Littérature

Isabelle Falconnier

ZAZA LIT Martin Suter

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter

Pendant cinq ans, au début des années 2010, je n’ai pas pu rencontrer Martin Suter. J’avais interdiction de l’interviewer. En tant que critique littéraire, c’était professionnellement ennuyeux, et personnellement décevant. Pourtant, je l’avais déjà rencontré à de nombreuses reprises, à ma – et j’espère sa – grande satisfaction. J’avais même fait le voyage d’Ibiza, où il passait plusieurs mois par an à vivre une vie de gentleman-farmer avec sa femme Margrith dans une vaste hacienda entourée d’oliviers, pour un long portrait-reportage paru dans le newsmagazine romand qui m’employait alors. Mais le malheur avait frappé. En 2009, son jeune fils de 4 ans était décédé accidentellement et le quotidien populaire Blick avait publié une photo de sa tombe, fraichement fleurie, dans un cimetière zurichois. Martin Suter n’avait pas pardonné. Il avait demandé une lettre d’excuses au patron de Blick, lettre qui ne lui était jamais parvenue. Il avait décidé de ne plus jamais donner d’interview à aucun des titres du groupe Ringier, auquel appartenait Blick, ainsi que le newsmagazine L’Hebdo. Ma petite personne journalistique était donc un dommage collatéral de cette indélicate paparazzade. Tout en trouvant cette décision personnellement injuste, je ne comprenais par ailleurs que trop bien son chagrin dévastateur – et surtout l’indécence qu’il ressentait devant les photographes de Blick guettant les preuves tangibles de son deuil. D’autres que lui n’auraient pas réagi avec cette vigueur, admettant que lorsqu’on est une star, ce qu’il était alors de manière incontestable depuis le succès international de Small World et Un Ami parfait, tout ce qui nous arrive suscite la curiosité des médias et du public.

Mais Martin Suter a la pudeur dans le sang. Les costumes-cravates élégantissimes qu’il porte invariablement, chez lui comme à l’extérieur, ne sont pas seulement un héritage de sa vie de patron d’une boîte de pub à succès et d’observateur privilégié de la vie économique zurichoise. Plus esthétiques qu’une armure, ils disent la même chose : mes émotions me regardent, vous n’aurez pas mes épanchements, et ce que je montre – mes costumes, mes livres – est tout ce que vous aurez de moi. Le seul film documentaire qu’il a accepté de tourner, sorti en 2022, s’intitule « Tout sur Martin Suter, sauf la vérité ». On a beau l’y voir en famille, dans son salon, le titre est parfaitement justifié.

Ses livres lui ressemblent : élégants, sobres, poliment efficaces, intrigants, doucement ironiques, tout en retenue malgré les passions remuées. Le dernier ne fait pas exception. L’Amour et la fureur, best-seller annoncé de la rentrée littéraire d’hiver, met en scène Camilla et Noah. Elle est comptable, lui est artiste-peintre sans le sou. Ces deux jeunes gens s’aiment mais l’amour ne suffit pas toujours et Camilla quitte Noah du jour au lendemain en lui déclarant : « Je t’aime, mais je n’aime pas la vie avec toi. » Tandis qu’elle s’installe avec un riche entrepreneur qui la couvre de cadeaux, Noah se met à la peindre obsessionnellement, prêt à tout pour la reconquérir. C’est alors qu’il rencontre Betty, veuve d’un homme d’affaire poussé dans la tombe par son associé, prête à se venger – et pourquoi pas en faisant de Noah son bras armé contre une juteuse rétribution qui lui permettrait de récupérer Camilla. Mais un artiste se transforme-t-il facilement en tueur à gage, même lorsqu’il s’acquitte régulièrement de ses tirs militaires ?  L’Amour et la fureur décortique de manière jouissive et fine les jeux de l’amour, de l’argent, du marché de l’art, de la trahison et du pouvoir, multipliant les jeux de dupes et les trompe l’œil narratifs. Désabusé, amoral et candide tout à la fois, le roman nous emmène au pays des mirages : les projets et plans savamment orchestrés des uns et des autres s’évanouissent au fur et à mesure qu’ils se rapprochent. Cela ressemble furieusement à la vie.

Après avoir perdu son jeune fils en 2009, Martin Suter a perdu sa femme adorée, Margrith, en 2023. Elle était depuis quarante ans sa première lectrice. « Margrith est toujours ma première lectrice », écrit Martin Suter en fin d’ouvrage, au chapitre des « Remerciements ». L’interrogation « Qu’est-ce qu’elle en dirait ? » accompagne chaque page qu’il écrit. Cela ressemble furieusement à l’amour.

Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter. Phébus, 284 pages.

PS: La rentrée littéraire d’hiver démarre cette semaine. 508 romans sont attendus d’ici fin février – le rendez-vous égale désormais, en volume, celui de l’automne. Celles et ceux qui vous donnent rendez-vous en librairie se nomment J.M.G. Le Clézio, Pierre Lemaitre, Mélissa da Costa, Aude Seigne, Marie-Hélène Lafon, Cécile Coulon, Delphine de Vigan, Philippe Besson, Jodi Picoult, Laurence Nobécourt, Lionel Shriver et tant d’autres. Il n’y a pas plus désintéressé et amoureux qu’un rendez-vous entre une lectrice ou un lecteur et son auteur.

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Notre part féroce

ZAZA LIT le 24 décembre

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Notre part féroce », de Sophie Pointurier

Au moment où le monde se pâme devant le film animé publicitaire de la chaîne Intermarché mettant en scène, au son de la chanson Le Mal-aimé de Claude François, un loup esseulé qui arrête de manger de la viande pour se faire des amis, historiette d’une grande mièvrerie, il est bon de se plonger dans Notre part féroce de Sophie Pointurier. Paru à la rentrée d’août, c’est le livre avec lequel je vous conseille de terminer l’année. Il y est question pêle-mêle de rapports mère-fille, de l’enfance, des réactions passionnelles que déclenche le retour du loup dans nos forêts et campagnes, et de notre part sauvage, celle que l’on occulte, bâillonne, domestique, et qui parfois surgit au détour d’une conversation, d’un rêve ou d’une promenade dans les bois. Loin d’aseptiser notre part sauvage pour nous fondre dans la masse, de chercher à se faire aimer à tout prix, Notre part féroce en reconnait la légitimité, l’effroi qu’elle suscite. Sophie Pointurier ne dissout pas le loup dans un océan de bons sentiments, mais lui rend son identité biologique naturelle, qui n’est ni d’être un ami, ni un ennemi, mais de vivre sa vie de mammifère carnivore.

Anne, l’héroïne de Notre part féroce, est journaliste. Elle enquête sur le retour du loup en France et des attaques de troupeaux dans la région de Gap. Un jour, un agriculteur se retrouve au tribunal pour avoir tué sans autorisation une jeune louve lors d’une battue au sanglier. Pour avoir contesté son geste, Anne reçoit des menaces de mort. Sa rédactrice en chef l’envoie au bord de la mer passer des vacances et retrouver les témoins de l’apparition d’une mystérieuse Dame Blanche, trente ans auparavant, pour un sujet estival sur les phénomènes étranges. Anne part avec sa fille adolescente, Scarlett, et sa mère Louise, éternelle hypocondriaque avec qui la journaliste entretient une relation compliquée. L’inexplicable ne tarde pas à se manifester. Un poney est retrouvé déchiqueté par un loup non loin. La mère d’Anne présente d’étranges griffures sur le cou, et ne se sépare jamais d’un étrange duvet de fourrure. Depuis qu’elle est enfant, Anne n’a connu sa mère qu’épuisée, souffrante et consommant à l’excès des médicaments pour le ventre ou les maux de tête. Son état semble s’aggraver. Lorsque son voisin Vassili lui glisse un carnet rempli de notes sur les lycanthropes, les hommes-loups, elle commence à entrevoir que la personnalité de sa mère est plus complexe qu’il n’y parait. Et s’immerge dans l’univers parallèle des Dames Blanches, loups-garous et autres vampires.

Écho fictionnel du livre culte Femmes qui courent avec les loups de la psychanalyste et conteuse amérindienne Clarissa Pinkola Estes, Notre part féroce se lit comme un roman réaliste – comment s’assurer que sa mère, lorsque qu’elle se transforme en loup-garou, ne se fasse pas tirer par un tir de chasseur ? – tout autant qu’une fable puissante sur les émotions refoulées qui s’accumulent au fil des années et qui un jour explosent de manière furieuse, déroutante, animale peut-être. Longtemps, avant sa démonisation par les théoriciens du christianisme, la lycanthropie était vue comme une forme de mélancolie, qui amenait certaines personnes à se prendre pour des loups et à errer la nuit près des cimetières, à l’instar des chiens et des loups. Pour la psychanalyse, le loup-garou, ou l’homme-loup, est un puissant symbole de l’autre qui est en nous.

Après Femme portant un fusil, où dans une communauté de femmes une mère de famille doit répondre du meurtre d’un homme, Sophie Pointurier plonge ainsi à nouveau dans milieu féminin pour porter une belle réflexion genrée des figures de nos légendes. Elle ne dit pas qu’il faut s’intégrer à tout prix, comme le loup mal-aimé d’Intermarché, se dépouiller de ce qui nous caractérise, devenir une version consensuelle et acceptable de soi-même. Elle ne dit pas qu’il faut s’apprivoiser, comme le renard et le Petit Prince. Au contraire, Notre part féroce sépare celles qui s’aiment. Troublant, dérangeant, intéressant.

Isabelle Falconnier

« Notre part féroce ». De Sophie Pointurier. Phébus, 206 pages

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Isabelle betty Bossi

ZAZA LIT – Betty Bossi

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 »

Betty Bossi existe-t-elle ? Enfant, c’était une question récurrente, juste après « Le Père Noël existe-t-il ? » C’est que nous possédions ses œuvres complètes à la maison. Un vaste rayonnage qui s’étoffait à chaque nouvelle parution, « Savoir recevoir » ou « La cuisine italienne » rejoignant « Biscuits et friandises », « Menus de fêtes » ou « Gâteaux, cakes et tourtes », édité en 1973, best-seller absolu avec 1,35 million d’exemplaires écoulés.

