José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025
Pendant la Nuit des Bains, une seconde exposition a suscité mon intérêt. Je marchais vite, pour ne pas dire que je courais, étant en retard de plus d’une heure à mon rendez-vous. Je n’avais donc pas le temps de m’attarder.
Mais après être passée devant une galerie sans même réaliser qu’il s’agissait de la galerie Xippas, je me suis arrêtée net et suis revenue sur mes pas. En général, cela signifie que quelque chose a réellement éveillé ma curiosité.
Cette fois, j’avais aperçu ce que j’avais pris pour de l’art ancien, impression renforcée par la présentation de certaines œuvres dans des cadres en bois doré. Cela m’avait intriguée, car j’aime l’art ancien, mais pendant la Nuit des Bains on ne s’attend pas à en croiser. Quelques mètres plus loin j’ai réalisé que des éléments me paraissaient incohérents. Quelque chose ne collait pas et j’ai fait demi-tour. Et là, stupeur : ce que j’avais pris pour des œuvres anciennes étaient en réalité des créations de l’artiste contemporain d’origine uruguayenne José Gamarra.
José Gamarra , vue de l’exposition
Terra nostra, 2025, Persecution, 2025 et Selva misteriosa, 2025
Présentée par la galerie Xippas, l’exposition Murmure dans la forêt rassemble plus d’une trentaine d’œuvres. Manuel Neves, le commissaire de l’exposition, a fait un choix intéressant en présentant des œuvres créées entre 1967 et 2025. Cela permet de suivre l’évolution artistique de cet artiste.
Comme cela m’est arrivé, on peut se laisser tromper lorsque l’on découvre son travail pour la première fois et croire qu’il s’agit de peintures anciennes. Certaines œuvres présentent notamment des tonalités qui rappellent celles d’un vernis jauni par le temps, à l’image des toiles des siècles passés. De plus, les paysages qu’il peint, avec leurs jungles denses et luxuriantes, sont rendus avec beaucoup de minutie et sa façon de traiter les paysages s’inscrit dans l’histoire de la peinture de paysage des XVIIe et XIXe siècles, comme le relève le critique d’art Philippe Dagen. José Gamarra lui-même explique s’être particulièrement intéressé aux peintres paysagistes européens tels que Claude Gellée (1600-1682) dit le Lorrain ou encore Frans Post (1612-1680) qui s’était d’ailleurs rendu au Brésil (voir la bio de l’artiste plus bas).
La beauté de ses paysages et sa manière de travailler la lumière m’ont immédiatement attirée. Mais c’est en découvrant les détails incongrus dans ses œuvres que j’ai véritablement été fascinée par son travail. Ce qui est déroutant, c’est que ces éléments sont parfaitement visibles : ils se trouvent au centre, et pourtant ils se fondent si bien dans l’ensemble qu’il faut parfois un certain temps pour comprendre ce que l’on regarde.
Dans Asedio, une huile sur toile réalisée en 1970, quatre hélicoptères sont représentés, survolant un paysage calme et romantique. J’ai eu le sentiment d’un anachronisme, comme si j’assistais à une collision entre deux temporalités. J’ai réalisé ensuite que ces hélicoptères n’avaient pas de patins d’atterrissage, mais des structures qui me faisaient penser à des pattes. Ces silhouettes hybrides, m’ont fait penser à des créatures mécaniques. De ces étranges machines jaillissent des faisceaux lumineux en direction de la nature. En regardant l’œuvre, j’ai ressenti une forme d’agression, une attaque en cours, impression confirmée par le titre qui peut se traduire par « siège » ou « assaut ». Ici, la jungle n’a pas l’opulence que l’on retrouve dans d’autres peintures de Gamarra ; elle est réduite à l’essentiel, comme si elle encaissait le choc.
Seuls deux arbres, dans le coin inférieur gauche, sont rendus avec davantage de précision, et la lumière vient directement les éclairer. Juste devant eux, un cheval blanc avance tranquillement. Sa présence semble étrange, presque hors-sujet, jusqu’à ce que l’on se souvienne que cet animal est souvent associé à la liberté. Comme une petite résistance silencieuse, presque insignifiante face aux machines, mais qui ne parait pas être atteinte par leurs assauts car le cheval ne fuit pas, il avance et avec lui la liberté.
