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LILY EN VISITE – Laurent Marthaler Contemporary, Montreux

The Memory of Light, Daniel Orson Ybarra
Laurent Marthaler Contemporary, Montreux
Du 15 novembre 2025 au 24 décembre 2025

On entend parfois des critiques à l’égard des galeries d’art : certain∙e∙s artistes estiment qu’elles ne les accompagnent pas suffisamment, tandis que certain∙e∙s acheteur∙euse∙s pensent qu’il est parfois préférable d’acheter directement auprès des créateur∙ice∙s, sans intermédiaire. Je peux comprendre les raisons de ces critiques, mais il serait réducteur de les appliquer à l’ensemble des galeries. Certaines, et bien plus que vous ne le pensez, s’engagent sincèrement aux côtés de leurs artistes et de leurs collectionneur∙euse∙s, et dépassent les questions transactionnelles. Si j’évoque cela aujourd’hui, c’est parce que la galerie dont je souhaite parler fait partie de celles qui accompagnent leurs artistes, et l’exposition que je vous présente en est la preuve concrète.

Avec The Memory of Light, la galerie Laurent Marthaler Contemporary rend hommage à Daniel Orson Ybarra (1957-2025), un artiste né à Montevideo dont la vie et le travail se sont développés entre Genève, l’Espagne et l’Amérique du Sud. Cet artiste, que la galerie exposait depuis plusieurs années, a disparu en début d’année, après une longue maladie et de nombreux séjours à l’hôpital.

Accompagner et soutenir un artiste va bien au-delà de l’exposition ou de la vente de ses œuvres : c’est être présent, connaître sa famille, partager des moments, soutenir ses projets. Un grand écran installé au cœur de l’exposition présente une série de photographies : des moments heureux lors de foires d’art, des instants plus intimes, mais aussi des images profondément émouvantes de l’artiste peignant depuis son lit d’hôpital. J’avoue avoir été très touchée par ces fragments de vie que Laurent Marthaler partage avec les visiteur∙euse∙s, souvenirs qui témoignent de la relation étroite unissant l’artiste et son galeriste.

Constellations, quadriptyque, 200 x 240cm, encre sur toile

L’exposition présente quelques grands formats de l’artiste, dont l’œuvre monumentale Constellations, composée de quatre toiles de 240 × 200 cm réalisées à l’encre sur toile. Les aplats d’encre noire laissent apparaître des zones blanches qui se détachent de la surface et attirent immédiatement le regard. En s’en approchant, on distingue des formes géométriques et des nuances plus ou moins appuyées de noir qui créent une impression de profondeur. Face à cette œuvre, j’ai eu le sentiment d’être devant une galaxie, impossible d’en saisir l’ensemble. Le regard circule, se perd, et une impression d’infini s’impose naturellement. Une voie lactée abstraite, où chaque point semble à la fois immobile et pris dans une dynamique invisible. Cette œuvre n’est pas une image fixe, on se rapproche d’une expérience immersive dans laquelle le temps et l’espace semblent suspendus.

Vues d’oeuvres de la série Mille et une nuits

Cette œuvre, composée de milliers de points presque lumineux, fait écho à la majeure partie de l’exposition qui est consacrée au dernier projet de Daniel Orson Ybarra. Comme me l’a expliqué Laurent Marthaler, ce projet est né d’un besoin fondamental : celui de continuer à créer malgré la maladie, y compris depuis sa chambre d’hôpital. De cette nécessité est née une série considérable de plusieurs centaines de petits formats regroupés sous le titre Les mille et une nuits. Ces œuvres, qui n’ont jamais été dévoilées au public, ont été créées pendant les deux dernières années de sa vie. Certaines ont été réalisées sur papier pour des questions de logistique et en raison des contraintes liées aux soins que l’artiste recevait. Son souhait était que, après sa disparition, ces œuvres puissent être exposées et accessibles à un large public. Lorsqu’on les découvre, on réalise qu’elles font écho aux différentes séries que l’artiste a créées tout au long de sa vie, telles qu’Acqua, Epiphany ou encore Seedlings. Pour certaines, il a utilisé un pigment précieux et rare qu’il se procurait auprès d’un fournisseur exclusif de Barcelone, et qui, comme le mentionne Laurent Marthaler, est un élément signature de sa pratique picturale. Sa particularité est qu’avec ce pigment, l’œuvre interagit directement avec la lumière naturelle.