Betty Bossi, c’était un nom sur la couverture d’un livre, d’abord. Donc, une auteure. Rassurante : elle avait réponse à tout, et rien ne pouvait nous arriver en cuisine si l’on suivait ses recettes. J’ai appris à lire et à cuisiner dans ses livres. Je m’y plongeais avec autant de plaisir que dans Astérix ou la collection des Tout l’Univers héritée de mon grand-père. J’étais une lectrice de Betty Bossi. Sa prose – noms de légumes, de fruits exotiques, de desserts, termes de cuisson – m’ouvrait à un imaginaire culinaire et gustatif fantastique. Je rêvassais à ce nom étrange, Betty Bossi. Si « Betty » me paraissait d’une ringardise extrême, dans « Bossi », j’entendais « boss », « patron », trouvant cela parfaitement normal, puisqu’en cuisine, c’était « Betty », ou ma mère, et d’une manière générale toutes les femmes, qui commandaient.

Nous savions que c’était suisse allemand. Nous nous méfions ainsi des recettes de pâtes et d’une manière générale de toutes les recettes italiennes, que la gentille mais ignorante Betty déformait honteusement en ajoutant de la crème à la Carbonara. Et nous évitions soigneusement tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des recettes de riz Casimir avec fruits en boîte, intolérables à notre palais de Welsches.

Je suis ravie de découvrir aujourd’hui la vie secrète de Betty Bossi, via le biopic de Pierre Monnard racontant le destin de la rédactrice publicitaire zurichoise Emmi Creola-Maag, créatrice d’un personnage de fiction et d’une marque désormais mythique. Mais Betty Bossi restera pour moi un nom imprimé sur des livres posés sur la table de la cuisine, ma mère et moi qui nous activions autour, ensemble, pour concocter un repas qui ferait plaisir.

Et puis j’ai quitté la maison. Lorsque je me suis « installée », comme on dit, ma mère m’a donné quelques-uns des dizaines de volumes de sa collection. Je ne les ai jamais utilisés. Je n’ai pas continué à la compléter avec les titres plus modernes qui paraissaient, « One pot », « Pains cocotte » ou « Végane ». Mes enfants trouvent désormais leurs recettes sur les réseaux sociaux. Si je devais classer mes livres de Betty Bossi, je les mettrais avec les albums photos. Ils appartiennent à cet espace-temps que l’on appelle « la maison », ce passé de l’enfance et des liens affectifs qui nous construisent. Les applications ont ringardisé les livres pratiques, qui ne méritent pas ce dédain. Ce sont des livres performatifs. Comme les guides de voyage, les livres de mécaniques, les livres Chanson Vole et les bons livres érotiques. Ils vivent avec nous.

Isabelle Falconnier

« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 », Betty Bossi

 Hallo Betty, film de Pierre Monnard, 2025
www.swissfilms.ch

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Prix de la Sorge. Photo Cloé Houriet

Lever le voile sur la littérature universitaire romande

Le Prix de la Sorge, concours d’écriture organisé par L’Auditoire, le journal des étudiant·e·s de l’UNIL et de l’EPFL, a fêté jeudi dernier son 30e anniversaire. Retour sur un prix mettant à l’honneur les productions littéraires de la communauté universitaire lausannoise, dans une optique de préservation et de valorisation d’un patrimoine trop souvent oublié.

Texte et propos recueillis par Marine Pellissier

Jeudi dernier, dans la salle de la Grange, le centre des arts et sciences du campus de l’UNIL, il était difficile de trouver une place assise. La 30e édition du Prix de la Sorge a en effet attiré un public conséquent, en plus de son taux de participation record, le comité d’organisation ayant reçu un peu plus de septante textes mis au concours. Cet engouement révèle l’importance pour la population universitaire romande de valoriser et de diffuser ses productions littéraires, dans un milieu où la fiction est bien souvent éclipsée par la littérature scientifique. Ainsi, aussi bien enseignant·e·s qu’étudiant·e·s se sont prêté·e·s au jeu, et le 27 novembre dernier, quatre textes explorant le thème choisi – «Mettre les voiles» – ont été récompensés au cours d’une soirée musicale et conviviale. Le prix coup de cœur a été obtenu par Sofia Ounsi pour Saada, et le troisième prix par Elise Pierotti pour Vareuse Malheureuse. Les premiers prix ont été attribuées à Tala Chamsi pour Demain, dès l’aube, et à Marianne Savioz pour Eau Douce, les jurés s’étant décidés pour un prix ex-aequo. Au son de la musique du groupe de rock Blue Ginger et de la lecture d’extraits des textes primés par les lauréates, le public a pu constater, une fois de plus, la richesse des plumes du campus de l’UNIL et de l’EPFL.

Photos: Cloé Houriet

Festivaliser pour valoriser

Pour cette édition, L’Auditoire a fait appel à des jurés de choix. Parmi elles·eux, Antonio Rodriguez, professeur à la faculté des Lettres de l’UNIL mais également fondateur du Prix de la Sorge, a été d’accord de contribuer à nouveau à son histoire. «Quand le Prix est né, j’avais 22 ans, et le campus de Dorigny était naissant, bien morose, pris entre des coupes budgétaires et des contestations étudiantes. Le site restait fonctionnaliste; un lieu de travail principalement», explique-t-il. Des événements qui ne sont pas très éloignés de ceux que le campus traversent actuellement, soulignant ainsi l’importance de célébrer la culture universitaire alors que celle-ci souffre des conséquences des mesures d’austérité actuelles. D’une impulsion similaire naîtra, en 2015, le Printemps de la poésie. «Je veux plutôt agir poétiquement par des dispositifs. Un festival reste un “opéra fabuleux” – pour le dire avec Rimbaud – qui synchronise les acteur·ice·s littéraires, d’amener de nouveaux publics, de démocratiser et de diversifier un corpus élitiste», ajoute Antonio Rodriguez.

Pour départager les textes reçus, le professeur a délibéré aux côtés de Camille Hofmann, jeune écrivaine valaisanne, Avî Cagin, co-présidente du collectif littéraire lausannois Méluzine, et Alice Côté-Gendreau, co-rédactrice de L’Auditoire. Dans le choix de ce jury, le journal voulait ainsi mobiliser des acteur·ice·s qui contribuent à la diffusion et à la valorisation de la littérature romande. Côté étudiant·e·s, les lauréates des prix s’accordent également sur l’importance d’un tel concours. «J’ai beaucoup aimé le fait qu’il y ait un tel événement au sein de l’Uni, parce que je trouve que la littérature est un art qu’on isole un peu. On parle beaucoup de musique, on parle beaucoup de peinture. Mais pas assez de littérature, à mon goût, malheureusement», explique Sofia Ounsi, étudiante en droit. Pour Tala Chamsi, étudiante en médecine, ce genre d’événement représente même un vrai besoin: «Ce genre de concours est absolument nécessaire. Comme il est organisé par l’université, quand on est happé·e·s par ses études, une proposition de concours dans lequel on nous donne un thème, ça facilite le processus d’écriture. Et la soirée est vraiment agréable. C’est une très bonne expérience.» Ces impressions reflètent ainsi la nécessité de récompenser pour valoriser, en particulier lorsque cela concerne la production littéraire d’une minorité linguistique telle que la nôtre.

Être écrivain·e en Suisse romande

À la question de savoir si les écrivain·e·s romand·e·s sont assez mis·es en avant sur la scène littéraire francophone, Camille Hofmann, récemment publiée par une maison d’édition valaisanne, répond sans hésiter: «Non, je ne pense pas qu’on soit assez reconnu·e·s, à part peut-être ceux·celles qui commencent à devenir très établi·e·s, comme Nicolas Feuz par exemple.» L’auteur de polars neuchâtelois a d’ailleurs préfacé le premier livre de Camille, qui se devait de trouver un préfacier de renom pour que son éditeur publie l’ouvrage, preuve que même en Suisse romande, la logique économique dominant la littérature fonctionne aussi sur la renommée de certain·e·s écrivain·e·s. Également écrivain publié, Antonio Rodriguez indique ne pas avoir rencontré de difficultés majeures durant le processus, mais remarque également un manque de reconnaissance de la littérature romande. «Avez-vous lu Crisinel? Connaissez-vous l’œuvre de Burnat-Provins? Pourquoi Anne Perrier écrit-elle des haïkus? Peu de monde s’en occupe, et c’est pourtant de la poésie romande de qualité. C’est pourquoi nous lançons avec la Section de français de l’UNIL une série de colloques sur les poètes romand·e·s afin de mobiliser la critique et les acteur·ice·s de la poésie sur la nécessité de revisiter le patrimoine.» Intégrer la littérature romande au corpus universitaire semble être une nécessité qui transparaît dans la réponse de Sofia, qui avoue ne pas avoir beaucoup d’écrivain·e·s romand·e·s auxquels se référer. «La littérature romande pourrait être plus mise en avant, parce qu’on se concentre trop sur les écrivain·e·s les plus connu·e·s, et peut-être un peu trop sur la France. La Suisse romande a aussi droit à sa place», ajoute-t-elle. Pour Tala, si la littérature romande ne bénéficie pas de la visibilité qu’elle mérite, elle remarque tout de même même qu’«en Suisse romande, il y a une grande fierté quand un auteur se fait connaître, même si ce succès reste assez local.» Questionnées sur leurs futurs en littérature, Tala et Sofia indiquent toutes deux que la publication de leurs textes est un objectif qu’elles souhaitent poursuivre. Reste à savoir si les ressources mises à disposition des jeunes écrivain·e·s romand·e·s se révèleront suffisantes pour réaliser ces aspirations littéraires.

Photos: Cloé Houriet

Premiers événements de la série de colloques dédiés aux poètes romands
Les 30 avril et 1er mai 2026
Château de Dorigny, Lausanne
https://www.fabula.org/actualites/130001/edmond-henri-crisinel-une-dechirure-a-l-oeuvre-lausanne.html

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Zaza Lit Anne Cuneo et Adélaïde de Clermont-Tonnerre

ZAZA LIT – Anne Cuneo / Adélaïde de Clermont-Tonnerre

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Je voulais vivre », de Adélaïde de Clermont-Tonnerre

« Le maître de Garamond », de Anne Cuneo

C’est déjà bientôt Noël et les libraires passent la journée à répondre à la même requête : « Je cherche un livre qui plaise à mon père, ma mère, ma belle-mère, mon petit-fils, etc ». Ah ! De la science exacte qui permette de prédire quel roman va plaire, ou non ! Notez que Tinder, à sa manière, tente d’y répondre – pas pour les romans. Nos valeureux libraires aussi – pour les romans, eux.

