipe est impatiente de remonter sur les planches et de renouer avec le public, afin « d’enfin voir le bout de l’histoire ».

Les sept jours de Simon Labrosse
Du 30 novembre au 19 décembre 2021
Théâtre Alchimic, Carouge, GE
www.alchimic.ch

Article paru dans L'Agenda papier Théâtre

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