José Gamarra, Asedio, 1970, huile sur toile, 32×41,4cm (encadrée)
Une seconde œuvre, Persecution, peinte en 2025, présente un paysage de jungle minutieusement travaillé, baigné d’une lumière paisible qui, comme généralement chez Gamarra, dissimule tout autre chose. Une pirogue glisse silencieusement sur le fleuve, mais le drapeau blanc frappé d’une croix rouge sur le devant de l’embarcation, rappelle immédiatement les étendards des conquistadors. Cette impression est renforcée par les coiffes des personnages embarqués. La pirogue et ceux qu’elle transporte deviennent l’emblème d’un pouvoir intrusif et rappelle la violence de la conquête.
À l’avant-plan, une figure accroupie, le corps recouvert de motifs évoquant ceux des peuples autochtones, observe la scène. Il ne s’agit pas d’un portrait ethnographique mais d’une figure symbolique qui observe : celle de l’habitant premier, celui qui voit l’intrusion avant qu’elle ne devienne un événement irréversible. Le paysage calme quant à lui semble déjà savoir ce qui s’annonce.
Le titre de l’œuvre vient renforcer cette lecture : cette scène en apparence paisible n’est en réalité que le prélude d’une attaque, la mise en place silencieuse d’un rapport de force déjà écrit.
José Gamarra, Persecution, 2025, huile sur toile, 57,3×72,2cm (encadrée)
Dans A Amazonia e Seus Misterios (1973), la forêt amazonienne n’apparaît plus comme un refuge luxuriant intact, mais comme un territoire déjà dégradé par l’activité humaine. Derrières les palmiers on découvre des installations industrielles avec des tuyaux et des structures d’extraction, tandis que les panneaux d’interdiction au premier plan signalent qu’on ne peut plus circuler librement dans cette forêt. D’ailleurs toute intrusion est empêchée par des avions militaires qui survolent la zone avec à leur commande des singes, Cette scène évoque ainsi la militarisation excessive de la région et l’absurdité d’un pouvoir qui protège avant tout des intérêts économiques au détriment des peuples présents et de la nature. Au centre flotte un drapeau américain, symbolisant de façon explicite les forces géopolitiques et financières américaines mais également internationales qui pèsent sur l’Amazonie.
Sous une apparence naïve avec ces motifs qui pourraient presque faire sourire, l’œuvre dénonce en réalité la destruction de la forêt, la surexploitation des ressources et l’ingérence des puissances étrangères. Quant au mot « Misterios », il ne renvoie pas à la magie mystérieuse de la jungle, mais à ce qui s’y trame, des activités opaques et des enjeux cachés qui menacent en permanence ce territoire.
José Gamarra, vue de l’exposition
A Amazonia e Seus Misterios, 1973 et L’objectif, 1975
Même lorsqu’elle s’appuie sur des évènements passés, l’œuvre de José Gamarra demeure extrêmement actuelle. Les régimes autoritaires n’ont pas disparu, les manipulations et les jeux de pouvoir continuent, et l’Amazonie est toujours menacée par des logiques d’exploitation identiques à celles que José Gamarra dénonçait il y a plusieurs décennies. Cette exposition offre une occasion unique de découvrir l’univers singulier de José Gamarra et je ne peux que vous encourager à aller voir ses œuvres car elles révèlent bien plus que ce que l’on croit voir au premier regard.
Emilie Thomas
José Gamarra est né en 1934 à Tacuarembó, en Uruguay. Très tôt, il se forme à la peinture et à la gravure aux Beaux-Arts de Montevideo, avant d’obtenir en 1959 une bourse qui le conduit au Brésil, où il enseignera quelque temps. En 1963, il s’installe en France, à Arcueil, où il vit et travaille encore aujourd’hui. Son œuvre, nourrie à la fois des paysages et des mythologies de l’Amérique latine, de la critique des régimes autoritaires et d’une réflexion sur les violences faites à la nature, a intégré de nombreuses collections internationales prestigieuses : le Museum of Modern Art, le Metropolitan Museum of Art ou la Rockefeller Foundation à New York, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Museo de Arte Moderno de Buenos Aires ou le Museu de Arte Moderna de Rio de Janeiro. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes d’origine uruguayenne les plus importants de sa génération.
José Gamarra : Murmures dans la forêt
Galerie Xippas, Genève
Du 5 novembre 2025 au 20 décembre 2025
Du jeudi au samedi de 11h à 19h
www.xippas.com