Qui cherche à plaire cherche à donner du plaisir. On l’oublie, diantre, ce plaisir, tout occupés que nous sommes à nous trifouiller les neurones et aiguiser notre esprit critique afin de déterminer si un livre est « bon » ou « mauvais », s’il mérite ou non le Goncourt, le Nobel ou le Prix 30 Millions d’Amis. La lecture est un geste d’amour. On lit parce qu’on aime lire, relation toute d’intimité et de sensibilité personnelle. « Qu’importe le style, pourvu qu’on ait le plaisir ! », pour paraphraser l’expression mussettienne fameuse, semble mener la quête cadeau de Noël idéal en librairie, et tant de décontraction fait plaisir.

C’est là qu’intervient ce cher Alexandre Dumas. Lui a voué son existence au bon plaisir de ses lecteurs, qui furent innombrables depuis qu’après 20 ans à triompher sur les scènes de théâtre, il se mit au roman avec Les Trois Mousquetaires en 1844. J’ai passé la semaine avec lui. C’est qu’il a fait de nombreux, et de nombreuses, émules, qui suivent religieusement et passionnément sa recommandation : « Il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant. »

L’une de ses émules, très aimée en Suisse romande, est morte il y a dix ans, mais trouve une nouvelle vie cet hiver à travers la réédition aux éditions Héros-Limite d’un de ses romans historiques les plus populaires et originaux, Le Maître de Garamond. Anne Cuneo – c’est d’elle qu’il s’agit – avait Dumas pour idole. Arrivée orpheline d’Italie à Lausanne à l’âge de 9 ans, elle apprend le français en lisant Les Trois Mousquetaires et à 20 ans, elle peut terminer n’importe laquelle des phrases des romans de Dumas. Le maître de Garamond, dont la réédition a été fêtée lors de deux soirées émouvantes au Théâtre de Vidy-Lausanne et à la Comédie à Genève, nous plonge dans les débuts furieusement tourmentés de l’histoire du livre et de la Réforme. Anne Cuneo narre la vie d’Antoine Augereau, imprimeur et fondeur de caractères typographiques, maître d’un autre imprimeur et typographe de génie, Claude Garamond. Dans une éblouissante mise en scène romanesque, le roman rend justice à un personnage historique hors du commun, ennemi de tout fanatisme, mais prêt à mourir pour défendre ses idées – Antoine Augereau finira pendu et brûlé à Paris le 24 décembre 1534. Je me suis délectée de ce voyage à travers l’Europe de la Renaissance où l’on rencontre Rabelais, Marguerite de Navarre et un certain Jean Calvin.

L’autre émule de Dumas est bien vivante, elle est écrivaine, directrice de la rédaction du magazine Point de vue, et son roman vient de remporter le Prix Renaudot. Quel régal en tournant les pages de Je voulais vivre ! Entre fanfiction haut de gamme et exofiction, à partir des indices semés dans Les Trois Mousquetaires et avec une gourmandise épique, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s’empare de l’héroïne la plus fascinante et ambigüe de toute l’œuvre de Dumas, la fameuse Milady de Winter, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, agent double, espionne du cardinal de Richelieu, ennemi mortel de d’Artagnan, criminelle vengeresse au visage angélique qui a traversé les siècles, la littérature et le cinéma, prenant tour à tour les traits de Lana Turner, Faye Dunaway, Mylène Demongeot ou Eva Green sur grand écran.

Et Adélaïde de Clermont-Tonnerre de rendre justice à Milady ! Athos, Portos, Aramis, d’Artagnan ? Dumas gâte ses personnages masculins, montre de l’empathie, se glisse dans leur tête. Milady, elle, reste à peine esquissée. Seul le récit de son assassinat, cruel, hante les mousquetaires comme il semble hanter l’écrivain. Oui, même un personnage de fiction peut réclamer justice. Adélaïde de Clermont-Tonnerre fait émerger la femme derrière la légende, lui donne une voix, une histoire, celle d’une orpheline traumatisée jetée dans un monde d’hommes qui chacun à leur tour la trahiront jusqu’au moment où elle décidera de prendre son destin en main et de se venger. Dumas songeait au lecteur comme à un « vieil ami à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les suivantes. » Adélaïde de Clermont-Tonnerre tient parole jusqu’à la dernière page.

Isabelle Falconnier

À lire :

« Je voulais vivre », de Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Grasset,  480 p.

« Le maître de Garamond », de Anne Cuneo. Héros-Limite, 512 p.

 

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ZAZA LIT – La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« La maison vide », de Laurent Mauvignier

Au lendemain de l’annonce du Prix Goncourt 2025 à Laurent Mauvignier pour « La Maison vide », un dessin de presse montrait le président du jury Goncourt annoncer non pas le titre du livre lauréat, mais « le livre que votre belle-mère vous offrira pour Noël !».

C’est à la fois bien vu – le Goncourt annuel caracole rituellement dans les meilleures ventes de fin d’année en librairie – et très méchant. C’est se moquer des belles-mères, a priori incapables de faire preuve de goût personnel. C’est se moquer de vous, a priori victime consentante qui devrez faire contre mauvaise fortune bonne figure. C’est se moquer de la foule des lecteurs dociles qui se précipitent sur un nouveau roman pour le seul motif qu’il a été adoubé par plus savants qu’eux.

Je défends ici tout à la fois la belle-mère, le récipiendaire et le réflexe d’achat collectif qui s’amorce. Je vous révèle un secret, à vous qui, vous attendant à recevoir « La Maison vide », pensez être ainsi confronté à une épreuve – le lire – tout en ressentant une crainte immense – qu’il ne vous plaise pas : tous les livres vous plaisent, mais vous ne le savez pas. Plus précisément, tous les livres peuvent vous plaire, à condition d’avoir emmené la bonne valise. C’est ainsi. Lorsque vous allez à la mer, vous empaquetez palmes et bikini. Direction le grand nord ? Ce sera mitaines et bonnets. L’adaptation vaut règle de survie. C’est tout pareil avec les livres. On n’entame pas la lecture de « La Maison vide » de Laurent Mauvignier comme on entame la lecture de « La femme de ménage » ou de « Astérix en Lusitanie ». Pour les bricoleurs, la métaphore du plombier fonctionne tout aussi bien : à condition d’avoir la bonne boîte à outil, aucun livre, ni aucun évier goutteur, ne vous résiste.

Voici donc la liste de ce qu’il faut mettre dans votre bagage avant de partir à l’aventure avec Laurent Mauvignier.

De la patience. Oui, « La Maison vide » est un livre long – 752 pages. Oui, les phrases sont longues. Et alors ? Respirez, c’est tout. C’est humain, une longue phrase, aussi humain et naturel que l’esprit d’escalier. Long ne signifie pas ennuyeux. « La Maison vide » est un livre long mais tout sauf ennuyeux.

Un goût pour l’Histoire, ensuite. Laurent Mauvignier traverse un siècle et demi et deux guerres mondiales qui changent la face du monde, entraînant dans leur chaos le fragile équilibre des sociétés et des familles.

Une curiosité, voire une obsession pour les objets et les histoires qu’ils racontent en silence. Si vous aimez chiner, trainer dans les brocantes, vous aimerez ce piano noir et trapu qui traverse les décennies, tapi au cœur de la maison vide d’une campagne de Touraine que Laurent Mauvignier remplit de rires, de larmes puis de fantômes, piano dont personne ne peut ni ne veut se séparer, piano intouchable car ayant appartenu à Marie-Ernestine, l’aïeule mythique qui sacrifia un destin de pianiste pour épouser de force un paysan que son père avait choisi pour elle.

L’envie, aussi, d’en découdre avec votre famille, votre généalogie, de secouer le cocotier pour voir ce qu’il en tombe, quelque secret de famille, quelque explication sur l’héritage que l’on vous a confié sans une ligne de mode d’emploi.

Votre clé à molette de mécanicien, dans la foulée, parce que Laurent Mauvignier croit à la « mécanique précise et invisible d’enchaînements que rien n’aurait pu arrêter », comme un « mécanisme meurtrier » qui va d’une nuit de noces tragique en 1905 au suicide de son père en 1983 – ce qu’on appelait la fatalité.

Votre carte d’inspecteur, dans l’idéal la carte de l’inspectrice Lily Rush, qui vous pousse sur la piste de ces cold-cases familiaux qu’à part vous, tout le monde a renoncé à résoudre : pourquoi le visage de la grand-mère de l’auteur, Marguerite, est-il découpé ou effacé des albums photos ? Qu’est-ce qui pousse le fils de Marguerite, par ailleurs père de l’auteur, à se donner la mort à l’âge de 46 ans ? Où se nichent les racines du mal ?

Dotez-vous par ailleurs d’un sacré sens de la famille, reconnaissez les vertus de la psycho-généalogie, soit de l’influence du vécu de nos ancêtres sur notre psyché.

Emportez un immense réservoir de tendresse pour celles et ceux qui avant vous vivaient, aimaient, naviguaient d’espérances en désillusions. De quoi accueillir Jules, Marie-Ernestine, Marguerite, André, Firmin comme des membres de votre propre famille, qu’ils sont, au final.

Ayez foi, enfin, en le pouvoir de la fiction. C’est parce qu’il ne sait rien ou presque de son histoire familiale que Laurent Mauvignier en écrit une sur mesure. Certes à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont « tellement lacunaires et impossibles à reconstituer » qu’il a fallu leur créer un monde dans lequel ils auront eu une existence. Car c’est par l’invention que l’histoire peut parfois survivre à l’oubli.

Ayez le cœur sur la main, enfin, pour entendre le cri d’amour fou d’un fils à son père, un fils devenu écrivain peut-être pour la seule raison de tenter de ressusciter ce père, l’espace d’un roman de 752 pages.

Vous pouvez remercier la bonne âme qui vous offrira le Prix Goncourt 2025. C’est un chef-d’œuvre, et il vous bouleversera.

Isabelle Falconnier

PS
Jeudi 20 novembre à 18h30 au Théâtre de Vidy à Lausanne (salle La Passerelle), nous fêtons la réédition du roman « Le Maître de Garamond » d’Anne Cuneo, disparue il y a 10 ans, et le lancement de la « Petite Collection Anne Cuneo » des éditions Héros-Limite. La renaissance éditoriale d’Anne Cuneo ! Soyez des nôtres !
www.vidy.ch/fr/evenement/anne-cuneo

« La maison vide », de Laurent Mauvignier. Éditions de Minuit, 752 pages.