Epiphany, 200 x 240 cm, 2023

Toutes ces œuvres révèlent les recherches artistiques que l’artiste a menées au long de sa vie, au cœur desquelles la lumière et l’observation de la nature occupent une place fondamentale, non pas comme un simple effet visuel, mais comme un type de pensée et de composition. Il observait attentivement les feuillages, les racines, les reflets de l’eau, les textures des différents végétaux, mais également les processus de croissance et d’inflorescence. Son but n’était pas de livrer une image fidèle. Il déconstruisait la perception du réel, fragmentait ses éléments et les réorganisait pour faire émerger un langage pictural autonome et abstrait, qu’il réalisait à l’aide de diverses techniques artistiques. Dans une interview filmée et publiée par Artvie en 2017, Daniel Orson Ybarra explique comment, à partir de certains moments de sa vie et de ses observations, pouvaient naître des séries d’œuvres. Il y raconte qu’il avait dû se rendre dans une clinique pour y suivre un traitement. C’était en hiver et tout était blanc. Dans sa chambre, la seule touche de couleur et de vie provenait d’une petite rose rouge. Il avait alors commencé à l’observer, à en retirer les pétales, attiré par cette teinte qu’il décrit comme presque feutrée.

Après avoir réalisé des photographies et des esquisses, une fois sorti de la clinique, il s’était mis à travailler autour de cette couleur, créant des œuvres d’un rouge intense, sur lesquelles apparaissent d’autres touches de couleur donnant l’impression de pétales. Mais ce qui l’intéressait avant tout c’était l’immensité du rouge : en quelque sorte, l’œuvre tout entière devenait le pétale. C’est ce que nous fait découvrir un autre grand format présenté dans cette exposition. Créé en 2015, il s’intitule elle aussi Constellations, et en l’observant, j’ai moi aussi été frappée par l’intensité de ce rouge.

Vue de l’exposition The Memory of Ligh, Daniel Orson Ybarra. Constellations, technique mixte sur toile, 200 x 200 cm, 2015 et quelques oeuvres de la série des 1001 nuits

Lorsque j’ai posé la question : A-t-il pu achever ce projet titanesque des mille et une œuvres ? « Bien sûr que non », m’a répondu Laurent. Une phrase d’une sincérité désarmante où l’on percevait toute la tristesse d’une évidence qui pèse lourd.

Il ne l’a pas achevé, et ce n’était sans doute pas l’essentiel. Ce qui comptait, c’était que ce projet le porte, le maintienne vivant, et que son galeriste soit là pour le soutenir dans ce qui le faisait tenir debout.

Cette exposition est à la fois un hommage au talent de Daniel Orson Ybarra, elle révèle sa volonté de transmettre son héritage artistique, mais elle est également un témoignage des liens noués pendant toutes ces années, du respect et de l’affection profonde que Laurent Marthaler portait à cet artiste. J’avais déjà acquis une édition d’art de Daniel Orson Ybara auprès de cette galerie il y a quelques années, et en apprenant sa disparition, il m’a semblé essentiel de venir découvrir cet hommage. Je suis encore très touchée par cette exposition, et je remercie Laurent Marthaler, directeur de la galerie ainsi que son collaborateur Alexandre Kaspar, pour cette très belle exposition.  Et vous vous en doutez, et si vous avez bien fait attention à la photo de présentation pour cette nouvelle chronique, je n’ai pas pu m’empêcher d’acquérir l’une de ses petites toiles pour conserver une part de la lumière de cet artiste.

Emilie Thomas

Né en 1957 en Uruguay, Daniel Orson Ybarra est issu d’une famille aux origines internationales, de Moscou à Odessa et de Bilbao à Saint-Jean-de-Luz. Après ses études, il décide de voyager et cette découverte, qui ne devait durer qu’un ou deux ans, s’est finalement prolongée pendant plusieurs années, le menant de l’Amérique du Sud aux États-Unis puis à l’Europe et au Moyen-Orient. Ces déplacements ont nourri ses recherches picturales.

Il finit par s’installer à Genève dans les années 1980 et il a partagé sa vie entre cette ville et Barcelone, où il possédait également un atelier. Artiste reconnu internationalement, ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses expositions, au sein de galeries, de foires d’art et de musées, et font aujourd’hui partie de grandes collections.