 

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Irène Le Roy Ladurie

De la case à la conscience : la BD au service de l’écologie

Accessible, visuelle et engageante, la bande dessinée s’impose comme un outil puissant de médiation culturelle. Du simple divertissement à des enjeux de vulgarisation scientifique, le 9e art ouvre de nouveaux espaces de dialogue et d’imagination collective.

Texte et propos recueillis par Juliette Borel

Art longtemps non reconnu, la BD gagne aujourd’hui en légitimation. Histoire, politique ou sciences sont abordées sous la forme unique de texte et d’images, transformant des sujets complexes en récits graphiques facilement compréhensibles. Grâce à son format narratif et visuel, elle traverse les âges et les milieux, touchant des publics que d’autres médias peinent parfois à atteindre.

L’enjeu écologique illustre parfaitement ce potentiel de médiation. Face à la crise climatique, des artistes et auteur·ice·s explorent la voie des « écotopies ». Contrairement aux dystopies, ces récits utopiques imaginent des sociétés ayant réussi leur transition écologique. En donnant forme et couleur à des alternatives tangibles, ils contournent les résistances aux discours écologiques parfois perçus comme moralisateurs ou anxiogènes et nourrissent notre capacité à imaginer un avenir autre.

Irène Le Roy Ladurie est première assistante à l’Université de Lausanne. Elle est spécialisée en littérature et en bande dessinée. Rédactrice en chef adjointe de Neuvième Art 2.0, la revue en ligne de la Cité Internationale de la Bande Dessinée à Angoulême, elle anime une rencontre avec l’auteur genevois Pierre Wazem ce 1er novembre 2025 à Payot Lausanne, à l’occasion du festival Les Écotopiales à Lausanne. C’est en vue de cet événement qu’elle a accepté de répondre à nos questions sur le lien entre BD, écotopies et médiation culturelle.

Pouvez-vous présenter brièvement vos recherches ? Qu’est-ce qui vous a conduite à vous intéresser à la bande dessinée ?

Irène Le Roy Ladurie : En m’intéressant à la bande dessinée dès le début de mon cursus – en tant que passionnée depuis l’enfance – je me suis dirigée vers la discipline qui, en littérature, permettait d’étudier la bande dessinée. C’est pourquoi je me suis tournée vers la littérature comparée, car c’est une discipline qui pense la littérature et ses frontières. Mes recherches, avec une approche intermédiale, se focalisent sur la question du corps et de l’incarnation dans son rapport aux iconotextes (textes et images), et en particulier sur la dimension sensorielle à savoir les modalités de représentation des sens, et comment la question des sens – regard, toucher, odorat – gouverne la représentation et la narration. J’ai une approche qui associe l’anthropologie culturelle et l’étude des médias, comme celui de la bande dessinée.

Comment la fiction, et plus spécifiquement la bande dessinée, peut-elle contribuer à une réflexion sur la crise écologique ? En quoi les « écotopies » peuvent-elles inspirer ou influencer nos comportements réels ?

En ce qui me concerne, je trouve que la bande dessinée, comme support de lecture, interroge notre rapport matériel au monde notamment à travers la matérialisation à la fois plastique et sensorielle des univers qu’elle construit et produit. Les moyens plastiques qui sont mobilisés sont aussi des ressources naturelles : l’encre, l’eau et l’aquarelle, le carbone dans le fusain. La dimension artisanale de la production de certaines bandes dessinées suscite, pour moi, chez les lecteurices, la conscience que la fiction participe à notre environnement, et n’est pas qu’une fiction abstraite et purement spirituelle. L’impact des récits qui peuvent avoir une portée écologique m’en semble intensifié. Certaines bandes dessinées comme celles de Guillaume Trouillard (Welcome, Aquaviva) sont à mes yeux des œuvres qui mettent charnellement en lien les lecteurices et le monde. D’autres éléments peuvent aussi être relevés, à commencer par le fait que la bande dessinée, comme le cinéma d’animation, a pour tradition d’animer et faire parler des animaux (voir Pogo de Walt Kelly ou encore Le discours de la panthère de Jérémie Moreau). Cette particularité fictionnelle a pu donner lieu à des univers qui nous plongent dans des sociétés animales, tout en nous instruisant sur leur mode de vie – et les menaces qu’ils subissent.

Quels défis rencontrez-vous quand vous parlez de vos travaux en dehors du milieu académique ? Ou peut-être justement dans le milieu académique ?

Mes travaux de recherche se heurtent à une double déconsidération dans le champ académique : la déconsidération du corps comme sujet d’étude, ayant trait au vivant et moins à l’esprit. Son étude peut égarer dans la mesure où elle ne s’accompagne pas d’une méthodologie stabilisée dans le domaine des sciences humaines. Deuxièmement, la déconsidération culturelle de la bande dessinée, liée à ce qui apparaît à beaucoup comme une hybridité : que peut-on lire/étudier dans une bande dessinée ? Pour beaucoup le choix entre le texte et l’image la rend insituable du point de vue disciplinaire et méthodologique. Comme si la littérature, le théâtre n’étaient pas aussi des arts hybrides. Toutefois ces deux sujets sont immédiatement évocateurs pour le public non académique : la BD est beaucoup lue et la question sensorielle et physiologique est au cœur de nombreux récits contemporains.

Si vous deviez recommander une BD « écotopique » au public, laquelle serait-ce, et pourquoi ?

Je recommanderai Amalia d’Aude Picault, car dans un monde très semblable au nôtre, en apparence normal et déjà devenu un peu fou, on suit les choix d’une femme ordinaire qui, à un moment de surcharge personnelle, décide de dire « non » et de tout arrêter, simplement. La bande dessinée ne propose aucun modèle alternatif particulièrement élaboré comme solution à la surproduction et l’épuisement des ressources, mais elle montre avec beaucoup d’humour et d’empathie la difficulté d’un acte pourtant très facile, dire « non », qui permettrait d’arrêter tout avant la catastrophe – humaine, personnelle, intime, naturelle. Son style, très proche de Quino, de Richard Scarry et de Sempé, délivre un humour acide et en même temps suscite des moments très touchants.

Festival Écotopiales
Du 31 octobre – 1 novembre 2025
https://wp.unil.ch/ecotopiales/

BDFIL – Bulles au boulot
De mai à novembre 2025
www,bdfil.ch/edition-annual/bulles-au-boulot/

Revue du neuvième art : www.citebd.org/neuvieme-art

Littérature

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Isabelle chronique 5

ZAZA LIT – La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Christie’s, les nazis et moi », de Mathieu Lindon

La liste des raisons qui m’ont poussées à ouvrir ce petit bijou de 90 pages plutôt qu’un autre parmi la pile de livres qui attendent mes faveurs au pied de mon lit est longue mais précise. Je venais de terminer « Les Eléments » (Lattès, 512 p, Prix Fnac 2025), de l’Irlandais John Boyne, et ne voulais pas entamer un autre Everest émotionnel. La brièveté du petit bijou en question, intitulé « Christie’s, les nazis et moi » et signé de l’écrivain et journaliste français Mathieu Lindon, convenait aisément à un picorage du dimanche soir. Et enfin, parce qu’une attachée de presse avait jugé bon, piquant ma curiosité, d’indiquer « Cette histoire se passe aussi en Suisse » sur le carton qui accompagnait l’envoi. Bingo.

Non seulement cette histoire se passe aussi en Suisse, mais c’est en Suisse même que le héros-malgré-lui du livre, un tableau intitulé « Premier jour de printemps à Moret » et peint par Alfred Sisley en 1889, se trouve, mis sous séquestre par la justice suisse depuis 2017.

« Christie’s, les nazis et moi » est un pamphlet d’une rare élégance. Un cri de colère à l’argumentaire imparable, une histoire personnelle, intime et familiale qui tend à l’universel. Mathieu Lindon y questionne des concepts fondamentaux comme la morale, la richesse, la mémoire, la responsabilité, l’hypocrisie. C’est d’une immense tristesse et d’une profonde intelligence. Ce sont 90 pages sarcastiques, tendres, désabusées et brûlantes, un exercice de style à la rhétorique maitrisée et la langue jouissive qui remuent les courants sombres de l’histoire européenne du 20e siècle et attaquent, naïveté et morale au poing, les réflexes les plus vils des riches et puissants.

Le tableau de Sisley a été acquis au début du 20e siècle par Alfred Lindon, arrière-grand-père de l’auteur. En 1940, avant de se réfugier aux États-Unis pour fuir Paris et les nazis, Alfred Lindon place sa collection dans les coffres de la Chase Bank. À son retour en France, en 1945, il ne retrouve qu’une petite partie de ses tableaux, volés par les nazis. En 2008, à New York, Christie’s vend « Premier jour de printemps à Moret » au galeriste bâlois Alain Dreyfus pour 350’000 euros, sans se soucier que le tableau figure sur la liste des biens spoliés. Sur la notice de présentation du tableau, un trou béant : rien sur son propriétaire entre 1923 et 1972. En 2017, la famille se décide à porter plainte. Mais Christie’s, maison de ventes aux enchères appartenant à François Pinault depuis 1998, refuse de rembourser le galeriste. Depuis, le conflit est embourbé.

Mathieu Lindon prend la plume pour une question de « principe » – les descendants de l’arrière-grand-père sont si nombreux, à cheval entre l’Europe et les États-Unis, que ce ne sont que des cacahuètes qui les attendent en cas de résolution de l’affaire. « Par quelle aberration Christie’s ou François Pinault seraient les héritiers de l’Allemagne nazie ? Y a-t-il un degré de richesse où la morale est une dépense inutile ? (…) Ce qui me paraissait invraisemblable à moi était que pour Christie’s et François Pinault aussi, c’était une question de principe, semble-t-il. Il ne faut pas qu’on les spolie, eux, des œuvres spoliés par les nazis, l’art et l’argent étant sans doute des choses trop sérieuses pour être dévolues à des simples héritiers légitimes. »

Les pages se glissent avec pudeur dans les coulisses et la généalogie de la vaste famille Lindon – Mathieu l’écrivain, feu Jérôme l’éditeur, Vincent l’acteur, Justin, l’arrière-arrière-petit-fils trentenaire qui a repris la quête. Alfred, dont les bons mots se transmettent de génération en génération, y occupe une place tutélaire, admiré autant pour son amour de l’art, son esprit d’entreprise que ses talents de copiste – un de ses tableaux avait été pris pour un vrai Toulouse-Lautrec et exposé comme tel dans les années 1950 avant qu’il ne prenne la peine de le signaler lui-même. À chaque étape de l’affaire, Mathieu Lindon avoue avec dépit et ironie en revenir à son « idée première » avec « un optimisme et une régularité qui ne sont pas à l’honneur de (son) intelligence » : « Voilà un homme, François Pinault, qui est un des plus riches de France, qu’est-ce qu’il va se déconsidérer avec une histoire miteuse dans laquelle sa société et donc lui jouent un rôle lamentable. (…) Si prenait à certains ultrariches l’idée de rendre les biens mal acquis, ce serait rapidement tout un strip-tease financier dont, paradoxalement, l’obscénité accablerait ceux qui le pratiquent. » Le combat entre l’argent et la morale a rarement tourné au bénéfice de la seconde. Espérons que l’attachée de presse de Mathieu Lindon a envoyé le livre à la justice bâloise avec la même indication « Cette histoire se passe aussi en Suisse ».

Isabelle Falconnier

PS :
Cocorico. L’aventure Incardona continue : le roman de l’écrivain genevois « Le monde est fatigué » (Finitudes) figure parmi les 5 finalistes du Prix Femina 2025. Réponse lundi 3 novembre.

« Christie’s, les nazis et moi », de Mathieu Lindon. Éditions P.O.L., 96 p.

« Les Eléments », de John Boyne. JC Lattès, 512 p.

 

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Comic Market

La bande dessinée indépendante, l’alien des éditions

Pour sa deuxième édition, l’événement COMET, de son nom complet Comic Market, rassemble plus de 30 artistes indépendant.es suisses et internationauxales au cœur de Lausanne le samedi 18 octobre 2025. Un événement annuel qui célèbre un pan de l’édition encore trop peu connu.

Texte et propos recueillis par Géraldine Desarzens

Des visiteurse∙s enthousiastes sont regroupée∙s devant l’entrée de la Maison Pyxis à Lausanne, qui accueille la deuxième édition de l’événement COMET. Autant dire que ce dernier a du succès : sa première édition en 2024 accueillait déjà près de 400 personnes. Événement créé par le collectif Le Château Turbulent, COMET est dédié à l’auto et à la microédition des œuvres de bande dessinée. Des artistes qui sortent des sentiers battus et créent une alternative à l’édition « classique ».

Comic Market

Marché local et inclusivité

Le collectif du Château Turbulent a été créé en 2020 et œuvre depuis à la promotion des artistes indépendante∙s. « On est tous fans de bande dessinée et COMET était l’occasion de mettre en avant les artistes indépendants et les faire connaître auprès du public », décrit Julie Baechtold, membre du collectif. Être indépendant, c’est prendre en charge toute la chaîne de l’édition : imprimer et relier soi-même, mettre en vente, faire de la publicité. Toutes ces démarches chronophages permettent néanmoins une énorme liberté créative. La microédition est un bon entre-deux, car « dans un marché de la bande dessinée surchargé, dans lequel il est difficile d’obtenir un contrat chez un éditeur, elle accompagne l’artiste dans ses démarches tout en lui laissant sa liberté d’expression », confirme Julie Baechtold. Cette liberté réjouit beaucoup d’artistes dont les œuvres abordent des sujets tabous et adultes. C’est le cas de l’artiste Lia Kafka, qui vend ses bandes dessinées emplies de féminisme et de thèmes LGBTI. « L’édition est un marché impitoyable », confie-t-elle. Mais elle ajoute : « COMET est le genre d’événement qui sert à se démarquer et se mettre en valeur. C’est un petit boost à l’ego qui fait du bien »

Fichier PDF et fanzine : quand la bande dessinée se pérennise

Une exposition dédiée aux webcomics occupait le deuxième étage de la Maison Pyxis. Le webcomic est une autre couche de la bande dessinée indépendante, encore moins connue du public. L’exposition a le but de visibiliser les auteur∙trices qui vendent leurs œuvres en format PDF. Bien qu’il rompe avec l’impression sur papier, le webcomic devient un autre support créatif avec des possibilités interactives, en ajoutant par exemple des sons aux images ou en animant les dessins. Instagram est une plateforme privilégiée de diffusion de ce genre de bandes dessinées. Le réseau social permet d’atteindre un large public international. Mais une telle démarche a ses limites : « La notion d’original disparaît sur le digital, comme me disait un professeur de l’École de dessin et d’animation Emile Cohl à Lyon », se souvient Julie Baechtold. Elle poursuit : « Pour beaucoup d’auteures, la publication matérielle ramène la valeur de l’original et leur permet de reprendre contrôle de leur style ». Un sentiment partagé par Cédric Weidmann, étudiant à Ceruleum, école d’illustration et d’animation à Lausanne : « Le côté artisanal et matériel donne plus de valeur à l’objet ». Une valeur non seulement mercantile, mais également une clé de réussite. L’objet livre demeure un objectif pour les artistes : « Instagram est très fermé en termes d’algorithme, la politique Meta est compliquée alors que l’autoédition donne une plus grande liberté créatrice », confirme Lia Kafka. Il faut se soumettre aux règles de contenus jugés illicites et aux algorithmes, qui freinent la créativité de certaines artistes. Digitale ou pas, la bande dessinée indépendante se fait connaître. « COMET est un moyen de rendre les œuvres digitales plus tangibles aux yeux du grand public et de renforcer des contacts hors des réseaux », conclut Julie Baechtold.

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En plus de l’exposition, trois ateliers sont venus rythmer le programme de la journée COMET : la reliure avec l’artiste Lydie Dramah, la risographie – technique d’impression japonaise qui donne à ses tirages un effet décalé et est favorisée tant par son prix abordable que par son style underground – avec le Bureau Culturel et la création de fanzine avec la Fanzinothèque Genevoise. De telles activités encouragent non seulement la promotion de la bande dessinée indépendante – digitale ou tangible – mais aussi sa pérennisation. COMET redonnera rendez-vous aux amateurice∙s de bande dessinée en 2026.

www.comet-comicmarket.ch

 

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ZAZA LIT – La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« E.E. », d’Olga Tokarczuk
« Le Boyfriend », de Freida McFadden
« Le monde est fatigué », de Joseph Incardona

Ce week-end, j’ai mangé trop de chocolat et j’ai lu le nouveau livre de Freida McFadden. Ce qui revient au même. Vous connaissez les recommandations de santé publiques obligatoires en France avec chaque publicité pour des produits sucrés ? « Pour votre santé, limitez les aliments gras, salés, sucrés », ou « Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas » ? Elles s’appliquent aussi aux livres fast-food : on le sait, ce n’est pas bon pour la santé, mais parfois, on grignote entre les repas et on mange gras, sucré, salé.

J’ai eu du plaisir à lire « Le Boyfriend », j’avoue. Les mangeuses de chocolat compulsifs me comprendront : un plaisir orgasmique, violent, rapide. Un véritable shot de plaisir. Pendant vingt-quatre heures, je le lisais partout, dans le bus, à table, dans le lit. Les pages glissaient dans mon gosier comme une bouillie bien sucrée. Et puis, quand j’ai eu fini, un petit rot écœuré m’a fait reprendre pied – mais qu’est-ce que je venais d’ingurgiter ? Je ne voulais pas mourir idiote. Ce que tout le monde lit, j’ai voulu le lire aussi. J’en étais arrivée à jalouser celles qui avaient lu religieusement les quatre tomes de « La femme de ménage », les imaginant faire partie d’une secte mystérieuse et désirable. Mais de fait, lire « Le Boyfriend » rend idiote. C’est un mauvais livre : des personnages insipides et prévisibles, une héroïne aussi peu attachante qu’une fille sur papier glacé, une intrigue bâclée voire grotesque, une écriture paresseuse ou générée par l’IA, bref, de la junk food grasse et sucrée.

Lundi, changement de cap. Et de régime. J’ai rempli le frigo de salade et de quinoa et à moi l’antidote à Freida McFadden. Pour cela, il me fallait au minimum un Prix Nobel. Heureux hasard, une nouvelle traduction de la Nobel de littérature 2018, la polonaise Olga Tokarczuk, nous arrive grâce aux éditions Noir sur Blanc. Quel régal ! Quel festin pour l’âme ! « E.E. », paru il y a trente ans en Pologne, est le deuxième roman d’Olga Tokarczuk, et celui qui a commencé à asseoir sa formidable réputation. E.E., c’est Erna Eltzer, une jeune fille de 15 ans vivant à Breslau en 1908, qui un matin s’évanouit à table, entend des voix, voit des fantômes. Sa mère ravie organise des séances de spiritisme avec des amis. Amateurs d’ésotérisme et médecins précurseurs de la psychanalyse se pressent à son chevet. Troublant, émouvant, d’une poétique accessible, « E.E. » nous en dit autant sur ce territoire étrange et violent qu’est l’adolescence que sur le rapport à l’invisible et aux morts.

Bilan nutritionnel : je sais qu’il y aura d’autres dimanches chocolat. Et d’autres Freida McFadden pour les accompagner. Tant mieux, tant pis. That’s life, Baby. Ne laissez jamais personne vous obliger à choisir votre camp – Freida vs Olga – et prétendre que si vous aimez la new romance, vous ne pouvez apprécier Modiano, ou que les intellos sont incapables de jouir d’un bon polar. Choisir son camp est l’impératif catégorique de la décennie. Résistez.

PS :
Tenez les pouces à Joseph Incardona ! L’écrivain genevois, déjà lauréat du Prix des Deux Magots 2025, figure sur la 2e liste du Prix Femina avec « Le monde est fatigué ». Son roman sera-t-il sur la 3e liste le 21 octobre ? Remportera-t-il le Prix Femina 2025 le 3 novembre ? C’est tout ce qu’on souhaite à Eve, son héroïne, inoubliable sirène vengeresse !

« E.E. », d’Olga Tokarczuk. Éditions Noir sur Blanc, 190 p.

« Le Boyfriend », de Freida McFadden. City Éditions, 400 p.

« Le monde est fatigué », de Joseph Incardona. Éditions Finitudes, 224 p.