The Memory of Light, Daniel Orson Ybarra
Laurent Marthaler Contemporary,  Monteux
Du 15 novembre 2025 au 24 décembre 2025
La galerie se visite sur rendez-vous : +41 79 212 15 07 ou info@laurentmarthaler.com

www.laurentmarthaler.com

Chronique Exposition

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Lily en visite Xippas

LILY EN VISITE – Galerie Xippas, Genève

José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025

Pendant la Nuit des Bains, une seconde exposition a suscité mon intérêt. Je marchais vite, pour ne pas dire que je courais, étant en retard de plus d’une heure à mon rendez-vous. Je n’avais donc pas le temps de m’attarder.

Mais après être passée devant une galerie sans même réaliser qu’il s’agissait de la galerie Xippas, je me suis arrêtée net et suis revenue sur mes pas. En général, cela signifie que quelque chose a réellement éveillé ma curiosité.

Cette fois, j’avais aperçu ce que j’avais pris pour de l’art ancien, impression renforcée par la présentation de certaines œuvres dans des cadres en bois doré. Cela m’avait intriguée, car j’aime l’art ancien, mais pendant la Nuit des Bains on ne s’attend pas à en croiser. Quelques mètres plus loin j’ai réalisé que des éléments me paraissaient incohérents. Quelque chose ne collait pas et j’ai fait demi-tour. Et là, stupeur : ce que j’avais pris pour des œuvres anciennes étaient en réalité des créations de l’artiste contemporain d’origine uruguayenne José Gamarra.

José Gamarra , vue de l’exposition
Terra nostra, 2025, Persecution, 2025 et Selva misteriosa, 2025

Présentée par la galerie Xippas, l’exposition Murmure dans la forêt rassemble plus d’une trentaine d’œuvres. Manuel Neves, le commissaire de l’exposition, a fait un choix intéressant en présentant des œuvres créées entre 1967 et 2025. Cela permet de suivre l’évolution artistique de cet artiste.

Comme cela m’est arrivé, on peut se laisser tromper lorsque l’on découvre son travail pour la première fois et croire qu’il s’agit de peintures anciennes. Certaines œuvres présentent notamment des tonalités qui rappellent celles d’un vernis jauni par le temps, à l’image des toiles des siècles passés. De plus, les paysages qu’il peint, avec leurs jungles denses et luxuriantes, sont rendus avec beaucoup de minutie et sa façon de traiter les paysages s’inscrit dans l’histoire de la peinture de paysage des XVIIe et XIXe siècles, comme le relève le critique d’art Philippe Dagen. José Gamarra lui-même explique s’être particulièrement intéressé aux peintres paysagistes européens tels que Claude Gellée (1600-1682) dit le Lorrain ou encore Frans Post (1612-1680) qui s’était d’ailleurs rendu au Brésil (voir la bio de l’artiste plus bas).

La beauté de ses paysages et sa manière de travailler la lumière m’ont immédiatement attirée. Mais c’est en découvrant les détails incongrus dans ses œuvres que j’ai véritablement été fascinée par son travail. Ce qui est déroutant, c’est que ces éléments sont parfaitement visibles : ils se trouvent au centre, et pourtant ils se fondent si bien dans l’ensemble qu’il faut parfois un certain temps pour comprendre ce que l’on regarde.

Dans Asedio, une huile sur toile réalisée en 1970, quatre hélicoptères sont représentés, survolant un paysage calme et romantique. J’ai eu le sentiment d’un anachronisme, comme si j’assistais à une collision entre deux temporalités. J’ai réalisé ensuite que ces hélicoptères n’avaient pas de patins d’atterrissage, mais des structures qui me faisaient penser à des pattes. Ces silhouettes hybrides, m’ont fait penser à des créatures mécaniques. De ces étranges machines jaillissent des faisceaux lumineux en direction de la nature. En regardant l’œuvre, j’ai ressenti une forme d’agression, une attaque en cours, impression confirmée par le titre qui peut se traduire par « siège » ou « assaut ». Ici, la jungle n’a pas l’opulence que l’on retrouve dans d’autres peintures de Gamarra ; elle est réduite à l’essentiel, comme si elle encaissait le choc.

Seuls deux arbres, dans le coin inférieur gauche, sont rendus avec davantage de précision, et la lumière vient directement les éclairer. Juste devant eux, un cheval blanc avance tranquillement. Sa présence semble étrange, presque hors-sujet, jusqu’à ce que l’on se souvienne que cet animal est souvent associé à la liberté. Comme une petite résistance silencieuse, presque insignifiante face aux machines, mais qui ne parait pas être atteinte par leurs assauts car le cheval ne fuit pas, il avance et avec lui la liberté.