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« Je suis né du diable ».  de Jean-Christophe Grangé
« La Secte », de Nicolas Feuz 

Jean-Christophe Grangé est une crème. Souriant, sympa, il reçoit les journalistes sans chichis chez lui, se promène pieds nus dans son salon parisien, revient de la leçon de piano de sa petite dernière et, même, s’intéresse à votre modeste personne en vous retournant une question.

Sympa, donc. Je dirais même : sympa comme un auteur de polar. Il faut l’avouer, dans une carrière de critique littéraire au long cours, une récurrence : les auteurs de polar sont toujours les plus sympas. Décontractés, fêtards, modestes. C’est une immense généralité – et pardon à tous les autres – mais, parole de Zaza, elle a du vrai. Croisez dans un salon du livre Olivier Norek, Michel Bussi, Franck Thilliez ou Bernard Minier, sans parler de nos Nicolas Feuz et Marc Voltenauer nationaux – ils sont les meilleurs des gars, tout sourire, du début à la fin des longues heures de dédicaces. Rien de l’artiste torturé, du poète maudit ou de l’intellectuel condescendant. Ce qui surprend forcément, puisque la plupart du temps, nous les rencontrons après avoir lu leurs polars qui rivalisent de violence, de noirceur morbide et de turpitudes criminelles. D’autant qu’ils en rajoutent, expliquant à longueur d’interviews qu’il n’y a pas plus normal qu’eux et que leur vie est d’une banalité à pleurer.

Dans un récit poignant et sidérant, intitulé sobrement « Je suis né du diable », Jean-Christophe Grangé prend le risque de lézarder le tableau idyllique. Oui, il y a quelque chose derrière les scènes de crimes débridées et la violence des « Rivières pourpres », de « Congo Requiem » ou « Lontano ». Quelque chose, ou plutôt quelqu’un : un père qui a planté la graine de la peur dans le cœur et l’âme de son fils, un homme violent et perturbé dont l’ombre menaçante a plané sur toute son enfance, après avoir fait vivre le pire à sa mère. Il a fallu une vie, une carrière de grand reporter puis d’écrivain à succès, une décennie de psychanalyse, une vie de famille bien remplie, des enfants qu’il adore, pour que Jean-Christophe Grangé ose fouillasser son passé, et nous le livrer sur un plateau. S’y mêlent, sans la moindre dose d’auto-apitoiement mais une lucidité fluide, une histoire de résilience par la sublimation puis le geste créateur, un farouche instinct de survie, l’amour salvateur d’une mère et d’une grand-mère, et la quête opiniâtre des origines de la violence et du sadisme.

Que nous autres lecteurs nous le tenions pour dit : non, Grangé n’aime pas la violence, il n’a aucun goût morbide pour la cruauté et croire l’inverse est un malentendu. C’est justement parce que la peur – de la violence, de la cruauté, des monstres – le hante jusqu’à la moelle de ses os qu’elle est devenue sa « passion, redoutée et adorée ». C’est parce que la création agit chez lui comme une catharsis qu’il écrit des romans terrifiants, dont les figures de pères sont souvent aussi des tortionnaires. Psychanalyse à deux sous ? Chez Grangé, fantastique raconteur d’histoires, c’est fait avec maestria, relisez un seul de ses romans pour vous en rendre compte.

Sur ce, j’attends désormais de pied ferme les confessions de nos amis Feuz, Voltenauer ou Norek, bons gars beaucoup trop souriants et sympas pour ne rien cacher.

PS
En parlant de l’ami Nicolas Feuz : en Suisse, nous nous sommes beaucoup demandés dans les années 1990 si le Diable ne s’était pas réincarné en Jo Di Mambro, concepteur d’un enfer tout personnel baptisé Ordre du Temple solaire. Et si l’OTS était encore parmi nous ? Tremble, lecteur, car c’est la thèse glaçante de « La Secte », son 20e roman à suspense, très réussi !

« Je suis né du diable », Jean-Christophe Grangé. Albin Michel, 336 p.

« La Secte », de Nicolas Feuz. Rosie & Wolfe, 336 p.

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«In violentia veritas », de Catherine Girard
« La Serpe », de Philippe Jaenada

À chaque rentrée littéraire sa polémique. Cette année 2025, elle prend la forme du premier roman d’une « fille de » qui aura attendu l’âge de 63 ans pour livrer « sa » vérité. Catherine Girard révèle dans « In violentia veritas » (Grasset) que oui, son père Henri Girard, auteur – sous le pseudo de Georges Arnaud – du célèbre roman « Le salaire de la peur », a bien tué à coups de serpe son propre père, sa tante et leur bonne dans la nuit du 23 au 24 octobre 1941 au château d’Escoire, au fin fond de la Dordogne. Pourtant, à l’issue d’un procès d’assises retentissant en 1943, Henri Girard avait été acquitté. Pour la Justice, même si l’assassin n’a jamais été retrouvé, le dossier est clos. Pas pour sa fille cadette.

La polémique est passionnante. Tout semble contre Catherine : Henri Girard, son demi-frère, 78 ans, porte plainte contre elle pour calomnie et conteste tous les faits rapportés dans le livre, qu’il qualifie de « tissu de mensonges ». Philippe Jaenada, écrivain réputé qui passe sa vie dans les archives à revisiter des faits divers, lauréat du Prix Femina 2017 avec « La Serpe », récit justement consacré à l’affaire et dans lequel il poussait le perfectionnisme jusqu’à retrouver le principal suspect, affirme, preuves à l’appui, que « rien » de ce que Catherine Girard avance ne tient. En 1987, Catherine elle-même s’était constituée partie civile, avec succès, dans un procès pour diffamation intenté au Quotidien de Paris, lequel mettait en doute l’innocence de son père.

Alors quoi ? Toute la démonstration de Catherine repose sur un aveu : celui que son père, qu’elle adorait, lui aurait fait l’année de ses 14 ans. Reste le mobile : elle déroule sur 300 pages la logique infernale d’une violence familiale passé inaperçue. Son grand-père aurait été un homme violent qui a détruit son fils, la tante assassinée un vampire affectif, et c’est pour se libérer de leur emprise que Henri, dans un geste extrême mais courageux, les aurait supprimés.

Catherine Girard ment-elle ? Si oui, pourquoi s’inventer un père assassin ? Pour se rendre intéressante ? Il est clair que c’est l’aveu, c’est le « j’ai tué » qui rend le livre digne d’intérêt aux yeux des lecteurs et de l’éditeur. Peut-on préférer un père assassin à un père innocent ? Sur le livre, aucune mention du genre, ni « roman », ni « récit », ni « témoignage ». Nous voilà donc, lectrices et lecteurs, avec un objet aux contours flous et ambigus entre les mains. Devrait-on la croire parce qu’elle est la fille de Henri et que cela lui donne tous les droits ? La vérité sort-elle forcément de la bouche des enfants ?

« J’ai écrit sur une tragédie familiale dont je suis imbibée depuis l’enfance », déclare Catherine Girard au journal Le Monde. C’est certain : gamine, on la surnommait La Fille de l’assassin parce que la rumeur n’avait pas lâché Henri Girard, même acquitté. C’est tragique, d’être surnommée La Fille de l’assassin. Est-ce une preuve ? Non. Veut-elle se venger du surnom dont on l’affublait en chargeant son père post-mortem ? « In violentia veritas révèle de manière incontestable la vérité de cette histoire », écrit l’éditeur Grasset dans une audacieuse quatrième de couverture. Rien d’incontestable, à voir les contestations qui surgissent de toutes part. Le secret, comme toujours avec la littérature, réside dans le mot « vérité », que le titre nous assène avec autorité (en latin, qui plus est) mais qui ne veut rien dire tant il est relatif. Ce livre est la vérité de celle qui l’a écrit. Ni plus, ni moins. Catherine Girard n’y était pas, au château d’Escoire, cette nuit d’octobre 1941. Ce livre est la trace qu’elle veut laisser. L’intention derrière le livre lui appartient, que ce soit ce qu’elle sait, ce qu’elle aimerait croire ou ce qu’elle veut nous faire croire.

Cela me rappelle un épisode de la vie de Mari Sandoz, fille d’un pionnier de l’Ouest américain né à Neuchâtel. Elle voulait écrire, mais n’y arrivait pas. Elle avait commencé un roman sur la vie haute en couleur de sa famille, mais le livre restait en rade. Un jour de novembre 1928, on l’appelle au chevet de son père mourant dans un hôpital du Nebraska. Et là, miracle, il lui demande d’écrire un livre sur lui, Jules Sandoz, arrivé de Suisse presque un siècle auparavant. C’est ce qu’annonce Mari en sortant de la chambre d’hôpital. La scène a peut-être eu lieu, ou pas. Le fait est que suite à cet épisode, Mari Sandoz termine Old Jules, qui deviendra un immense best-seller et un classique de la littérature américaine.

Qu’a vraiment dit son père à Catherine Girard l’année de ses 14 ans ? Nous ne saurons jamais. C’est égal. Ne nous énervons pas à tenter de démêler le « vrai » du « faux », de savoir qui a raison, de Catherine Girard ou Philippe Jaenada, quel livre est le « plus vrai ». Au final, les filles font toujours ce qu’elles veulent avec leur père. Et nous, lectrices et lecteurs, croyons toujours ce que nous voulons bien croire. Power to the reader.

Isabelle Falconnier

« In violentia veritas », de Catherine Girard. Grasset, 348 p.

« La Serpe », de Philippe Jaenada. Points poche, 648 p.

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Isabelle Falconnier

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« Blue Moon in Kentucky », de Jim Harrison
« Le livre de Kells », de Sorj Chalandon
« Registre de merveilles », de Rose-Marie Pagnard

Pour quels amis lâchez-vous illico ce que vous êtes en train de faire? Ils se comptent sur les doigts d’une main, deux au mieux. Cela m’est arrivé trois fois cet été.