José Gamarra, Asedio, 1970, huile sur toile, 32×41,4cm (encadrée)

Une seconde œuvre, Persecution, peinte en 2025, présente un paysage de jungle minutieusement travaillé, baigné d’une lumière paisible qui, comme généralement chez Gamarra, dissimule tout autre chose. Une pirogue glisse silencieusement sur le fleuve, mais le drapeau blanc frappé d’une croix rouge sur le devant de l’embarcation, rappelle immédiatement les étendards des conquistadors. Cette impression est renforcée par les coiffes des personnages embarqués. La pirogue et ceux qu’elle transporte deviennent l’emblème d’un pouvoir intrusif et rappelle la violence de la conquête.

À l’avant-plan, une figure accroupie, le corps recouvert de motifs évoquant ceux des peuples autochtones, observe la scène. Il ne s’agit pas d’un portrait ethnographique mais d’une figure symbolique qui observe : celle de l’habitant premier, celui qui voit l’intrusion avant qu’elle ne devienne un événement irréversible. Le paysage calme quant à lui semble déjà savoir ce qui s’annonce.

Le titre de l’œuvre vient renforcer cette lecture : cette scène en apparence paisible n’est en réalité que le prélude d’une attaque, la mise en place silencieuse d’un rapport de force déjà écrit.

José Gamarra, Persecution, 2025, huile sur toile, 57,3×72,2cm (encadrée)

Dans A Amazonia e Seus Misterios (1973), la forêt amazonienne n’apparaît plus comme un refuge luxuriant intact, mais comme un territoire déjà dégradé par l’activité humaine. Derrières les palmiers on découvre des installations industrielles avec des tuyaux et des structures d’extraction, tandis que les panneaux d’interdiction au premier plan signalent qu’on ne peut plus circuler librement dans cette forêt. D’ailleurs toute intrusion est empêchée par des avions militaires qui survolent la zone avec à leur commande des singes, Cette scène évoque ainsi la militarisation excessive de la région et l’absurdité d’un pouvoir qui protège avant tout des intérêts économiques au détriment des peuples présents et de la nature. Au centre flotte un drapeau américain, symbolisant de façon explicite les forces géopolitiques et financières américaines mais également internationales qui pèsent sur l’Amazonie.

Sous une apparence naïve avec ces motifs qui pourraient presque faire sourire, l’œuvre dénonce en réalité la destruction de la forêt, la surexploitation des ressources et l’ingérence des puissances étrangères. Quant au mot « Misterios », il ne renvoie pas à la magie mystérieuse de la jungle, mais à ce qui s’y trame, des activités opaques et des enjeux cachés qui menacent en permanence ce territoire.

José Gamarra, vue de l’exposition
A Amazonia e Seus Misterios, 1973 et L’objectif, 1975

Même lorsqu’elle s’appuie sur des évènements passés, l’œuvre de José Gamarra demeure extrêmement actuelle. Les régimes autoritaires n’ont pas disparu, les manipulations et les jeux de pouvoir continuent, et l’Amazonie est toujours menacée par des logiques d’exploitation identiques à celles que José Gamarra dénonçait il y a plusieurs décennies. Cette exposition offre une occasion unique de découvrir l’univers singulier de José Gamarra et je ne peux que vous encourager à aller voir ses œuvres car elles révèlent bien plus que ce que l’on croit voir au premier regard.

Emilie Thomas

José Gamarra est né en 1934 à Tacuarembó, en Uruguay. Très tôt, il se forme à la peinture et à la gravure aux Beaux-Arts de Montevideo, avant d’obtenir en 1959 une bourse qui le conduit au Brésil, où il enseignera quelque temps. En 1963, il s’installe en France, à Arcueil, où il vit et travaille encore aujourd’hui. Son œuvre, nourrie à la fois des paysages et des mythologies de l’Amérique latine, de la critique des régimes autoritaires et d’une réflexion sur les violences faites à la nature, a intégré de nombreuses collections internationales prestigieuses : le Museum of Modern Art, le Metropolitan Museum of Art ou la Rockefeller Foundation à New York, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Museo de Arte Moderno de Buenos Aires ou le Museu de Arte Moderna de Rio de Janeiro. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes d’origine uruguayenne les plus importants de sa génération.

José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025
Du jeudi au samedi de 11h à 19h
www.xippas.com

Chronique Exposition

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