La cavalerie des superstars de la rentrée littéraire se précipitait dans ma direction, à sa tête les Amélie Nothomb, Emmanuel Carrère et autres Michel Bussi. Mais j’ai tout lâché, mes lectures en route, le travail en cours, lorsque dans la boîte à lettres est arrivé un petit livre avec des chevaux violets galopant sur sa couverture et un nom d’auteur qui m’a ramenée d’un coup vers le ciel immense de l’Ouest où j’ai mon lot de souvenirs, Jim Harrison. Chic ! Un inédit de feu l’écrivain du Montana repéré dans les archives de l’Université du Michigan par son fidèle traducteur Brice Matthieussent, soit une novella intitulée « Blue Moon in Kentucky », qui plus est éditée à Genève chez l’exceptionnel artisan qu’est Alain Berset, patron des éditions Héros-Limite. « Blue Moon in Kentucky » a sans doute été écrit à la fin des années 1970, lorsque l’auteur du scénario de « Wolf » était très investi à Hollywood, en vue d’un scénario de film. On retrouve le sel de « Légendes d’automne », une histoire de frères aux caractères opposés et d’amours évanouies au cœur des élevages de chevaux pur-sang du Kentucky, un petit bijou posthume de prose tout à la fois précise, poétique, abrupte, sanguine et subtile. Ami no1, Big Jim.

Quelques jours plus tard, c’est Sorj Chalandon qui m’a fait bondir de ma chaise de bureau pour m’installer sur le canapé et ne pas le quitter avant d’avoir tourné la dernière page de son 12e roman chez Grasset, « Le livre de Kells ». Cet ancien reporter de guerre pleurait en donnant ses premiers interviews de romancier il y a vingt ans, nous prenant nous journalistes dans ses bras, tant il revivait ses livres en les racontant. Kells, c’est lui, bien sûr, adolescent paumé, à la rue, fugueur pour fuir la violence de son père, embrassant le militantisme d’extrême gauche comme on se jette dans les bras d’une famille adoptive. Chaque rencontre avec un nouveau livre de Sorj Chalandon, qui a vécu mille vies humaines et inhumaines, illumine mon âme. C’est ce qu’on appelle un ami.

Enfin, c’est Rose-Marie Pagnard, ma magicienne des Franches-Montagnes, ma conteuse aux yeux pâles et au teint de lutin, qui un matin ensoleillé a fait irruption avec le courrier et redessiné l’ordre des priorités de la journée. Son étonnant « Registre de merveilles » (éditions d’en bas) raconte une année 2022 passée à côtoyer Polina et Mariya, deux Ukrainiennes réfugiées chez sa fille et qui, tout comme elle, possèdent l’art de réenchanter le quotidien pour ne pas laisser la noirceur du monde les engloutir. L’espace de quelques heures délicieuses, j’ai vu le monde à travers les yeux de Rose-Marie, et c’était curieux, empathique, grave, malicieux, piquant et poignant.

Nos livres sont comme nos amis. Au fil des années, on écrème, on dégraisse. Vous avez remarqué ? Cela se fait tout seul, sans même devoir prendre de désagréables décisions. Les amitiés molles, fades ou intéressées, les relations trop sociales pour être vraies, tombent d’elles-mêmes comme des pétales flétris. Votre temps, votre attention, votre affection sont trop précieuses. Sur mes étagères, c’est tout pareil. Il me reste les amis que je souhaite autour de moi jusqu’à la fin. Duras, Ramuz, Le Clézio, Louise Erdrich, Corinna Bille, Auster, Sagan, Pajak, Virginia Woolf, Pessoa. Apollinaire. « Et souviens-toi que je t’attends. »

Isabelle Falconnier

« Blue Moon in Kentucky ». De Jim Harrison. Héros-Limite, 96 p.

« Le livre de Kells ». De Sorj Chalandon. Grasset, 384 p.

« Registre de merveilles ». De Rose-Marie Pagnard. En Bas,136 p.

Chronique Littérature

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Fabienne Dubosson

Interview de Fabienne Dubosson, lauréate du Concours d’écriture 2025

Quelques jours avant la lecture publique des textes du Concours d’écriture de L’Agenda, on rencontre Fabienne Dubosson, lauréate de cette édition 2025.

Pour lire le texte de Fabienne Dubosson,
rendez-vous sur cette page  

Nombre de textes reçus lors de cette édition sur la thématique «Beaucoup de bruit pour rien» racontaient les histoires de celles et ceux qui s’agitent, s’imaginent, s’inquiètent… pour rien. Dans sa nouvelle toute en émotion, Fabienne Dubosson raconte un instant charnière de la vie d’un couple. Elle choisit de faire tenir toute une vie dans ce « rien » que suggérait le titre, une vie tantôt agressée tantôt caressée de sons, ciselés dans la forme comme dans le fond. 

Autour d’un café froid non loin de la gare de Chêne-Bourg, notre interlocutrice nous confie son lien à l’écriture et ses habitudes de lectrice : une passion trop longtemps laissée de côté, une admiration pour Ramuz et une légère tendance à multiplier les romans entamés.

Interview : Katia Meylan

Quelle place prend l’écriture dans votre quotidien ?

Fabienne Dubosson : Je suis traductrice pour une organisation internationale, donc j’écris toute la journée, mais des textes peu créatifs, avec des terminologies précises à respecter. Quand j’ai vu passer l’annonce du concours, je me suis rappelé qu’il fut un temps où j’écrivais pour moi. J’étais l’ado qui écrivait des poèmes dans ses cahiers d’école et plus tard, pendant ma vingtaine, quand les blogs ont commencé à apparaitre, je postais des textes sur le mien. J’aimais bien les formats courts. Ça faisait une quinzaine d’années que je n’avais rien écrit de personnel, car c’est aussi une question de temps, et dans mon temps libre, je suis souvent tentée de lire plutôt que d’écrire ! Mais j’ai réalisé que ça m’avait manqué.

Qu’est-ce qui vous a encouragée à participer au concours d’écriture de L’Agenda ?

Au début, le thème ne m’a pas parlé. Je suis restée devant ce « Beaucoup de bruit pour rien » à me demander ce que ça m’inspirait… Puis, au mois de mai, je suis partie quelques jours en Gruyère ; pendant une journée où il a fait un temps affreux, j’y ai réfléchi à nouveau, et une image cinématographique est apparue dans ma tête. C’était le couple de mon histoire, assis dans la voiture. Et c’est parti comme ça. J’ai eu envie de me projeter dans ces deux personnages, j’y ai mis beaucoup d’émotions personnelles, de mon expérience de proche aidante. Je ne sais pas ce que ressent une personne malade, mais je sais ce que c’est d’être à côté, d’avoir peur, de s’accrocher. D’avoir des souvenirs, des bruits qui reviennent.

Pour vous, l’écriture est plutôt cérébrale, musicale, visuelle ou sensorielle ?

Musicale.

Êtes-vous plutôt du genre à tout écrire d’une traite, ou à revenir sur vos pas ?

Une fois que j’ai terminé un texte, j’ai l’impression que « c’est bon »… Mais en relisant, je trouve toujours plein de choses à changer, je reviens dix fois sur une phrase jusqu’à trouver la bonne forme, un peu comme de la sculpture. Je retrouve ce sentiment de fierté dans la traduction, quand l’anglais est particulièrement difficile et que je trouve une solution.

Est-ce que vous avez fait relire votre nouvelle à quelqu’un avant de l’envoyer ?

Non ! Je n’ai pas osé, en fait. Je n’ai même pas osé en parler, jusqu’à ce que je reçoive le résultat ! J’ai toujours une sorte de pudeur sur mes textes vis-à-vis des gens qui me connaissent.

Où trouvez-vous l’inspiration ?

Mes lectures de romans en anglais et en français me nourrissent beaucoup. Comme ce sont mes livres, je me permets d’y inscrire des petites notes, je relève les phrases que je trouve belles, les sens qui résonnent.

Quelle lectrice êtes-vous ?

Une lectrice lente, et en plus, je commence plusieurs livres en parallèle. En ce moment, je dois en avoir trois en cours – sans compter celui que j’enregistre pour la Bibliothèque Sonore Romande en tant que lectrice bénévole. Parfois, je me donne l’interdiction de recommencer un roman tant que je n’en ai pas fini un autre !

Comment élisez-vous votre prochaine lecture ?

Difficile, il y a tellement de choses à lire. Mais je peux citer deux auteurs dont je lis tout : Jean-Philippe Toussaint, qui sort volontiers un livre par année – c’est un de mes auteurs préférés, pour son cynisme, son style léger et très fin ; et Patrick Deville, dont j’adore la façon de partir dans toutes les directions. J’ai l’impression que son cerveau fonctionne comme le mien, avec un petit trouble de l’attention (sourire). Sinon, chaque année, j’ambitionne de réussir à lire Proust.

Quel livre n’allez-vous probablement jamais lire ?

Des livres dont on m’avait dit beaucoup de bien et dont, en les commençant, je me suis dit « ça ne va pas être possible ». Des auteurs comme Dan Brown, par exemple, ou Joël Dicker, ne me parlent pas du tout. Mais je reconnais volontiers qu’ils puissent plaire à beaucoup de monde et que c’est une question de goûts !

Quel est le livre que vous avez le plus lu ?

« Si le soleil ne revenait pas », de Ramuz. C’est un livre que j’essaie de relire une fois par année. Ce qui me touche chez Ramuz, c’est sa façon de parler des gens simples, de dépeindre leurs passions infinies.

De quoi vous êtes-vous déjà dit « j’aurais aimé que ce soit de moi » ?

Une phrase de Ramuz, d’ailleurs, que je trouve très juste :  « C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau » [ndrl, du recueil « Les femmes dans les vignes et autres nouvelles »]. J’aime aussi une réplique dite par André Dussollier dans son rôle de psychiatre de prison [ndlr, dans le film « Tais-toi ! » de Francis Veber], qui me fait toujours rire – mais qui est peut-être moins adaptée. « C’est un asile de fous, pas un asile de cons. Il faudrait construire des asiles de cons, mais vous imaginez un peu la taille des bâtiments. »

Quelle est votre bonne résolution pour cette rentrée culturelle 2025-2026 ?

Ah ! Aller plus souvent au cinéma. J’ai ma carte de remise pour les cinémas indépendants de Genève, pourtant, mais je ne prends pas assez le temps d’y aller. C’est précieux, d’avoir ces cinémas indépendants qui programment des cycles, qui font découvrir des pépites… Surtout maintenant qu’on est envahi par des films avec un gros casting, un gros budget, mais pas forcément de bonne qualité.

***

Fabienne Dubosson lira sa nouvelle « Beaucoup de bruit pour rien » aux côtés des autres lauréat∙e∙s du concours d’écriture 2025, dans le cadre de la Scène Ouverte de La Maison du Récit.

Scène Ouverte n°1
Lundi 8 septembre à 19h
Brasserie de Béthusy, Lausanne
www.lamaisondurecit.ch/agenda

Littérature

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Eric Constantin

Éric Constantin, du divertissement en littérature !

Rencontre avec Éric Constantin, le prof Dicodeur, pour son spectacle Voltaire, Rimbaud, Internet et moi, qu’il jouera le 10 avril au Théâtre du Pré-aux-Moines à Cossonay et le 2 mai au Hameau-z’Arts à Payerne.

Texte et propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

Éric Constantin est prof, mais pas que. Il a été chanteur pendant la première partie de sa vie, avant de rejoindre l’équipe des Dicodeurs sur la RTS. Depuis 2023, il sillonne les scènes romandes avec son premier seul-en-scène, Voltaire, Rimbaud, Internet et moi. Son but ? Faire rire avec de la littérature. Sur le papier, ce n’est pas gagné, mais Éric Constantin connaît ses classiques et s’inscrit dans la tradition du théâtre de Molière, « Plaire et instruire », avec les outils du 21e siècle. Une très jolie porte d’entrée sur la littérature par laquelle l’humoriste cherche « par tous les moyens » à dépoussiérer les classiques et à soigner quelques traumatismes des cours de français. Micro, guitare et humour en main, il convoque les grand∙e∙s auteur∙ice∙s mais aussi le yoga, le football, Aya Nakamura, des figurines pour enfants et des histoires de vie. Nous avons le plaisir de le rencontrer avant son passage à Cossonay.

L’Agenda : Vous avez joué la première de votre spectacle en 2023, comment a-t-il évolué ?

Éric Constantin : J’ai plus d’interactions avec le public. D’abord parce que je suis plus à l’aise et aussi parce que j’ai fait beaucoup de scolaires, je me suis rendu compte qu’il fallait parfois s’habituer au public en fonction de ses réactions parce que ce n’est pas un sujet facile. On va parler littérature pendant une heure et demie, ça demande des petits sas de décompression.

À force de le jouer, avez-vous repéré des passages où les réactions sont les mêmes à chaque fois ?

Il y a deux passages. Au début, il y a une série de réactions symptomatiques quand je pose des questions au public du type « Qu’est-ce qu’a écrit Voltaire » ou que je parle de figures de style. Je vois la tête des gens se demander si ça va être comme ça pendant 1h, et ça m’amuse parce que je sais que derrière il y a des choses qui vont les détendre un peu. Il y a aussi le passage où je parle de Céline, qui pose toujours la question de l’homme et de l’artiste. Beaucoup de gens pensent que c’était juste un collabo et un antisémite et ne vont jamais le lire. J’essaie de le ramener à quelque chose que je connais, le style. La réaction est toujours la même après avoir entendu un extrait de texte, ils sont surpris de voir qu’il écrivait bien.

Votre spectacle suit l’idée que la littérature n’est pas là où on s’y attend et qu’elle n’est pas si inaccessible que l’on pense…

Je pense que parfois la littérature est inaccessible, je le vois avec mes élèves. Il y a des gens qui y sont imperméables et mon but est avant tout de les faire rire, qu’ils associent la littérature à un moment rigolo. Je ne veux pas les convertir ou qu’ils aient des regrets. Après, si le spectacle peut leur donner envie de lire et de faire un pas vers la littérature, c’est super.

Eric Constantin. Photo: Guillaume Perret

Photo: © Johanna Rohrbasser
Photo de haut de page: © Guillaume Perret

Votre spectacle part tout de même du constat que la littérature, c’est ennuyeux. Est-ce qu’on pourrait l’enseigner de manière plus attractive ?

J’ai un vrai amour pour les artistes qui essaient de faire rire et de nous apprendre quelque chose en même temps. J’ai une grande passion pour Alexandre Astier et ses deux spectacles, j’aime beaucoup Alex Vizorek, et je dirais que ça montre qu’on peut tout enseigner différemment. Mais cela reste du divertissement et, quand on est enseignant, on a d’autres enjeux. Il faut suivre le programme, mettre des notes, il y a des objectifs et c’est difficile pour la plupart des profs de faire différemment. C’est pourquoi je ne peux pas blâmer personne. Mais je ne pense pas non plus que l’ennui soit une fatalité, au contraire. De mon côté, comme dans le spectacle, j’essaie d’introduire les figures de style avec des chansons. On doit essayer de faire comprendre à quel point Voltaire était fun, à quel point Molière était malin, pertinent, en avance sur son temps. Je trouve que c’est ça, notre enjeu.  

Pendant votre spectacle, vous commencez avec une fausse conférence, commentez un match de foot, faites parler des figurines, prenez la guitare… Faire plein de choses sur scène, c’est aussi un moyen de ne pas s’enfermer dans une case ?

Honnêtement, il y a pire comme case. Même si je ne me résume pas à ça, je suis content d’être associé à la littérature. J’ai une frustration qui vient mes études, comme je n’ai pas fait de doctorat, je ne me considère pas comme un expert et personne ne m’avait parlé en expert de la littérature avant aujourd’hui. Je crois que c’est une petite vengeance sur la vie. En tous cas, littérature/rire est une case dans laquelle j’ai encore de la marge avant de m’embêter…

Pourquoi avoir choisi les Lettres ?

Sûrement parce qu’à un moment ça m’a parlé. J’aimais consacrer plusieurs heures de ma journée à lire et j’ai toujours aimé comprendre comment fonctionne les choses, j’aime analyser. Par exemple pour ce spectacle, j’ai regardé beaucoup de vidéos sur comment faire un spectacle.

Quel a été votre sujet de mémoire ?

J’ai travaillé sur les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, il y a eu une période de vie où j’ai été fasciné par cette femme. J’ai beaucoup aimé écrire mon mémoire, et j’ai retrouvé un peu de se plaisir-là en travaillant sur mon spectacle. Par honnêteté intellectuelle, j’ai tenu à relire Phèdre ou à lire le Comte de Monte-Cristo, qui a été finalement été l’une des meilleures lectures de ma vie.

À quel âge avez-vous commencé à lire ?

Très jeune. Ma tante était prof de français, je l’ai vu lire souvent, elle m’a offert des livres, très vite j’ai compris que c’était cool de lire. D’abord de la bd et ensuite de la littérature. Surtout… j’aimais qu’on me raconte des histoires. J’ai souvenir depuis tout petit d’avoir lu, d’avoir aimé ce que je lisais, et puis je me suis intéressé beaucoup plus tard au style, à comment ça marchait, comment c’était bricolé, pour finalement écrire un spectacle aujourd’hui.

Que vouliez-vous faire comment métier ?

Ça peut paraître prétentieux, mais à dix ans je voulais être prof. À quinze ans, Les Dicodeurs sont arrivés à la radio, et j’ai voulu être Dicodeur. C’était vraiment un but que je voulais atteindre. Quelques mois plus tard, on m’a mis sur une scène pour la première fois et j’ai voulu être humoriste. Aujourd’hui je fais les trois et je mesure ma chance, je me sens vraiment comblé.

Comment avez-vous intégré l’émission Les Dicodeurs ?

À l’époque, je faisais de la musique. Et je me suis rendu compte que, entre la musique et moi, c’était une histoire d’amour mais qu’on n’irait pas au bout. C’est Thierry Romanens, qui faisait partie des Dicodeurs, qui m’a conseillé d’écrire à la production. J’ai passé des essais, et ensuite une première émission. La première fois, j’étais assis à côté de Marc Donnet-Monay et je n’en revenais pas. Aujourd’hui je peux le regarder comme un être humain, mais j’étais très impressionné. C’est toujours une grande fierté, de faire partie de cette équipe.

Vous avez écrit des chansons, des chroniques, aujourd’hui un spectacle… Quel est votre rapport à l’écriture ?

Quand j’ai commencé à écrire des blagues avec Les Dicodeurs, je me suis imposé une grande rigueur et une vraie discipline. Pour être honnête, je n’ai jamais été aussi appliqué dans l’écriture de chansons. La musique, c’était un exutoire qui me permettait de libérer des émotions. Le spectacle, c’est des émotions, plus une passion, de la structure, c’est une combinaison parfaite de tout ce que j’ai pu écrire jusque-là.

Votre figure de style préféré est la métonymie, quelle est celle que vous aimez le moins ?

Le zeugme. Je vois qu’on essaie de jouer avec le sens des mots et d’associer des éléments qui ne s’associent pas normalement… Je crois que je trouve un peu bête d’avoir mis un mot là-dessus !

Est-ce que vos élèves viennent vous voir ?

J’ai beaucoup d’anciens élèves, encore plus quand c’est gratuit ! Mais c’est l’une des choses qui me touche le plus, parce que ça veut dire qu’ils ont fait la démarche d’aller voir un spectacle vivant, alors que je ne suis plus leur prof et que rien ne les y oblige.  

Qu’est-ce que le spectacle a amélioré dans votre manière d’enseigner ?

Je me rappellerai toujours la première fois quand j’ai joué au Strap à Fribourg… J’avais 1h15 de spectacle et j’avais l’impression d’un grand vertige… Et une fois qu’on a fait ça, je dois dire qu’on est vraiment libéré à tous les niveaux. La semaine suivante, quand j’ai donné mes cours, je me suis dit « qu’est-ce qui peut te faire peur, après ça ? »

Vous débutez le spectacle en taclant gentiment l’écriture inclusive. Que pensez-vous de son utilisation et, plus globalement, des différentes réformes orthographiques qui animent les débats ?

En tant qu’humoriste, je trouve que c’est une bonne matière à rire, avec certaines limites, parce que c’est un changement. De mon point de vue, toutes les réformes se valent, la guerre des accents par exemple, je trouve que c’est absolument insignifiant. L’écriture inclusive, ça me semble intéressant parce que c’est l’archétype d’une règle qui n’est pas compliquée à comprendre et que beaucoup de gens ont réussi à rendre incompréhensible. Elle suit une certaine logique et ça nous oblige à réfléchir au sens des mots. Si on aime la littérature, si on aime l’humour, les mots ont un sens et l’accord des mots a aussi un sens. Quand on inclut dans le langage des minorités, je ne vois pas en quoi c’est mal. Ça nous oblige, quand on parle et quand on écrit, à penser à tout le monde et je trouve ça bien.

Éric Constantin – Voltaire, Rimbaud, Internet et moi!

www.ericconstantin.ch

Humour Littérature

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